Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— C’est là, dans ce curieux cénacle, qu’a été pensée la stratégie anti-mariage gay de la CEI. Ruini en a la paternité, influencé par Boffo, dans une logique profondément gramscienne : reconquérir les masses catholiques par la culture, me dit une source qui a assisté à plusieurs de ces réunions.
La matrice de cette véritable « guerre culturelle » rappelle celle mise en place par la « nouvelle droite » américaine dans les années 1980, à laquelle s’ajoute donc la dimension du gramscisme politique. Selon Ruini, l’Église doit, pour assurer son influence, recréer une « hégémonie culturelle » en s’appuyant sur la société civile, ses intellectuels et ses relais culturels. Ce « gramscisme pour les nuls » peut se résumer d’une formule : c’est par la bataille des idées qu’on gagnera la bataille politique. Mais quel drôle d’emprunt ! Que l’aile conservatrice de l’Église italienne se revendique d’un penseur marxiste, et le caricature de la sorte, avait, dès le départ, quelque chose de douteux. (Lors de deux entretiens, l’archevêque Rino Fisichella, figure centrale de la CEI, me confirme la nature néo-gramscienne du « projet culturel », mais considère qu’il ne faut pas la surestimer.)
Le cardinal Ruini, flanqué de Betori, Boffo, Parmeggiani et Sozzi, imagine donc, avec cynisme et hypocrisie, qu’il est possible de redonner la foi aux Italiens, en menant la bataille des idées. La sincérité est une autre histoire.
— Le Progetto Culturale della CEI n’était pas un projet culturel, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, mais un projet idéologique. C’était l’idée de Ruini et cela s’est terminé avec lui, sans aucun résultat, quand il est parti, me dit le père Pasquale Iacobone, un prêtre italien qui est aujourd’hui l’un des responsables du « ministère » de la Culture du saint-siège.
Peu culturel donc, et même si peu intellectuel, si on en juge par le témoignage de Ménalque :
— Culturel ? Intellectuel ? Tout cela était surtout idéologique et une question de postes. Les présidents de la CEI, d’abord Ruini, qui a fait trois mandats, ensuite Bagnasco, qui en a fait deux, décidaient quels étaient les prêtres qui devaient devenir évêques, et quels évêques devaient être créés cardinaux. Ils transmettaient leur liste au secrétaire d’État au Vatican, ils en discutaient, et c’était fait.
La seconde force qui a joué un rôle dans cette mobilisation anti-gay est le mouvement Communion & Libération. À la différence de la CEI ou de son Progetto Culturale, qui sont des structures élitistes et religieuses, CL, comme on l’appelle, est une organisation laïque qui compte plusieurs dizaines de milliers de membres. Fondé en Italie en 1954, ce mouvement conservateur a aujourd’hui des ramifications en Espagne, en Amérique latine, et dans de nombreux pays. Durant les années 1970 et 1980, CL se rapproche de la Démocratie chrétienne de Giulio Andreotti puis va jusqu’à se lier au parti socialiste italien par pur anticommunisme. Dans les années 1990, après l’épuisement de la Démocratie chrétienne et du PS, les dirigeants du mouvement se mettent à pactiser avec la droite de Silvio Berlusconi. Choix opportuniste, qui va coûter cher à Communion & Libération, et provoquer un début de déclin. CL se rapprochera parallèlement des milieux patronaux italiens et des franges les plus conservatrices de la société, se coupant de sa base et de ses idéaux originels. L’artisan de ce durcissement est Angelo Scola, futur cardinal de Milan, qui devient donc, lui aussi, l’un des organisateurs de la bataille contre les unions civiles en 2007.
Après l’arrivée au pouvoir de la gauche, le nouveau chef du gouvernement Romano Prodi annonce son intention de créer un statut légal pour les couples de même sexe, une sorte d’union civile. Afin de l’italianiser, et ne pas reprendre les noms américains de « civil union » ou français de « pacte civil de solidarité », le projet est rebaptisé d’un étrange nom : DICO (pour DIritti e doveri delle persone stabilmente COnviventi).
Dès l’annonce de l’engagement officiel de Romano Prodi et l’adoption du projet de loi par le gouvernement italien, en 2007, la CEI et Communion & Libération se mobilisent. Le cardinal Ruini d’abord (bien qu’il soit un ami de Prodi), suivi par son successeur Bagnasco, mettent l’Église italienne en branle. Le cardinal Scola, allié cynique de Berlusconi, fait de même. À défaut d’avoir leur versatilité, Berlusconi partage l’homophobie des cardinaux italiens : n’a-t-il pas dit qu’« il vaut mieux être passionné par les belles femmes que gay » ? C’est un bon présage. Et un allié fiable.
— Prodi était mon ami, c’est vrai. Mais pas sur les unions civiles ! On a arrêté ce projet. J’ai fait tomber son gouvernement ! J’ai fait tomber Prodi ! Les unions civiles : ça a été mon champ de bataille, me raconte avec enthousiasme le cardinal Camillo Ruini.
Une multitude de textes, de notes pastorales, d’interviews de prélats vont donc s’abattre aussitôt sur le gouvernement Prodi. Des associations catholiques sont créées, parfois artificiellement ; des groupes partisans de Berlusconi s’agitent. L’Église, en réalité, n’a guère besoin de pressions : elle se mobilise seule, en conscience, mais aussi pour des raisons internes.
— Les évêques et les cardinaux les plus actifs contre DICO étaient les prélats homosexuels d’autant plus bruyants qu’ils ne voulaient pas être eux-mêmes suspects. C’est un grand classique, commente un autre prêtre de la CEI que j’ai interrogé à Rome.
Cette explication est évidemment partielle. Un concours de circonstances malencontreux explique la mobilisation sans précédent des évêques et leurs dérapages. En effet, au moment même des premières discussions sur le projet de loi DICO, le processus de nomination du nouveau président de la CEI est en cours. On assiste donc à une compétition acharnée entre plusieurs candidats potentiels, Ruini, le sortant, ainsi que deux archevêques, Carlo Caffarra à Bologne et Angelo Bagnasco à Gênes, qui s’affrontent pour le poste.
À cela s’ajoute une incongruité italienne supplémentaire. Contrairement aux autres conférences épiscopales, le président de la CEI est traditionnellement nommé par le pape, à partir d’une liste de noms proposés par les évêques italiens. Ruini a été nommé par Jean-Paul II, mais, en 2007, Benoît XVI est le faiseur de rois. Ainsi s’explique, pour une part, l’invraisemblable surenchère homophobe, dont le projet de loi Prodi va faire les frais.
Le cardinal Ruini écrit à cette époque un texte tellement violent contre les couples gays que le Vatican lui demande d’en modérer le ton (selon deux sources internes à la CEI). Le très « closeted » Caffarra se déchaîne pour sa part dans les médias contre les gays, dénonçant leur lobby au Parlement, puisqu’il est « impossible de considérer [un élu] comme catholique s’il accepte le mariage homosexuel » (Caffarra modérera tout à coup le ton lorsqu’il sera définitivement barré de la présidence de la CEI). Quant à Bagnasco, plus intransigeant que jamais, il accentue la pression et prend la tête de la croisade anti-DICO pour plaire à Benoît XVI. Lequel le nomme finalement en mars 2007, au milieu de cette controverse, à la présidence de la CEI.
Un quatrième homme s’agite sur la scène romaine : il s’imagine, lui aussi, être dans la « short list » du pape Benoît XVI et de son secrétaire d’État Tarcisio Bertone, qui suit ce dossier comme le lait sur le feu. Veut-il donner des gages ? L’a-t-on incité à faire campagne ? Se lance-t-il seul par vanité ? Toujours est-il que Rino Fisichella, célèbre évêque italien, proche d’Angelo Sodano, est le recteur de l’Université pontificale du Latran (il sera par la suite nommé président de l’Académie pontificale pour la vie par Benoît XVI avant de devenir président du Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation).