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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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— Les années vingt ? On a attendu longtemps pour la créer cette association !

— 1927, on avait fait une grande fête pour les neuf cents ans de la naissance du Conquérant. Toute la ville était décorée dans un joli style néoviking années folles, j’ai quelques cartes postales qui montrent ça. À l’époque, il y avait des centaines de descendants des compagnons de 1066. Ils dansaient le charleston et le fox-trot le soir au Tennis-Club de Ouistreham.

— Ils sont morts ?

— Pire ! Un historien anglais, un certain Douglas, en pleine guerre, en 1943, a lancé une bombe dans la revue History. Un Blitz : il s’est mis en tête d’éplucher la liste, en se limitant aux documents de l’époque. Il n’en reste plus aujourd’hui que vingt-sept absolument attestés, une catastrophe. »

Wandrille, qui imite Pénélope, a sorti un carnet. Pierre Érard connaît par cœur des cascades de noms. Soit ce garçon vient d’écrire un papier sur le sujet, soit c’est sa passion. Il fixe Wandrille :

« On ne sait pas avec quoi était peuplé le champ de bataille : on ne peut plus citer que vingt-sept gars ! Vous savez, aux États-Unis, il existe l’annuaire des descendants des passagers du Mayflower, les héritiers des premiers Pèlerins, c’est un peu pareil. C'est chic.

— Je sais, le fin du fin. Et pour beaucoup de snobs de la côte Est on dit : ceux-là, c’était le second ou le dixième voyage du Mayflower. Dans le genre, il y a aussi les Cincinnati, les descendants des combattants de la révolution américaine, côté français et côté américain. Les descendants de La Fayette y retrouvent ceux de la grosse Martha Washington. Ils font des galas de charité à périr d’ennui où le président Giscard d’Estaing rêvait de se faire inviter, c’était dans Le Canard enchaîné, ça leur a fait une de ces pubs ! Vos descendants de 1066, c’est quel genre ? Du hobereau local ?

— En 1927, ils étaient tous là, les châtelains des environs, avec leurs généalogies truquées et leurs parchemins embellis. Ils étaient d’assez bonne foi, on leur avait donné leurs vrais faux papiers au moins deux siècles plus tôt, ils avaient grandi dans la légende. On y retrouvait les vieux noms de la province, ceux que les généalogistes complaisants du temps de Louis XIV avaient transformés en descendants des compagnons du Bâtard. Le marquis de Clinchamps, les Combray, les Malherbe ; côté anglais : les Montgomery, les Percy, les Arundel, Lord Harcourt, un Lord Contevil, un peu timbré qui se dit issu de la famille d’Odon de Conteville, rien moins, vous vous rendez compte, et je n’oublie pas les descendants d’un certain Guillaume Le Despensier. »

Wandrille, machinalement, note les noms. Il s’arrête sur celui-là :

« Il est connu ?

— Il a fait souche en Angleterre, Le Despensier est devenu Despenser, puis Spencer : la famille Spencer, qui est celle de la princesse Diana, vous suivez ? Elle descendait d’un compagnon de Guillaume plus sûrement que Mr. Charles Mountbatten-Windsor, son dadais de mari que toute l’Angleterre, durant des années, a appelé Plum Pudding.

— De quoi faire une petite chronique. D’autant qu’elle avait gardé son côté dépensier.

— Depuis cet historien anglais, Douglas, je peux vous dire qu’il ne reste plus grand monde sur la vraie liste, et les noms qu’il a retrouvés ne sont pas les bons, tous inconnus : Robert de Vitot, Roger fils de Turold, ou Gérelme de Panilleuse.

— Gérelme, c’est joli, bonne idée de prénom.

— Nous n’avons pas en Normandie de marquis de Panilleuse, ni de Lord Panil-Heuse, ça s’est perdu en route, en dix siècles, que voulez-vous, tout tombe en quenouille.

— En eau de boudin.

— Il y a quelques rescapés : le marquis de Breteuil qui cherche à descendre en ligne directe de Guillaume, fils Osbern, sire de Breteuil, on prête aux riches, mais je crois que c’est un peu flou toutes ces filiations.

— Je n’imaginais pas qu’un drame pareil pût se produire, ironise Wandrille, en vain.

— L'association n’a tenu aucun compte des travaux de Douglas, et continue à se réunir au complet. Leur bible s’intitule le “Falaise Roll”, la liste des compagnons, avec une biographie pour chacun, un ouvrage assez rare, j’en ai un exemplaire à la maison.

— Vraiment ?

— L'association regroupe ceux qui peuvent prétendre que leur nom y figure. J’en fais partie. C'est pour ça que je suis aussi bien informé.

— Vous êtes noble, monsieur Érard ?

— Dans les bateaux de Guillaume, on trouvait un peu tout le monde, chevaux, nobles et roturiers. Sur le Mémorial on voit des gens qui s’appellent Malet, Pontchardon, Corbet, Quesnel, Pointel, que sais-je encore, Tesson, Lebreton, Taillebois, vous voyez, prenez l’annuaire de Bayeux, ils sont encore tous ici. On m’a fait entrer à l’association après un gentil reportage que je leur avais consacré, parce qu’il y a un certain Étienne Érard sur le Mémorial. C'est un prétexte pour faire un bon gueuleton une fois par an, et j’apprends toutes les histoires de la région. Ma famille n’a pas bougé du coin, de mémoire d’homme. Si je m’en remets aux simples lois statistiques, je dois bien descendre d’un ou deux bouseux de 1066. Votre téléphone. Répondez, je vous en prie. C'est peut-être… C'est peut-être elle.

« Je te dérange ?

— Je suis avec un de tes admirateurs, figure-toi, le jeune et fringant Pierre Érard, de La Renaissance du Bessin — La Voix du Bocage, et nous parlons de toi. Ulysse est à Ithaque et ne t’y trouve pas !

— Tu es venu ? Tu es à Bayeux ? C'est idiot, j’aurais dû t’appeler hier soir pour te dire que je rentrais en urgence à Paris.

— Tu aurais dû m’appeler pour me souhaiter une bonne nuit.

— Ou toi, mufle ! J’ai bien peur de ne pas pouvoir attraper le dernier train. Il faut que je passe à Drouot. Je rentre demain matin, je te ferai visiter la Tapisserie.

— Je t’attendrai. Je suis certain que tu n’y as pas mis les pieds depuis le voyage de ton école en CM2. Avec Pierre Érard, qui est un puits de science et de dates historiques, j’en aurai appris dix fois plus que toi, c’est moi qui te ferai la visite. Tu es à Drouot ?

— Pas encore. Je dois aller préempter de la porcelaine et du napperon, ou je ne sais quoi, enfin, ça a l’air important pour Solange ; la pauvre, j’exécute quasiment ses dernières volontés. Ensuite, je vais au Club sans toi, je veux voir comment se comporte une petite nouvelle, on m’a dit qu’elle faisait venir un monde fou depuis une semaine. Ou tu préfères que j’attende ton retour ? J’ai beaucoup hésité, mais, à mon avis, avec l’émotion mondiale et la pauvre Diana dans tous les journaux, on va avoir des clients.

— Fais comme tu veux, à demain. Je te confie le Club. À moi Bayeux ! »

À peine le téléphone éteint, la secrétaire du musée fait irruption dans la salle de restaurant. Elle, si aimable tout à l’heure, avec sa robe bleue à petites fleurs blanches. Wandrille l’avait remarquée, il suffirait qu’elle se coiffe autrement. Elle ne sourit plus :

« Monsieur Érard, je savais bien que vous seriez là. J’ai été appelée par la police ; comme vous m’aviez dit de vous prévenir pour tout ce qui arrivait de grave, j’ai couru. Ils ont cambriolé la chambre de Mlle Fulgence à l’hôpital, tout a été mis sens dessus dessous, les appareils et tout, même le matelas, un homme qui avait une blouse d’infirmier. Dieu sait ce qu’il pouvait bien chercher ! On a pris les dossiers qu’elle avait sur sa table, avec des photos et tout. Il l’avait allongée par terre, sur le linoléum, elle a dû souffrir.

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