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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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« Bon, trêve de plaisanterie, on n’a rien pu faire comme sport au Ritz, avec tes histoires, on va nager ailleurs ? Une bonne piscine municipale sans ragots ? »

Wandrille nage tous les trois jours, comme un imbécile. Tout à l’heure, avec ce bavard, l’arrivée de Diana, impossible de faire ses longueurs en paix. Les deux grands échalas marchent vers la piscine du marché Saint-Germain — le Ritz est devenu trop voyant, les journalistes bourdonnent, on ne sait même pas combien mesure le bassin. Wandrille rumine, il n’écoute rien des bavardages de Marc.

Comment ce dessin dans un coffre-fort peut-il être, aujourd’hui, une menace pour la couronne anglaise ? Quel rapport entre la situation pour le moins « délicate » des pauvres Diana et Dodi, traqués à Paris ? Wandrille, pour remettre Marc en confiance, joue à détourner la conversation :

« Ces photos dans ton entrée, ce sont tes vacances en Croatie ?

— Oui, l’île de Mjliet, un rêve, tu sais, la seule île du monde qui ait en son centre un lac sur lequel flotte une autre île. L'île dans l'île, tu imagines, et au centre de l'île, un monastère, et au centre du monastère, un cloître, et au centre, un puits, et dans le puits…

— Quoi ?

— Vous irez, Pénélope et toi.

— Si on est toujours ensemble l’été prochain, tu sais… Et toi, tu as déjà des projets ?

— J’ai bloqué une semaine pour Bayreuth.

— Bayreuth ? Démodé. Verdurin. Je ne savais pas que tu étais wagnérien ?

— Je ne le suis plus. J’ai mis tellement longtemps à avoir les places. »

Ce doux papotage, qui se brisait comme des vaguelettes sur les rochers croates, dura encore le temps de descendre l’escalier sentant le chlore et le balai. Ici, bonnet obligatoire. En deux minutes, Wandrille a tiré en lui-même la bonne conclusion : aller dès le lendemain à Bayeux, raconter tout à Péné. Ce sera une occasion de se réconcilier. Si seulement elle avait eu l’idée de passer à Paris aujourd’hui ! Peut-être, elle lui manque. Non, demain, c’est dimanche, impossible d’annuler les parents : virée à Bayeux, lundi matin, ou lundi soir, ou mardi…

Demain, le 31 août, comme dans la chanson — « le 31 du mois d’août, et m… pour le roi d’Angleterre, qui nous a déclaré la guerre !!! » Demain, 31 août 1997, il ne se passera rien. Une grande journée cotonneuse. Son maillot de bain Paul Smith séchera au-dessus de la baignoire. Bonne journée pour commencer à écrire.

5.

Le pont de l’Alma

Bayeux, lundi 1er septembre 1997

Le lundi matin, la princesse fait son fameux sourire d’il y a dix ans, la biche blessée, icône un peu pâlie dans un cadre en bois blanc, derrière un carreau jauni par la fumée des cigarettes. Tailleur rouge à revers noirs, un peu godiche, chapeau rouge à large ruban, trop assorti, démodé tout ça, du Chanel des années Mitterrand. Sous la photo, une date à l’encre noire, déjà virée au marron : « Bayeux, 9 septembre 1987 ». Un souvenir. Depuis vingt-quatre heures, une relique. Dès l’ouverture du café qui vend les journaux, un peu après huit heures, la vague d’émotion qui balaye la planète depuis la veille humidifie Bayeux. Non loin de là, les plages du Débarquement pleurent à chaudes larmes.

« Saintes vaches ! C'est moi qui l’ai prise, la photo de la pauvre Lady Di, quand elle est venue à Bayeux, avec son prince, du temps qu’ils s’entendaient encore. Qui aurait pu imaginer ça ? Tout le monde avait vu leur mariage à la télévision, elle était belle, avec sa longue traîne blanche sur le tapis rouge, mon Dieu ! Et le carrosse qui attendait en bas de l’église ! On avait préparé la visite, tout pavoisé, la ville avait été passée au petit chiffon. Ils avaient d’abord voulu voir Caen, vous savez le tombeau de Guillaume, à Saint-Étienne, l’abbaye aux Hommes. Ici, on le voit toujours comme Guillaume le Conquérant, le duc de Normandie, mais pour eux, c’est leur premier roi. Vous connaissez l’histoire des bombardements ? Pourquoi tous les gens de Caen, en 44, s’étaient réfugiés à Saint-Étienne avec des couvertures et des réchauds à alcool ? Le curé, il s’appelait M. des Hameaux, je m’en souviens, leur avait bien dit, il en savait plus long que les autres. C'est la prophétie : la monarchie tombera en Angleterre quand il ne restera plus rien du duc Guillaume. Et les aviateurs de la RAF ont bombardé Caen, mais épargné l’église, et surtout pas touché à Bayeux. On ne savait pas bien où était la Tapisserie, à l’abri dans un château ultra-secret, ultra-protégé. On l’avait transportée dans une barrique de cidre, qu’on disait, mais on ne savait pas bien où. C'est pour ça qu’on n’a pas eu les bombes ! Bayeux, c’est sacré. On n’y touche pas. La ville est intacte. Charles et Lady Di (elle prononce La Didi) étaient venus voir si tout allait toujours à Caen, faire un peu leur tournée, l’inspection traditionnelle. Puis, crochet par Bayeux, pour la Tapisserie, ils aiment les travaux d’aiguille, vous auriez été là, vous les auriez vus, comme moi je les ai vus. Votre pauvre patronne, Mademoiselle Fulgence, elle était là. J’ai dû en faire des photos ratées pour garder celle-là, et le photographe du Ouest, qui vient toujours ici, m’a dit que pour lui c’était pareil : avec le chapeau qu’elle avait, on n’arrivait pas à voir ses yeux, elle baissait tout le temps la tête ! En tout cas, ça vend toujours bien, quand elle fait la couverture. Saintes vaches ! Du La Didi, ça part deux fois plus vite. Surtout ici, on est envahis par les Anglais, toujours la faute de votre Tapisserie. Faut pas se plaindre non plus. On va la voir partout, la Lady Di, maintenant. Vous voulez le Ouest et La Renaissance, Mademoiselle ? C'est vous qu’ils auraient dû mettre en couverture, après votre photo de l’autre jour. On m’en a posé des questions ! »

Pénélope paye et part. Elle n’a pas beaucoup dormi. Une nuit agitée d’éclats de porcelaine. Il pleut déjà, en plein mois d’août. Ce ne peut être qu’une courte averse, le temps va s’éclaircir. Elle descend en courant l’escalier du passage Flachat, qui longe un des côtés de la cathédrale et aboutit sur la jolie place où se trouve le musée des Beaux-Arts et de la croûte, des porcelaines raccommodées et de la dentelle jaune : le musée Baron-Gérard. La mauvaise humeur monte : en réalité, c’est un très intéressant musée, avec de belles œuvres néoclassiques, mais bon, Pénélope suffoque et se rabat sur le journal, le récit complet de la curée mortelle qui a conduit au cercueil cette pauvre princesse. Voilà qu’elle s’identifie, saintes vaches !

Elle s’installe sous l’ « Arbre de la Liberté », un platane au tronc géant, planté le 10 Germinal an V (30 mars 1797). C'est écrit dessous, sur une marche de pierre. Pénélope a eu la mémoire endommagée par ses concours, elle retient sans réfléchir toutes les dates, même celles qui ne servent à rien. Sous l’eau qui frappe les grandes feuilles, il fait beau. C'est Angkor. L'odeur de la terre mouillée monte du mur. Les grosses racines font éclater les pierres. Son téléphone sonne l’Hymne à la joie. C'est Wandrille.

« Figure-toi que j’étais avec elle, l’après-midi même. Avant-hier. Sa dernière journée. Au Ritz. Je suis l’un des derniers à l’avoir rencontrée, tu te rends compte ? Ce frimeur de Marc m’avait donné rendez-vous à la piscine. Elle était là. Mince, sublime, des jambes ! en maillot noir. Marc a toujours des affaires louches. Il aurait mieux fait de négocier au bord de l’eau, maintenant, c’est torpillé. Il voulait vendre je ne sais pas quoi à Dodi, des chars Leclerc, des AMX 30 pour prendre Buckingham d’assaut, je n’ai pas le droit de te le dire, j’ai juré, ma grande. On doit être parmi les derniers à l’avoir vue presque à poil. On aurait fait une photo, les millions ! Et toi, Bayeux ? Tu sais que je prépare une descente ? J’ai l’horaire des trains sous le nez.

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