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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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Elle pourrait attendre, laisser « son » lot à l’étude, mais elle a envie de voir ce qu’elle vient d’acheter, d’emporter le mystère avec elle.

Elle va s’installer dans un café et examiner tout. La secrétaire qui prend son chèque n’a pas l’air de s’émouvoir. C'est Pénélope qui a la curieuse impression d’être une voleuse ; c’est bien la première fois qu’elle achète quelque chose aussi cher avec l’argent des autres.

10.

La Gifle

Paris, mardi 2 septembre 1997

Pénélope repart avec un gros carton dans les bras. Elle chantonne : « C'est Pont-Cardinet, mets ton cache-nez. » Cap sur le premier café venu ; non, pas ceux qui sont en face de Drouot, remplis de marchands qui viennent fureter, plutôt l’anonymat des grands boulevards. Elle remonte la rue Drouot, dans la direction du métro. Après, elle prendra un taxi, par sécurité. Ne pas faire comme le jour où elle a acheté sa chaîne et où elle a dû, avec Léopoldine, traverser Paris en bus avec les énormes cartons qui trouaient les sacs.

Elle se sent un peu bête, seule dans la rue, reine de tragédie sans suite et sans escorte, avec ce paquet entre les mains. Sa gorge se serre. Elle n’a pas le temps de se dire qu’elle a été stupide d’emporter tout avec elle. Elle n’a pas le temps de presser le pas et de se battre contre ses pressentiments.

Elle ne voit pas l’homme qui est au coin de la rue. Il se dresse déjà devant elle. En un instant, elle fixe son visage, son trench, ses chaussures. Il la gifle. Il lui arrache le paquet. Part en courant. Premier réflexe : quel goujat ! Second réflexe, à pleurer : un ongle cassé ! Quelle cruche. Il est trop tard, on ne l’aperçoit plus, il est parti en courant vers les boulevards. Enfin, la douleur.

Plus qu’une gifle, pas tout à fait un coup de poing, assez pour que Pénélope se retrouve en bas du trottoir. Elle s’assied. Personne ne s’arrête, personne ne semble avoir vu, personne n’a cherché à rattraper l’homme. Elle ne crie pas. Nul ne se préoccupe d’une jeune femme assise par terre. Elle se recroqueville dans la posture d’une statue-cube de l’Égypte ancienne, un bloc de basalte, les bras autour des genoux.

Une prostration de dix secondes. L'angoisse, d’un coup, la galvanise. Elle court vite, quand elle veut, pas très longtemps. Elle se lance, rien à perdre. Sur les boulevards, elle croit le voir un peu plus loin, après le métro. Elle bondit, écarte les passants. Elle devrait crier, comme dans les films, « Au voleur » ou quelque chose de ce genre. Aucun son ne sort. Elle trébuche, c’est l’échec, il a filé. Ce n’était peut-être pas lui. Elle s’en veut d’avoir perdu du temps. D’avoir réfléchi.

Pénélope ne peut plus bouger. Les bottes rouges, ridicules. Elle les revoit encore. Elle aimerait se blottir dans le silence de la cave, le silence de ce souvenir d’enfance qui revient sans cesse la hanter depuis qu’elle est à Bayeux. Elle s’en veut. Elle a peur.

Dans les jours qui suivront, Péné cherchera à se souvenir du visage de l’homme, en vain, elle ne retiendra qu’une expression de brutalité, un type quelconque aux yeux ridés, assez grand, la cinquantaine, impossible de se souvenir de la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Si elle le revoyait, elle pourrait peut-être le reconnaître. L'enchérisseur de la vente ? Peut-être. Ni le commissaire-priseur, ni le jeune homme aux yeux vides. L'enchérisseur en imperméable, pendant la vente, elle ne l’a vu que de dos.

Elle ne se souvient pas qu’on ait jamais porté la main sur elle. Ses parents ne l’ont jamais frappée, ni même menacée d’une fessée. Personne ne l’a giflée, elle n’a giflé personne. C'est la surprise, pas la douleur, qui lui a fait lâcher le carton auquel elle se cramponnait. Elle s’en veut. Elle aurait dû mordre, hurler, lui griffer le visage. Pénélope se sent une petite fille blessée qui, seule dans la foule des boulevards en cette fin d’après-midi, dérive à chaudes larmes.

« Au secours, Wandrille, on s’attaque à moi. »

Au téléphone, elle tremble et ne s’arrête pas de pleurer. Elle reste debout, dans la rue, sans un geste. Elle décrit, quand même, pour le plaisir, le commissaire-priseur un peu louche et son bon à rien de protégé. Elle raconte qu’elle est allée déposer une plainte au commissariat, on l’a écoutée avec politesse. C'est si courant, ces agressions sur les boulevards.

Wandrille ne rit pas. Il est sérieux au bout de la ligne. Encore une première fois, ou presque. Elle l’écoute. Elle attend quelque chose de ce garçon avec lequel elle forme, tout de même, elle a horreur du mot, un « couple », depuis trois ans. Et il la réconforte. Il est, Pénélope n’en est pas trop surprise, à la hauteur. Elle peut se confier. Elle lui demande ce qu’elle doit faire. Il propose de venir. Elle reprend un peu le dessus, trouve l’énergie de lui dire que ce n’est pas la peine. Elle n’est plus en danger.

Ce n’est pas à elle que cet homme en voulait, juste à ces quelques morceaux de toile. Il sera toujours temps d’éclaircir ce mystère, de comprendre s’il y a un lien avec la tentative d’assassinat perpétrée contre la vieille Fulgence. Elle se calme, se détend, recommence à marcher, vers la station de taxis.

« Écoute-moi bien. Il y a du neuf à Bayeux. Ta secrétaire, qui par parenthèse informe ton cher Monsieur Érard d’absolument tout, il doit même la payer si ça se trouve, est arrivée comme une Furie antique, les cheveux en bataille, le badge soulevé par la colère et la terreur, dans la salle du Petit Zinc où nous finissions de déjeuner. La chambre d’hôpital de Solange Fulgence vient d’être visitée. On l’a un peu secouée je crois, mais elle est en vie. La chambre a été passée au peigne fin. Celui qui a fait ça cherchait quelque chose. Je vais aller me renseigner, je te dirai tout.

— Tu crois que celui qui m’a assaillie…

— … ne pouvait pas être le même, c’est tout ce dont je suis sûr.

— Je vais rentrer à Bayeux, il le faut.

— Pour le moment, tu es mieux à Paris, et puis, il faut que tu retrouves un peu tes esprits. Couche-toi et viens me raconter tout ça demain. Tu as les clefs de mon appartement, fais comme chez toi, d’ailleurs tu es chez toi, il y a des draps propres, fais-toi couler un bain, mets un disque de tango. Imagine que pendant ce temps, je suis installé comme un pape à l’Hôtel Notre-Dame, je vois la cathédrale de ma fenêtre, le soleil commence à tomber et la lumière est vraiment belle. Je sens que je vais aimer ta jolie ville. Tu as une équipe très agréable, tout le monde se connaît, c’est une petite famille chaleureuse cette maison de la Tapisserie, tous blottis autour du téléguidage en onze langues. Quand tout ira mieux, tu me feras le plaisir de les réunir, pour un cidre de bienvenue, pour les remercier de s’être tous souciés de Solange. Je crois que tu l’avais jugée trop vite, elle est adulée, très respectée. Elle a modernisé le musée et donné du travail à cette savante troupe. J’ai testé toutes les pâtisseries. Je prépare un guide comparatif, Les Pâtisseries de Bayeux. Je compte te le dédier. Tu crois que tu pourrais me pistonner pour que l’on puisse le vendre à la boutique du musée ? J’en ai parlé aussi avec la dame qui tient le tabac-journaux de la cathédrale. Saintes vaches, elle est emballée ! »

11.

Pénélope retrouve Wandrille

Bayeux, mercredi 3 septembre 1997

Pour sa première visite à la Tapisserie, la jeune directrice a révisé. Dans le train de retour, elle a lu — et moins somnolé qu’à l’aller. Pour achever de se calmer et pour s’éclaircir les idées, se donner l’illusion qu’elle continue sa vie d’autrefois, ses révisions pour le concours. Se masquer un peu que la vraie vie semble avoir commencé — moins facile à réussir que des écrits suivis par des oraux.

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