Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
La beauté des scènes ne lui était jamais apparue : elle imagine ces couleurs quand elles étaient fraîches, ces bouquets orange et bleu, ces jaunes à côté de ces rouges, ces traits obliques qui rythment le récit, donnent à chaque séquence son équilibre et sa justesse. L'écume de la mer sur le bois, le bruit du ressac. Des couleurs pures, juxtaposées, pas de nuances, pas de modelé, un dessin net et clair. Personne ne dit à quel point une chose aussi connue peut être belle. Il suffit de la regarder comme si c’était la première fois.
Dans la Tapisserie aussi, une scène, la plus étrange, se passe en rêve. Le roi Harold s’est assis sur le trône d’Angleterre, on voit que c’est la nuit parce que, dans le ciel, passe une comète qui le menace. Mogens Rud, l’historien du Nord, écrit : « l’étoile à la longue chevelure ». Et sous l’image, une flotte de navires, sans mâts, sans armes, sans marins, comme des nuages, part à la rencontre de ses angoisses. Harold tremble. Il voit déjà se ruer vers lui les vaisseaux tout armés du Bâtard.
8.
Les bottes rouges de Pénélope
Bayeux-Paris (suite du voyage), mardi 2 septembre 1997
Bernay. Le wagon est pris d’assaut par des vestes Barbour matelassées et des lodens râpés. Les antiquaires de Bernay, les châtelains fauchés des environs, se parlent, se reconnaissent. Pénélope doit remettre ses livres dans son cartable. Un jeune homme vert vient de s’asseoir à côté d’elle : veste verte, velours côtelé vert, chaussettes vertes, il ne s’excuse pas, ne demande pas si la place est libre, il a acheté deux torchons, Diana le rêve brisé et Diana : était-elle enceinte ? La terrible hypothèse.
Ce qui ennuie Péné, ce n’est pas tant ce premier poste que de perdre pied. Elle sait ce que valent les histoires d’amour à distance. On commence par faire semblant, six mois, on s’appelle deux fois par jour et les retrouvailles sont flamboyantes. Puis, dans l’année, d’autres rencontres — Wandrille trouvera une mondaine idiote, elle rencontrera un charcutier de la place Saint-Patrice, un jeune élégant de Bernay — et l’inévitable rupture. Elle tient à Wandrille. Quand elle pense à ses amies, ces savantes conservatrices de sa « promotion », qui peuvent-elles rencontrer ? Un chartiste archiviste mordu de poussière, un étudiant lettreux en chaussettes blanches, au mieux un musicien, un jeune prêtre ou un médecin veuf ou divorcé un peu plus âgé.
Avec Wandrille, elle les mouche toutes : il est beau, l’emmène le vendredi soir chez Maxim’s, comme dans les romans de Drieu la Rochelle, le samedi après-midi au bar du Ritz ou à la mosquée de Paris boire un thé à la menthe. Elle n’a aucune envie de lui parler de son métier, de l’entraîner au Louvre et aux expositions. Avec lui, elle vit dans un monde auquel aucune de ses amies n’aura jamais accès. Ensemble, ils ont leur Club où ils organisent les soirées les plus incroyables, celles qui font communiquer les âmes avec les champs de l’au-delà, Nofretari et Mathilde de Flandre. Si elle le perd, elle se laissera couler, pour une longue vie dont le seul but sera de pouvoir un jour prendre une retraite de conservateur général, ensevelie sous les publications et les catalogues. Une vie qu’elle s’est battue pour avoir, et qui ne lui suffit pas.
Une seule vie, pour Pénélope, allons bon : elle aime les motifs du tissu et ce qu’ils donnent à l’envers. Les deux côtés de la Tapisserie. Les personnages que l’on voit et, de l’autre côté, les dessins incompréhensibles formés par les bouts de laine qui se croisent et se mélangent. Elle a besoin des deux.
Le voyage scolaire en Normandie, il avait fallu deux mois d’exposés et de panneaux en carton au fond de la classe pour le préparer. Pénélope était une petite fille. C'est là qu’elle a vu pour la première fois le schéma du point de Bayeux. Curieux mécanisme de la mémoire : cela fait plus de dix ou quinze ans que cette image était quelque part dans son cerveau et qu’elle n’avait jamais rien fait pour la convoquer. Et là, d’elle-même, elle ressort d’un tiroir, avec à-propos. Proustien. De ce voyage, il ne lui reste que des bribes. Elle ne voit pas l’arrivée à Bayeux, la descente du car. Elle se souvient de ses bottes rouges, des bottes que sa mère lui avait achetées en solde et dont tout le monde se moquait.
« T’as récupéré les après-skis du Père Noël ? Pénélope est une ordure. Regardez la Mère Noël. » Elle entend sa mère : « Ton institutrice a dit que tu lui avais fait une belle frayeur. Tu n’étais pas restée avec le groupe. »
Elle s’était cachée dans un lieu obscur, difficile de se souvenir. Des grilles de prison, un soupirail peut-être, et sa première rencontre avec la peur.
Seule dans une caverne, avec ses bottes ridicules, au moins là, personne ne les verrait, personne ne ferait plus attention à elle. Puis les cris du groupe qui la cherche. Elle se blottit derrière des pierres. Impossible de se souvenir de la fin. Comment passe-t-on de la cathédrale immense à cette grotte obscure ? Une seule autre fois, Pénélope a revu avec netteté ce souvenir du voyage scolaire à Bayeux.
Lors de son premier voyage en Égypte, au centre de la Grande Pyramide, dans la chambre funéraire de Chéops, devant le sarcophage vide. En touchant la pierre : cette matière rugueuse dans l’obscurité, cette émotion. Elle avait vu, en un éclair, le bout en caoutchouc de ses bottes de petite fille, et entendu la voix du guide qui lui demandait de ne pas trop traîner parce qu’elle avait pris un peu de retard sur la troupe. Cette voix, écho familier de son enfance, la première fois où elle avait connu l’angoisse, qui était aussi la première fois où elle avait senti qu’elle aimait la solitude. Que le monde extérieur cesse d’exister, qu’on la laisse, puisqu’elle n’intéresse personne et que tout le monde se moque de ses bottes neuves. Encore aujourd’hui, Pénélope hésite à se remémorer l’incident, fait un léger détour dans son cerveau, en se mentant à elle-même. Elle a mal, à la fois d’entendre la voix de l’institutrice, les rires des autres, elle retrouve son envie de se cacher, d’être seule et d’avoir peur.
Quand on lui a proposé Bayeux, elle y a pensé, une fraction de seconde. Mais cela n’a pas grand sens, une jeune fille adulte ne refuse pas un poste à cause d’une anxiété d’enfant.
Les habitués se lèvent. Une dame dit à sa fille : « C'est Pont-Cardinet, mets ton cache-nez. »
Wandrille n’attend pas à la gare. Comment peut-elle se laisser avoir par cette brute, elle la chétive Pénélope, sérieuse, aimante, aimable, presque pas névrosée, l’aimer lui, le minable, le mondain, le médiocre, le médisant, le méprisable, le méprisant, le moche, qui se croit irrésistible, qui pense connaître le monde entier, être l’arbitre des élégances, le prince des gourmets, l’Apollon du Belvédère, lui qui n’a pas lu un livre depuis dix ans, et encore, c’était au lycée parce que c’était au programme du bac ? Pauvre type, il aurait pu, quand même, appeler pour savoir quand arrivait le train. Encore heureux qu’elle voyage sans bagages. Juste son cartable, avec les livres.
La gare Saint-Lazare ne ressemble pas au tableau de Claude Monet qui se trouvait dans les quatre documents tirés au sort qu’elle avait eu à commenter à l’oral. La haute nef de verre pour absorber la fumée des trains. Pour une gare aussi, on dit : une nef. Pénélope a envie d’être chez elle, dans sa chambre, celle qui n’existe plus. Elle a dû rendre son petit studio de la rue Servandoni, pour s’installer à Bayeux, jouer le jeu. Où est-elle chez elle à Paris ? Chez Wandrille ? Certainement pas. Au Louvre, peut-être, dans certaines salles où elle est si souvent allée qu’elle les connaît par cœur, à toutes les heures de la journée. Mais on n’est pas chez soi au musée, il faut pouvoir y vivre la nuit. Elle revoit, en une seconde, le visage de ces deux femmes qui sont venues ensemble au Club la dernière fois. Celle qui avait l’air si triste et son amie, brisée, et leurs visages à la sortie, les quelques mots qu’elles ont adressés à Wandrille. Cette idée du Club, c’est un peu l’Armée du Salut des âmes, l’Assistance publique, ils devraient demander une subvention à la Mairie de Paris. Un endroit où elle se sent chez elle parce qu’il est hors du temps, en marge de l’histoire. Un lieu d’échanges. Pourquoi ne pas y retourner, ce soir, après Drouot ?