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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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— C'est sûr, Pénélope m’a raconté qu’elle aimait plutôt la moquette.

— Taisez-vous, laissez-la finir. Elle n’est pas…

— Il lui avait débranché la perfusion, poursuit la secrétaire qui n’entend ni Wandrille qui ricane ni Pierre Érard, soucieux et grave. Cette fois, il paraît qu’elle est tombée dans le coma. C'est atroce. Elle va mourir. »

DEUXIÈME PARTIE

La Gifle d’Aelfgyva

« Caroline avait acquis l’art des gifles et la technique des coups de dents, des coups de pied et des coups de griffes. »

CECIL SAINT-LAURENT, Caroline Chérie.

7.

Le tombeau de la reine Mathilde

Bayeux-Paris, mardi 2 septembre 1997

Dans un demi-sommeil, ce matin, la prose de Solange Fulgence flotte au-dessus des passagers du wagon, fantôme drapé d’érudition vague et de pédagogie vaporeuse. Personne, dans la poignée d’égarés réfugiés dans ce train trop matinal, ne cherche à résister au sommeil. Pénélope, sans savoir que le Parisien Wandrille prend, à la même heure, le chemin de Bayeux, a emporté, dans son cartable, — je vais désormais dire « ma vache » pense-t-elle en souriant — en plus de La Renaissance du Bessin et d’Ouest-France, édition de Bayeux, deux-trois livres, avec le tampon de la documentation du musée. Celui de Wolfgang Grape très complet, celui de Mogens Rud, un archéologue danois. Le livre de Lucien Musset, le meilleur de tous. Trois bons ouvrages, truffés de notes savantes, plus que le guide de Miss Fulgence, qui n’a pas inventé le point de croix. Un petit livre rouge où cette Mao Tsé-Toung de la Tapisserie a même cru bon de donner, en annexe, outre la liste complète des compagnons de Guillaume dont les noms figurent sur le Mémorial de Falaise, le texte intégral du « téléguidage » dont elle est l’auteur et qui la lança dans les milieux des services éducatifs, au cœur des années pop. Les flammes postales de Bayeux portent fièrement : « Tapisserie de Bayeux-Visite téléguidée. » Mogens Rud en reproduit un exemplaire dans son livre, ça avait dû l’amuser.

Les yeux de Pénélope mélangent tout avec les titres du journal de la bonne sœur, deux rangées devant elle, qui va sans doute descendre à Lisieux. La princesse et la Tapisserie. Tout se tisse, se tricote, se démaille — et elle s’endort, elle aussi, une boule dans la gorge, bercée par le mouvement du train.

Pénélope rouvre les yeux, à demi. Elle feuillette le premier livre de sa pile, passe des images au texte sans faire attention. C'est drôle comme les historiens eux-mêmes ont l’air de ne pas y croire, de trouver cette Tapisserie trop belle pour être vraie.

Wolfgang Grape commence par dire : « Nous ne connaissons du haut Moyen Âge aucun autre ouvrage de cette dimension et de cette précision technique », puis : « la figuration minutieuse d’un repas et de ses préparatifs est unique et inconnue dans l’art du Moyen Âge, du moins jusqu’au XIIIe siècle ».

Plus loin, il met en doute certains détails, au point de se demander si la Tapisserie est « récit ou fiction » : les architectures sont toutes « irréelles », « il n’est pas certain que ce type de haubert à pantalon de cotte de mailles ait existé » — du moins pas avant Courrèges, pense Pénélope les yeux perdus dans les haies du bocage.

Quelques lignes plus loin, de pire en pire, pour la bataille, Grape poursuit : « Ce type de représentation constitue une nouveauté dans l’art médiéval et ne connaîtra aucun équivalent dans les siècles suivants. »

Les yeux de Pénélope glissent sur la page, comme si l’auteur du livre lui susurrait avec un sourire incrédule : « Aucune œuvre de la fin de l’Antiquité, aucun sarcophage couvert de représentations guerrières ne se rapproche des scènes de la Tapisserie ; les cavaliers et leurs chevaux ne sont jamais représentés sous un jour aussi spectaculaire dans l’art romain. »

Pénélope est tellement frappée par ces phrases qu’elle les recopie dans son calepin : « Par quel miracle les boucliers pouvaient-ils faire face à la pression des vents et des vagues en haute mer ? » Il y en avait des pages entières. Elle note le plus étonnant.

On sent bien que si on avait révélé à l’excellent historien que la Tapisserie avait été fabriquée sous Napoléon, il se serait senti soulagé. La Tapisserie apparaît, aux yeux de l’histoire de l’art, comme une incompréhensible, imprévisible et terrifiante anomalie. Tellement vue et revue que ce caractère étrange, anormal, est devenu invisible.

Pénélope rêve, prend du recul pour regarder le chef-d’œuvre comme si elle l’avait découvert, comme si la Tapisserie venait de surgir du néant. Elle la voit avec ses yeux d’archéologue. Elle doute. Son attention est retenue par un paragraphe intitulé « Visages de profil », qu’elle commence à lire en égyptologue : « Une autre innovation […] consiste à recourir massivement à la représentation de profil des visages, ce qui a là aussi pour effet d’accélérer le cours du récit. […] Le profil est la norme dans les cycles les plus longs de l’enluminure anglo-normande datant du début du XIIe siècle, le psautier d’Albani, la vie de saint Edmond ou un livre illustré du Nouveau Testament. Ce recours intense à la figuration de profil ne trouve son origine que dans une seule œuvre : la Tapisserie. » Était-elle donc si connue, aux XIe et XIIe siècles, cette broderie sans précédent ni équivalent qui ornait la cathédrale normande ?

Pénélope n’avait jamais vraiment pensé à cela : qui avait vu la Tapisserie à la fin du XIe siècle ? D’autres images surgissent, elle entre dans la Vallée des Reines. Elle reconnaît le profil de Nofretari, la femme de Ramsès II, elle caresse du regard ses bras bronzés, ses bracelets. Elle suit la courbe du dessin, la silhouette de la reine d’Égypte. Un sursaut. Le train est à Caen.

« Deux minutes d’arrêt, buffet gastronomique, prochain arrêt Lisieux, correspondance pour Trou-ville-Deauville. » Un visage de profil, avec des yeux de face, un corps de face, des jambes de profil. Les voyageurs défilent comme les Normands de la bataille. Par la fenêtre, impossible de voir les tours de l’abbaye aux Hommes, trop éloignées du côté de la ville, l’église qui abrite la tombe de Guillaume. À l’abbaye aux Dames, c’est la tombe de Mathilde, la cousine du Conquérant, reine d’Angleterre, duchesse de Normandie et fille du comte de Flandre. Pour lui donner le droit d’épouser son cousin, le pape, ou son représentant normand, avait exigé l’édification de ces deux abbayes, les plus belles de Normandie. Il y a vingt ans, on a soulevé la dalle de marbre noir de Tournai qui recouvre le tombeau de la Flamande, pour y trouver les restes d’un corps de jeune fille, très petite, aussi délicate et charmante que Nofretari.

Pénélope vole au-dessus de la ville de Caen et de ses clochers. Elle continue à somnoler en regardant quelques photos dans ses livres. Elle est presque seule dans ce wagon, il se remplira peut-être à l’arrêt d’Évreux. Beaucoup d’habitants d’Évreux travaillent à Paris. Comme la vie doit être quotidienne ! Au moins elle, elle n’est ni riche ni heureuse — eux non plus sans doute, encore que… — elle s’amuse. Elle aime l’imprévu, l’instant qui la transforme en héroïne de roman. Une héroïne qui sombre à nouveau, avec délices, dans les vaguelettes du premier sommeil. Les séquences de la Tapisserie se dessinent — et des brumes de la mer, elle croit voir venir des navires, des coques composées de larges planches de bois qui débordent les unes sur les autres, voûtes d’églises renversées et lancées sur les vagues.

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