Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
— Tu veux venir ? J’ai moi aussi, à ta disposition, un presque cadavre. Moins chic. Une vieille fille, ma patronne, tu sais Solange Fulgence, on lui a mis deux balles et je ne suis pas sûre qu’on en voulait à ses charmes. On n’avait pas dû la voir en maillot de bain depuis le 6 juin 44. Les Américains avaient failli rembarquer.
— J’avoue tout, mon cœur, je ne la sentais pas, cette vieille, j’ai payé un type. Comme ça tu es débarrassée. Tu prends la direction de la boîte, tu organises le prochain défilé de Christian Lacroix devant ta Tapisserie, tu invites le dalaï-lama, tu lances un festival du film d’humour britannique, tu la secoues un peu ta broderie. Ça somnolait avec la mère Fulgence, place à Pénélope. Ne me remercie pas, je l’ai fait parce que c’est toi. Je dois te quitter, tu sais, j’ai ma chronique à tartiner, je te rappelle plus tard. Au fait, il faut que je te parle quand même de ce drôle de truc que m’a montré Marc, une version complète de la Tapisserie, un dessin du XIXe siècle, ça t’intéresse ? Pardon, je suis obligé de te laisser, on m’appelle sur l’autre ligne. »
Si Wandrille veut venir, il y a l’Hôtel Notre-Dame, rue du Bienvenu, ça ne s’invente pas, et il ne sera pas loin non plus de la cathédrale. Rien n’est jamais bien loin de la cathédrale. Un hôtel propret, avenant. Une seule étoile, ça le changera le pauvre chéri. À moins de le loger dans le petit studio de la rue de la Maîtrise. C'est à lui d’en faire la demande. Ils iront tous deux bavarder sous le baobab de la Liberté.
Dans le bureau à moquette de la directrice, silence funèbre. Pénélope ose à peine entrer, elle doit tout de même expédier les affaires courantes. Elle a aussi envie de comprendre. Un coup d’œil à l’agenda directorial de Mlle Fulgence. En évidence, ouvert sur la table de réunion, une sorte de cahier de textes d’école. Pénélope ne pensait pas trouver si vite ; elle lit, stupéfaite. Demain après-midi, programme entouré de rouge :
« Vente aux enchères à Drouot. Salle 6. Assister absolument. Préempter. »
Souligné trois fois. Pénélope sort son carnet, recopie, sans oser comprendre ce qu’elle a sous les yeux.
En marge « Accord de la direction des Musées de France obtenu (commission d’acquisition exceptionnelle du mois d’août). Aucune limite de budget. Directement sur les crédits du ministère si nécessaire. Tel direct de la m. : 06 99 31 20 29 ».
Appeler l’hôpital. Préempter quoi ? Le numéro de portable de la ministre ? À cette bourrique de Solange ? Pénélope s’est assise dans le fauteuil à roulettes, plein cuir beige. Elle s’acharne contre le standard des urgences. On refuse de passer la communication. L'hôpital de Bayeux fait barrage de tous ses corps. « On ne peut pas joindre Madame Fulgence Solange, elle vient de perdre connaissance. Vous êtes de la famille ? » Pénélope a raccroché au nez de l’infirmière-chef. Elle est seule. Il faut prendre une décision. Si possible, d’abord, comprendre ce qu’elle doit faire.
Kiosque de la gare, au petit matin. Pénélope, qui a résisté à l’envie d’appeler Wandrille toute la soirée, passe devant trente-six sourires de Diana princesse des cœurs — même en première page de La Renaissance. Indigestion de niaiseries, parfait pour cette petite tête de Wandrille.
Elle achète La Gazette de l’hôtel Drouot. Une seule vente signalée demain en salle 6, c’est l’été, le marché tourne au ralenti ; la « visite » était ce matin, c’est raté, il faudra aller directement à la vente sans avoir vu la camelote. Rien qui concerne le musée dans le descriptif, sauf le lot 57, « ensemble de dentelles anciennes et broderies régionales ». Comme le numéro risquait d’être un peu maigre, les éditeurs de la Gazette ont détaillé la liste des lots presque au complet pour chacune des ventes, une litanie burlesque. De la coiffe. De la fripe. Du vieux jupon. Du volant ajouré. Crédits illimités pour ça, l’autorisation ministérielle exceptionnelle, une réunion de la commission nationale des acquisitions en plein mois d’août alors que tout Paris est à l'île de Ré ou dans le Luberon ? Non, je rêve, j’en rajoute, c’est encore mon imagination romanesque. En voiture. À nous Paris. J’en viens, j’y retourne. Je vais faire une surprise à Wandrille. Pas de Club le soir, cette fois, il faut être sage, du travail, rien que du travail. Sauf si j’invite la ministre au Club, maintenant que j’ai son numéro, ça la changera, la pauvre, de quoi accélérer mon avancement.
Jamais encore préempté en vente publique. Les petites camarades de l’École du Patrimoine disent que c’est grisant. Le marteau du commissaire-priseur à peine tombé, on se lève et on lance : « Droit de préemption des Musées de France pour le musée de… », tête de l’acquéreur. On achète au prix qu’il voulait payer. On devient la République en personne.
Cette gare est superbe. Le plus beau bâtiment de la ville — Pénélope délire maintenant à voix haute, mais le hall est désert, aucun Bayeusain pour entendre cette ineptie — beaucoup mieux que leur mastodonte de cathédrale.
6.
« Les Fils de 1066 »
Bayeux, mardi 2 septembre 1997
« Comme c’est joli Bayeux, on y resterait bien, ce serait si simple. C'est pratique, en cas d’assassinat, les urgences sont en face du musée. »
Wandrille, qui a traversé la gare au pas de charge, découvre la ville avec émerveillement. Tout lui plaît, la couleur de la pierre, les mousses sur les escaliers, la cour du XVIIIe siècle qui permet d’entrer dans le musée de la Tapisserie, l’harmonie du grand porche classique en pierres blanches. C'est tellement plus beau que la place Vendôme. On s’y sent mieux. Les arbres, ça change tout.
Dans son imper, sous le soleil, Pierre Érard se hâte. Les meurtres, les crimes, les assassinats, ce n’est pas vraiment son domaine. Il n’a pas encore fini son enquête sur le meurtre de Prunoy-en-Bessin, le plus sanglant de ces dernières années, il se précipite à la Tapisserie. Le degré d’horreur est moins grand, l’intérêt pour le lecteur, s’il sait s’y prendre, sera supérieur — ce qui touche à la Tapisserie intrigue toujours. Son article est fait, mais il a envie de voir un peu ses concurrents, son collègue de Ouest France, dont la plume brillante est bien connue, qui va encore faire monter les ventes avec un bon titre et quelques formules bien frappées.
Pierre Érard a téléphoné à un neveu, interne à l’hôpital, qui a trahi allégrement le peu de secret médical qu’il savait, pour que le papier puisse paraître avant ceux des autres dans La Renaissance du Bessin. La tentative d’assassinat de la conservatrice en chef, une rosse bien connue dans la ville, mais qui n’avait aucun ennemi, occupera un bon quart de la première page, à côté du reportage qui rappelle la visite de la princesse Diana dix ans plus tôt. Elles s’étaient déjà croisées en cette occasion.