Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
Il n’est que six heures. Appeler Wandrille. On les attend au Club, sa vie secrète, sa cité interdite, son Xanadu, son sanctuaire d’Éleusis, son Combourg, sa roulotte, sa chambre de liège, son naos, sa planète Terre.
4.
Bâtardise et conquête
Paris, samedi 30 août 1997
Dans son appartement, au dernier étage de l’immeuble familial, place des Vosges, une baraque achetée avant la rénovation du Marais par un père cousu d’or, chef d’entreprise mégalomane et prévoyant, Wandrille est repassé lire ses messages de l’après-midi sur son ordinateur. Son « bureau » est une vaste pièce mansardée, la salle de jeux de son enfance, un chalet plein de livres et de chaussettes.
Wandrille entre dans la salle de bains, ouvre la fenêtre sur les arbres, met du gel dans ses cheveux, s’immobilise devant la glace : le nouvel out of bed, pas mal. La télévision ronronne dans un coin. Avec ça un costume gris de banquier, classique à mort, et des Puma — qui seraient le fin du fin de la mode dans deux ans et demi, selon un ami concepteur de tendances.
Il ne sait plus quoi faire de sa Pénélope. Maintenant qu’elle est à Bayeux, l’occasion de rompre est presque trop belle, il n’est même pas bien sûr qu’elle tienne tant que cela à lui. Ce qu’il faut à Péné, c’est un vrai intello, un jeune historien. Pas un journaleux qui apprend la veille ce qu’il raconte dans sa chronique du lendemain. Un homme de bibliothèque alors que lui n’est qu’un téléspectateur, assez doué, bon, mais pas plus.
Wandrille ferme son palais à double tour, traverse la Seine en chantant. Elle est jolie, Pénélope. Il pense à elle. Et ça, il n’y peut rien. C'est un élément dont il faut tenir compte dans une rupture.
Il retrouve son ami Marc, encore émoustillé de l’épisode du Ritz. Antiquaire en chambre et au noir, rue de Sèvres, Marc passe ses semaines à Drouot, amasse, revend, photographie et envoie des images sur le Net montrant ses prises à son fichier de clients. Son trois-pièces est une caverne, avec beaucoup de cadres retournés empilés contre les lambris. Le papier au mur date de l’ancien locataire, comme la moquette écossaise à large tartan, un joli fauteuil Louis XVI un peu crevé, des chaises design dépareillées ; la cuisine sert à classer des cartons entiers de photos et de pages découpées dans des catalogues de commissaires-priseurs. Marc ne dîne jamais chez lui et déjeune tous les jours dans le même troquet, en trois quarts d’heure, devant l’hôtel des ventes. Avec ces châssis à l’envers, on peut imaginer qu’il cache des chefs-d’œuvre. Il a un mouvement de prestidigitateur quand il en saisit un et le retourne pour le commenter. Sur ses murs, il accroche ce qu’il garde pour lui. Qu’il finit toujours, pris à la gorge, par fourguer. À chacune de ses visites, Wandrille a cru découvrir un appartement différent.
« Cette odalisque langoureuse ?
— Un dessin de Flandrin, l’élève d’Ingres.
— Pas réussi à le revendre ? Quand la fais-tu passer à la casserole celle-là ? Ad casserolam !
— Tu plaisantes ? C'est une copie à la mine de plomb de La Dormeuse de Naples, le tableau perdu d’Ingres, la toile mythique, celle que le maître lui-même a cherchée toute sa vie. Celui qui la retrouvera, dans un grenier de Naples ou dans les réserves de la collection Bagenfeld — si tu veux une piste — pourra s’arrêter de bosser. C'était le pendant de la Grande Odalisque, celle du Louvre, une Européenne blonde aussi belle que la brune orientale, mêmes dimensions, même style, peintes l’une après l’autre. En attendant, j’ai déjà mis la main sur la copie dessinée par Flandrin.
— C'est ça que tu veux vendre à l’Égyptien ? Il a l’air d’aimer les blondes.
— Mieux, regarde, voici ce que je lui ai trouvé. J’ai fait tirer une grande photo. L'original du truc est au coffre. »
Marc tend à Wandrille un cliché sur papier brillant, qu’il vient de sortir d’une enveloppe en kraft, avec des gestes de chirurgien ou de perceur de coffres dans les vieux films.
« J’ai mis la main sur la dernière scène de la Tapisserie de Bayeux, tu te rends compte. Et je ne te dis pas ce qu’elle représente : la monarchie sapée à la base, illégitime dès 1066. En prime, un détail, qui n’en est pas un, et qui s’applique, avec mille ans d’avance, à la situation un peu scabreuse de nos perdreaux du Ritz. Je t’expliquerai. Une bombe ; c’est pour ça que je l’ai mise en lieu sûr. Il faut que je te raconte comment je suis tombé dessus. Je n’ai pas compris tout de suite ce que c’était ni ce que ça valait. Ensuite, j’ai cherché à qui je pouvais vendre un scoop pareil.
— Tu veux dire, qui pourrait t’en offrir le plus d’argent.
— J’ai éliminé le musée de Bayeux, des pauvres, la reine d’Angleterre, radasse comme pas deux et je crois que si j’avais fait une offre ma vie eût été en danger, tu connais l’élégance des services secrets de Sa Majesté, le permis de tuer… C'est alors que j’ai pensé à cette sympathique famille égyptienne qui cherche à progresser dans le beau monde. »
Ce que Marc montre n’est pas la photographie d’une tapisserie, mais celle d’un dessin. Une « belle feuille », très soignée, bien encadrée dans une bordure dorée à palmettes Empire. On y reconnaît tout de suite le déroulé complet de la Telle du Conquest, l’envol des Drakkars. Un hasard objectif.
« C'est drôle, fait Wandrille sans réfléchir, depuis deux mois que j’en entends parler de cette Tapisserie, avec Pénélope. Tu sais que l’autre, comment s’appelle-t-elle déjà, la directrice des Musées de France, l’a nommée là-bas. Un enterrement de première. »
Le visage de Marc se ferme. Wandrille regrette aussitôt ses paroles :
« Péné est conservatrice de la Tapisserie ?
— Adjointe ! Elle avait pourtant bien réussi son concours. Tu veux qu’on aille lui montrer ça, elle te l’achèterait, si l’Égyptien ne marche pas dans la combine.
— Tu plaisantes. Secret d’État. Je ne devrais même pas te montrer cette photo, ou alors il faut que tu promettes que tu ne lui en parleras pas.
— Tu sais une copie XIXe de la Tapisserie, même un dessin bien précis, aquarellé, encadré, ça n’ira pas chercher loin. Tu comptes vraiment faire chanter la couronne anglaise avec ça ?
— C'est une copie, tu as raison, ou pour mieux dire, un relevé exact et complet. Tu comprends ? La seule version intégrale de la Tapisserie, avec les scènes finales. Celles qui manquent à Bayeux.
— Il manque un bout à la Tapisserie ? On trompe le public qui vient en confiance par cars entiers, c’est un comble !
— Suffit, c’est trop dangereux. Avec Pénélope dans ta manche. Je ne peux rien te dire. »
Wandrille a encore la grande photo en main. Balayage laser, regard d’espion, il photographie mentalement la fin : un roi sur son trône. Une architecture de cathédrale stylisée, tracée autour de lui. Inscription Wilhelmus Coronatus. Une assemblée de personnages. Des jambes et des pieds mal posés au sol. Le nouveau roi montre du doigt un prêtre reconnaissable à ses ornements et à sa tonsure. Inscription : Odo. Marc lui arrache l’image. Le film est fini. La pellicule se déchire. Écran blanc.