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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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Si Pierre Érard se lance dans cette affaire, c’est sans doute qu’il a envie de retrouver Pénélope. Elle lui a bien plu, avec son air sage et enthousiaste, et puis, on sent qu’elle cache quelque chose, cette fille. Son regard pétille plus que celui des bonnes laitières historiennes qu’il a croisées à l’université de Caen, quand il faisait des études de lettres pour devenir écrivain. Pénélope, c’est exactement la fille qu’il lui faudrait, qu’il n’aura jamais, une jeune conservatrice dans le vent, drôle, pas coincée, qui joue les archéologues en vacances.

Elle lui a parlé de l’Égypte, sa passion — le voyage que Pierre a toujours voulu faire, un rêve d’enfant. Ce serait si bon de partir avec elle, qu’elle lui serve de guide dans la Vallée des Rois. Le double coup de feu tiré sur Solange Fulgence est une aubaine, pas besoin d’attendre la prochaine expo de photos à la mairie pour aborder de nouveau, un verre de cidre municipal à la main, au « coktèle », la jeune Pénélope, espoir des musées de Bayeux. Pierre a délaissé avec soulagement l’autre affaire dont il est chargé pour le journal, ce meurtre de Prunoy-en-Bessin. Des sauvages, on a mis les yeux du cadavre dans un verre à dents. Jusqu’où ira la barbarie dans nos campagnes ?

Sur le seuil du musée, choc d’imperméables. Wandrille a le sien sous le bras, qui tombe par terre. C'est l’éternel combat de la France en bleu marine contre la France en camel. Pierre Érard disparaît dans un nuage couleur mastic un peu sale, qui sent encore le chien mouillé et le coffre de voiture.

« Attention ! »

Pierre Érard regarde son adversaire dans les yeux. Il ne reconnaît aucun des journalistes habituels. Mais sur la qualité de l’imper marine pas de doute. Les lunettes, le costume de velours, le stylo qui dépasse de la poche, un Leica en bandoulière. Un journaliste un peu plus luxueux que ses confrères habituels. Un magazine de Paris se serait-il intéressé à l’affaire Fulgence en pleine affaire Diana ?

« Vous venez pour l’attentat ?

— Quel attentat ? La princesse ?

— Solange Fulgence, la conservatrice. »

Wandrille se présente :

« Je suis un ami de Pénélope Breuil, je passais la voir.

— Pierre Érard, grand reporter, de La Renaissance du Bessin — La Voix du Bocage. Je connais moi aussi Pénélope, Pénélope Breuil. Je lui ai consacré un portrait, pour son arrivée. J’aimerais bien qu’elle m’en dise plus sur cette histoire de coup de feu. Je ne sais même pas si elle était présente quand c’est arrivé. »

Ils entrent. Une troupe d’enfants d’une dizaine d’années sort sous la conduite de deux accompagnatrices hurlantes, heureuses que ce soit fini. La saison, avec les Américains et les Anglais, touche à sa fin.

Les bureaux sont désertés. Une lumière de sacristie plane sur les couloirs de la conservation. La secrétaire reconnaît Pierre, elle sourit.

« Mlle Breuil vient de partir. On l’a appelée à Paris. Elle n’a pas dit quand elle rentrerait.

— Moi qui voulais lui faire la surprise.

— Je voulais l’interroger sur les circonstances de l’attentat.

— Puisque je vous dis qu’elle est à Paris, messieurs, ça ne sert à rien de l’attendre. »

Pénélope ne répond pas à son portable. Sur les marches, Wandrille sourit à Pierre Érard comme si c’était un vieux copain. Ils descendent ensemble vers le jardin. Une plaque commémorative de la visite porte les noms de Charles et Diana, personne n’y a encore fait porter des fleurs.

« Elle a pris le premier train du matin, et moi qui suis parti dès l’aube pour l’attendre à l’ouverture de son bureau. En ce moment elle arrive à Saint-Lazare. Nos destins se sont croisés, l’éternelle tragédie de ma vie ! »

Wandrille éclate de rire, ce qui le rend sympathique à Pierre :

« Restez à l’attendre. Faites un tour de ville. Posez votre sac dans un bon hôtel, il y a l’Hôtel Notre-Dame, rue du Bienvenu, qui n’est pas trop mal. En attendant, allons déjeuner, le Petit Zinc est assez réputé, cuisine familiale de qualité. On va acheter les journaux place de la cathédrale, la marchande est très au courant de tout ce qui se passe, une de mes meilleures informatrices. »

Le déjeuner confirme la bonne impression que Wandrille se fait, depuis son arrivée, de la capitale normande — non, la capitale, c’est Caen, non, c’est Rouen. La capitale des ducs, au Moyen Âge, c’était Caen. Bayeux, c’est l’évêché. Pierre lui explique tout cela. Le restaurant plaît à Wandrille : belle salle en pierres blanches, avec les inévitables poutres apparentes des agents immobiliers. L'aubergiste a fait du feu. Dans un coin, une télévision montre les images de dimanche matin : un cercueil couvert d’une bannière armoriée sort d’un hôpital. On reconnaît le prince Charles. Il a pu venir à Paris durant la nuit, l’ambassade a employé la procédure d’urgence. Il a été un des premiers à voir le corps.

« Pas facile d’être journaliste ce matin, tout le monde nous hait, on dit que nous avons tué cette pauvre Diana. Est-ce que j’ai la tête d’un paparazzo ? Bayeux, il ne s’y passe jamais rien. Mais bon, le charme de cette ville, c’est aussi ça, nous sommes tous un peu historiens. Il s’en tisse, en réalité, des intrigues ! Qui prennent des années, mais qui, si on les racontait… Des amours, des rivalités, des passions, et depuis toujours, cette petite ville n’est paisible qu’en apparence. Le feu couve sous le givre.

— Vous avez du style. Sous le givre : je trouvais qu’il faisait plutôt beau.

— Ça change vite vous savez, c’est aussi cela, cette région, beaucoup d’imprévu.

— Et des passions vraiment ? Vous, par exemple, votre passion ? »

Pierre Érard se sent obligé de prendre tout son temps pour allumer une cigarette. Sur son briquet en plastique blanc, vogue un drakkar. La serveuse leur apporte des poulardes Vallée d’Auge, sert du cidre.

« J’ai une vraie passion, pas bien flambante, un peu ridicule, pour l’histoire locale, je n’y peux rien. Je suis né ici. La Tapisserie représente beaucoup, c’est notre identité. Il existe même une association, “Les Fils de 1066”, qui se réunit chaque 14 octobre, pour l’anniversaire de la bataille d’Hastings. Le 14 octobre se rassemblent ceux dont les ancêtres figurent sur le “Mémorial de Falaise”. La liste des compagnons de Guillaume. Leurs noms sont sur une stèle à Falaise, qui se trouvait autrefois dans la chapelle du premier donjon ducal, celui du père de Guillaume le Conquérant, le duc Robert le Magnifique, une belle plaque gravée en 1927. »

Wandrille sent que cette pierre commémorative est importante pour le journaliste :

« C'est une liste qu’on ne trouve que sur cette pierre à Falaise ? Et à la gare ?

— Moquez-vous, ce sont les cheminots morts pendant les dernières guerres.

— Tout aussi respectables à mes yeux.

— Je ne dis pas le contraire.

— Vos “Fils de 1066”, c’est comme les vétérans du Débarquement, mais à l’envers et neuf siècles avant ? Ce sont des Anglais ou des Français ?

— Les deux. C'est la différence avec les anciens de 44. Ceux d’Hastings sont tous du même camp. Les Anglais descendent des Normands, ils méprisent ceux qui descendent des Saxons pas encore anglo-saxons, des compagnons d’Harold, le méchant de la Tapisserie, l’adversaire du duc Guillaume.

— Pas de descendants des compagnons d’Harold alors ?

— Pour nous, les Saxons d’Harold ce sont les nazis de l’époque, leurs descendants se retrouvent à Nuremberg. Ils n’ont jamais formé d’amicale, à croire qu’ils se sont tous éteints dans les oubliettes de l’histoire. En 1966, mille ans après, le Times a publié une annonce, dans sa page “Carnet mondain”, sous la rubrique In Memoriam “Harold of England, killed in action defending his country from the invader, 14th October, 1066”. Personne n’a jamais su qui faisait insérer ces trois lignes, qui ont paru chaque année, depuis, aux environs du 14 octobre… Vous imaginez les descendants des compagnons d’Harold, mettant en déroute nos braves qui ne font que ripailler avec des tripes à la mode de Caen et de la bière viking depuis les années vingt !

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