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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Isacco trempa le pain dans le bouillon et y mordit avec fureur. « Malédiction ! », s’exclama-t-il.

Puis il s’habilla et sortit, de très mauvaise humeur, marchant d’un pas vif aux côtés de Lanzafame, qui était en revanche d’humeur allègre.

« J’ai décidé de ne pas boire aujourd’hui non plus, fit le capitaine.

— Tant mieux pour vous.

— Mais demain, je ne sais pas.

— Bien.

— Elle est efficace, ta méthode, continua le capitaine. Tu sais à quoi ça m’a fait penser ?

— Non.

— Quand j’étais petit, mon père allait dans une taverne où il y avait un écriteau : “Demain on fait crédit”. Chaque jour je me disais que le lendemain on irait dans cette taverne et que mon père prendrait du vin sans le payer. Mais l’écriteau disait toujours : “Demain…” » Il rit de bon cœur. « T’as compris ?

— Oui.

— On était toujours aujourd’hui et jamais demain. Comme ta méthode.

— Oui, amusant…, dit Isacco, distrait.

— Que je sois pendu si tu n’es pas le plus rigolo des hommes, docteur ! éclata Lanzafame. Un sacré compère. Qu’est-ce qu’on s’amuse avec toi ! »

Isacco esquissa un sourire. « Je hais les femmes.

— T’es en train de virer sodomite ?

— Je hais ma fille, tout particulièrement. Elle me fait passer pour un vrai couillon.

— Et quelle leçon tu en retires ?

— Quelle leçon je devrais en retirer ?

— Que tu es un grand couillon ! », répliqua Lanzafame en éclatant de rire alors qu’ils passaient l’entrée de la Torre delle Ghiandaie.

Ils montèrent au cinquième étage et se séparèrent. Lanzafame alla trouver Serravalle pour régler les tours de garde. Isacco commença par la chambre où il avait installé la Cardinale après que les hommes de Scarabello l’avaient poignardée. Déjà assise, la prostituée piaffait d’impatience.

« Tu ne pourrais pas rester au lit au moins aujourd’hui ? lui demanda Isacco après avoir contrôlé ses blessures.

— Non, il y a trop à faire ». Elle regardait de tous côtés.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Quelle est ta vraie raison de ne pas rester au lit ?

— Bouche d’or est morte cette nuit. »

Avec elle, ils en étaient déjà à vingt-sept décès. Dans chacune des chambres disponibles au cinquième étage s’amassaient de huit à dix prostituées malades. L’épidémie ne donnait nul signe d’apaisement et se répandait au contraire à une vitesse impressionnante. Isacco avait fait recommander à toutes les prostituées du Castelletto, et aussi à celles du petit groupe de ca’ Rampani, de bien observer si des plaies étaient présentes sur leurs clients, en particulier sur le pénis. Mais il était difficile de joindre et d’informer près de douze mille prostituées. Sans compter que nombre d’entre elles, même dûment avisées, menaient une vie si misérable qu’elles ne pouvaient pas se permettre de refuser un client qui se présentait. Ainsi le cycle de la maladie était sans fin.

« Je suis désolé », dit Isacco.

L’élan de solidarité qui s’était créé à la Torre delle Ghiandaie était cependant magnifique. Beaucoup de prostituées non contaminées, durant leurs pauses, aidaient leurs collègues malades, nettoyaient par terre, apportaient boissons et vivres. Mais elles amenaient surtout avec elles les potins, les bavardages et la gaieté qui préservaient le moral de toutes.

Jusqu’au moment où l’une d’entre elles mourait.

« Bouche d’or était une grande putain, dit la Cardinale. Et je veux être là pour ses funérailles. »

La dépouille était enveloppée dans une grande toile blanche, puis enlevée par les fonctionnaires de la Sérénissime. Il avait été décrété que les cadavres contaminés seraient brûlés. Chaque fois, Isacco, ému, assistait à la procession des prostituées suivant le corps jusqu’au lieu de son incinération, en dépit de la loi qui leur interdisait, sauf le samedi, de circuler librement dans les rues de Venise. Les autorités vénitiennes avaient bien tenté, au début, de faire respecter l’ordonnance, mais les prostituées avaient tenu bon. L’administration avait eu l’intelligence de comprendre qu’il valait mieux ne pas dresser contre elle une corporation tout entière. Les femmes, après avoir salué une dernière fois leur compagne, rentraient ensuite au Castelletto sans s’arrêter en chemin dans les tavernes ou les auberges, et sans aborder de client.

Isacco se dirigea vers les deux dernières chambres, où l’on plaçait les patientes en rémission. Quand il entra, les prostituées l’applaudirent. Le docteur répondit par une révérence pleine de gaieté. Il ne devait pas les priver de l’espoir de les guérir, mais en réalité il ignorait comment s’y prendre. Tout ce qu’il comprenait, c’est qu’après vingt-et-un jours de traitement il y avait un seuil, de quelques jours seulement, après lequel survenait soit la mort, soit la lente régression de la maladie, comme cela avait été le cas pour République. Chaque fois qu’il faisait mine d’accepter ces compliments il se sentait sale, tout en sachant qu’il le devait. Lui qui avait vécu d’escroqueries, il était pour la première fois de sa vie honteux d’une tromperie, alors qu’elle était guidée par une bonne intention.

Il croisa le regard de Donnola. Lui sourit. Son assistant acquiesça, content. Isacco pensa que c’était grâce à lui qu’il était médecin à Venise. Il s’approcha de Donnola. « Tu es pâle. Va te reposer.

— Non. Si tu as le temps, tu n’as pas le temps, disait ma grand-mère, répondit Donnola.

— Et comment tu connaîtrais ta grand-mère, si tu connais même pas ta mère ? », ironisa une prostituée.

Toutes les autres se mirent à rire.

Donnola rit à son tour. Puis il commença à ramasser les pansements sales, qu’il mettait dans un sac. « Je vais aller les brûler », lança-t-il à la cantonade.

Isacco acquiesça, avec gravité. En le regardant sortir avec son sac sur l’épaule, il pensa que c’était la seconde tromperie qu’il avait inventée. Donnola, en réalité, ne brûlait pas les pansements. Ils n’avaient pas les moyens d’en acheter d’autres à chaque fois. Donnola les portait chez une femme qui les détachait à la lessive puis les faisait bouillir dans un grand chaudron avec des branches de buis et du vif-argent.

« République, dit Isacco solennellement, toi qui es la plus ancienne, la première à avoir été guérie, vérifie si tout se passe bien dans la chambre blanche ». C’était celle à laquelle n’accédaient que les prostituées hors de danger. Il sortit et se pencha par-dessus la rampe d’escalier. Il vit Donnola qui bavardait avec deux des soldats de garde. « C’était pas toi qui disais que si tu as le temps, tu n’as pas le temps ? lui demanda-t-il.

— Et c’était pas vous qui disiez “Va te reposer” ? répondit Donnola.

— Je plaisantais.

— Moi aussi, docteur, répliqua promptement Donnola. D’accord, j’y vais… » Il fit celui qui bougonnait et commença à descendre l’escalier avec nonchalance. Mais il s’arrêta dès la première volée de marches et bafouilla : « Scara… Scarabello… »

Aussitôt Lanzafame bondit dans l’escalier, suivi par deux soldats, l’arme au poing. Isacco descendit lui aussi, inquiet.

« Voilà le comité d’accueil, dit Scarabello en faisant face aux armes des soldats avec un sourire tranquille.

— Que veux-tu ? lui demanda le capitaine.

— J’ai appris que l’autre jour il y a eu une petite dispute », dit Scarabello, toujours souriant.

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