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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Pas de règles… c’est toi qui l’as dit… » Donnola sentit que la mort l’attirait entre ses bras noirs. Il était un héros. Personne ne le saurait jamais, mais lui, il le savait. Il ferma les yeux sans cesser de sourire.

Scarabello le regarda mourir, tamponnant sa blessure à la lèvre tandis qu’un mauvais pressentiment lui serrait l’estomac. « Emportez le corps à la Torre delle Ghiandaie. Qu’ils le trouvent au pied de l’escalier.

— Ce sera fait cette nuit, répondit le borgne.

— Pas cette nuit ! Tout de suite !

— Mais comment on fait pour transporter un cadavre en plein jour ?

— Alors, coupez-lui la tête ! hurla Scarabello, dont le visage commençait à se gonfler et se déformer sous les coups reçus. T’es pas capable de transporter une tête dans un sac, en plein jour, espèce de trouillard ? »

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« Non ! Non ! » Giuditta pleurait, désespérée, et Mercurio lui maintenait la tête contre son torse pour qu’elle ne crie pas trop fort.

« Chut… chut…, lui murmurait-il à l’oreille. Raconte-moi… mais doucement… »

Les pigeons s’agitaient sur leur perchoir.

Giuditta fut secouée d’un terrible sanglot. Puis elle sembla se calmer. Dégageant sa tête de l’étreinte de Mercurio, elle le regarda. Ses yeux étaient rouges, écarquillés. Son visage baigné de larmes. Une expression effrayée, plus encore que douloureuse. « Donnola…, dit-elle.

— Quoi, Donnola ?

— Il est mort…

— Mort ?

— Tué… ils l’ont… ils l’ont… » Giuditta se retint. Elle se mordit la lèvre, avec force, essayant de respirer et de ne pas se laisser aller aux sanglots qui recommençaient à l’oppresser. « Ils lui ont… ils lui ont coupé la tête… » Elle céda et hoqueta de nouveau.

Mercurio la serra fort contre lui. « Donnola, dit-il. Je… Qui peut avoir fait une chose pareille ?

— Mon père dit que c’est un criminel qui a fait ça, sanglota Giuditta.

— Mais qui ?

— Scannarello… ou quelque chose de ce gen…

— Scarabello ? s’exclama Mercurio. Scarabello ? C’est ça le nom que ton père a dit ? »

Giuditta s’écarta. Elle le regarda. « Tu… Tu le connais ? »

Mercurio sentit un poids peser sur son cœur. Et sur ses épaules. Il laissa la haine et la colère s’emparer de lui.

« Mercurio… » La voix de Giuditta était légère comme une prière.

Il la serra entre ses bras. « Ne t’inquiète pas », lui dit-il. Et il répéta : « Ne t’inquiète pas… » Mais c’était comme s’il n’était pas là.

Quand l’aube arriva et que la Marangona fit retentir son premier coup au-dessus de la vie des habitants de Venise, Mercurio quitta le Ghetto. Il se rendit sur le campo Santo Aponal et s’assit devant la boutique de Paolo, grignotant un biscuit au gingembre qu’il avait acheté dans une boulangerie derrière le Rialto. Au fond de sa poche, il serrait le couteau qu’il avait pris chez un armurier.

Paolo le vit de sa fenêtre et descendit avec une tasse de bouillon.

« Je dois parler à Scarabello, lui dit Mercurio.

— Il ne va pas tarder, répondit le marchand de légumes. Le borgne est allé chez toi à Mestre. Il te cherchait pour te donner ta part de je ne sais quel coup.

— C’est pas un coup ! rétorqua Mercurio. C’est de l’argent propre. Un travail honnête. Mais Scarabello, avec ses sales pattes, il faut qu’il salisse tout.

— Parle plus bas, par pitié », murmura Paolo en penchant la tête. Il ouvrit sa boutique et s’installa derrière le comptoir vide, comme tous les jours.

Mercurio le suivit à l’intérieur. « Tu as l’air d’un fantôme. »

Paolo ne bougea pas un muscle. Il resta ainsi, immobile, jusqu’à l’arrivée de Scarabello qui était suivi de quatre hommes armés et bruyants.

« Ah, te voilà, fit ce dernier en voyant Mercurio. Et le borgne, il est où ?

— J’ai à te parler », dit Mercurio.

Scarabello avait le visage déformé par les poings de Lanzafame. La lèvre gonflée et violacée. Un œil au beurre noir. Une arcade sourcilière fendue. De son nez coulait un liquide jaunâtre. Son teint, là où la peau n’était pas bleue et écorchée, était pâle.

Mercurio éprouva un plaisir subtil à le voir dans cet état. Il continuait de serrer la main sur le couteau dans sa poche.

« T’es en train de te faire un paquet de fric. » Scarabello parla, puis s’enfila un doigt au fond de la bouche où une molaire était branlante.

— Non. Toi, tu te fais un paquet de fric, répliqua durement Mercurio. Moi, je le gagne. »

Scarabello rit doucement. « Hier, je suis allé chez ce Juif, Saraval. La fête de la maison Venier t’a rapporté vingt-sept trons et huit sols d’argent. Pas mal. Ma part est de neuf trons et trois sols d’argent. Le reste est pour toi. » Il lança une bourse vers lui, par terre, comme un os à un chien. « Tout est là-dedans. Et maintenant tire-toi, parce que j’ai à faire.

— Sinon ?

— Sinon quoi, morpion ? » La voix de Scarabello s’était durcie.

— Si je ne m’en vais pas, tu fais quoi ? Tu me coupes la tête ?

— Si tu veux, oui », dit doucement Scarabello en approchant son visage de celui de Mercurio. Son haleine sentait le sang et l’alcool.

Mercurio serra convulsivement sa main autour du couteau. Il aurait suffi de le sortir de sa poche et de lui planter la lame dans la poitrine.

« Je suis désolé pour Donnola, dit-il. Et le masque qu’il avait sur le visage se transforma l’espace d’un instant en quelque chose d’humain. Mais ça devait être fait. »

Mercurio se rendit compte qu’il n’avait pas la force de le poignarder. Qu’il ne l’aurait jamais. Il était un lâche, un perdant. Il baissa les yeux.

Scarabello lui mit la main sur l’épaule. Puis la main monta, rejoignit la nuque. La lui serra. Cette main était chaude.

Mercurio éprouva presque du plaisir. « Pourquoi ? demanda-t-il tout bas, s’abandonnant à cette étreinte.

— Tu ne peux pas comprendre », répondit Scarabello, tout bas lui aussi.

Mercurio leva la tête. Le regarda.

« Tu ne peux pas comprendre », répéta Scarabello.

Mercurio commença à pleurer doucement. Sans sanglots, sans désespoir. Sans emphase, sans secousses. Ses larmes coulaient librement, sans effort. Toute sa colère était en train de fondre, comme un bloc de glace.

Scarabello l’attira contre lui, la main toujours sur sa nuque, et lui donna de l’autre une pichenette sur la joue. Puis, avec le pouce, il essuya les larmes qui s’étaient accumulées sous ses cernes comme dans un puits.

Mercurio sortit de sa poche sa main qui serrait le couteau. Son bras vibrait sous la tension.

« Attention, il a un couteau ! », s’écria l’un des hommes de Scarabello, qui fit mine de s’élancer pour défendre son chef.

Mais Scarabello l’arrêta, levant vers lui sa main mouillée par les larmes de Mercurio. « Il va le jeter », dit-il en le regardant, sa main toujours sur sa nuque, sans la serrer.

La main de Mercurio s’ouvrit. Le couteau tomba à terre.

Scarabello acquiesça. Et l’étreignit de nouveau. Puis il se détacha de lui et se pencha. Ramassant la bourse avec l’argent de Saraval, il la lui mit dans la main qui avait serré le couteau. « Rentre chez toi, mon garçon. »

Mercurio fit un pas en arrière. Il se sentait faible, vidé.

« Une dernière chose, dit Scarabello. L’histoire avec le docteur ne s’arrête pas là. Elle se terminera bientôt, mais pour le moment dis-leur qu’aucun d’entre eux n’est en sécurité. »

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