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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Vous êtes généreuse, votre Grâce.

— Bien. Maintenant répondez à ma question. » Sa voix était glaciale.

Et Benedetta se sentit glacée. Cette femme avait pour elle la force de ses ancêtres, des siècles d’histoire, d’énormes patrimoines. Benedetta n’était rien à ses yeux. S’il n’y avait eu la nouveauté de cette robe, cette noble ne l’aurait même pas vue. Il lui fallait donc continuer d’attaquer, alors même qu’elle aurait préféré s’échapper et disparaître. « Elle vous plaît ? lui demanda-t-elle du ton le plus mondain qu’elle parvînt à imiter.

— On ne vous a donc pas appris qu’on ne répond pas à une question par une question ?

— Comme vous venez vous-même de le faire, voyez-vous. » La réponse lui était venue d’instinct. Benedetta se sentit exaltée. Elle y arrivait. Elle combattait à armes égales.

— Il suffit d’un rien pour passer de spirituel à mal élevé », rétorqua l’aristocrate piquée au vif, tandis que se formait autour d’elles un groupe de femmes curieuses, y compris la courtisane, qui souriait ouvertement à Benedetta.

« Je vous demande pardon, votre Grâce, s’inclina Benedetta, mais la réponse était déjà dans ma question. Je vous ai demandé si elle vous plaisait. Si vous m’aviez répondu oui, comme j’ai l’honneur et la présomption de le supposer, je vous aurais dit que c’est exactement ce qui m’a poussée à acheter une robe chez cette Juive. Car, quoique juive, je dois reconnaître qu’elle a du talent. D’elle je me soucie peu, mais j’ai souci de moi-même. Et cette robe, pardonnez mon immodestie, me va très bien. Ne trouvez-vous pas ? »

La dame la regarda longtemps. « Parfois, je me dis que le fait de n’avoir pas reçu une éducation est un avantage, car les gens comme vous sont émancipés de toute une série de règles dont nous peinons à nous débarrasser. Ce qui semblerait être un éloge de l’ignorance », conclut-elle en regardant ses pairs, qui sourirent, satisfaits de la leçon. Alors, la hiérarchie étant rétablie, la dame s’adressa à Benedetta d’un ton beaucoup moins dur et glacial. « En effet, mon enfant. Cette robe vous va à ravir. Mais je ne suis pas sûre que tout le mérite en revienne à la Juive. Vous êtes plutôt… gracieuse. »

La courtisane fit une grimace à l’adresse de Benedetta et, comme la dame s’était tournée pour discuter avec deux autres dames de la noblesse, lui chuchota : « Je suis impressionnée, ma chère. Elle ne m’a jamais parlé comme ça, à moi. Ni à personne, je crois. »

Benedetta eut un coup au cœur. “Tu y es arrivée, se dit-elle en regardant la dame qui se tournait de nouveau vers elle. Le poisson a mordu à l’hameçon.”

« Levez-vous donc, grand échalas », dit la noble en chassant la courtisane. Elle s’adressa à Benedetta. « Je ne peux pas me permettre d’aller dans une petite boutique du sérail des Juifs. Mais peut-être, nous disions-nous avec mes amies, ici… », et elle indiqua les dames les plus somptueusement parées de la fête. « Peut-être pourrait-on faire venir cette Juive dans une de nos maisons, sans trop de bruit, pour qu’elle nous montre ses robes. »

Benedetta acquiesça. Elle ressentait une joie intérieure.

« Qu’en pensez-vous ? demanda la dame en la regardant.

— Votre Grâce, répondit Benedetta, je ne voudrais pas me faire de nouveau gronder pour avoir répliqué par une question, mais au risque de vous déplaire, je dois vous le demander : quel poids peut avoir mon opinion à vos yeux ?

— Je croyais que vous étiez l’une de ces petites putains habituelles du prince, dit l’aristocrate, mais vous êtes une jeune fille qui a la tête sur les épaules. Et vous avez du bon sens. »

Benedetta fit une profonde révérence.

« Oui, cette robe tombe parfaitement. Y compris en mouvement, reconnut l’aristocrate. Vous pourriez envoyer un de vos… un des serviteurs du prince, dans la boutique de cette Juive ? Je préférerais que mes serviteurs ne soient pas mêlés, eux non plus, à ces gens.

— Bien sûr, votre Grâce, répondit Benedetta.

— Disons donc pour le Lundi de l’Ange au palais.

— Comme il vous semble bon.

— Vous me feriez une faveur.

— C’est un plaisir pour moi. »

La noble dame s’apprêtait à s’en aller quand elle s’arrêta. « Vous comprenez de vous-même que je ne peux cependant pas vous inviter, n’est-ce pas ? »

Benedetta ressentit l’humiliation. Et la colère. Mais ne les laissa pas voir. « Bien sûr, votre Grâce. »

L’aristocrate regarda de nouveau la robe. « Elle est magnifique.

— Oui, elle l’est, reconnut Benedetta. Cette Juive m’a ensorcelée avec ses robes.

— Ensorcelée ? De quel terme étrange vous usez, dit l’autre avec un petit rire.

— Vous croyez ? Pourtant, c’est ainsi. J’en possède trois et je ne parviens pas à mettre autre chose. » Puis, avec naturel, comme si elle ne l’avait pas prémédité, elle ouvrit le pli du corset et montra une petite tache rouge à l’aristocrate. « Regardez. C’est sa marque distinctive. Du sang d’amoureux. » Elle rit. « Évidemment, je n’y crois pas… »

L’aristocrate ne dit rien, mais se tourna imperceptiblement vers un homme qui avait son âge et faisait le joli cœur avec une petite servante. Benedetta comprit alors la raison de ce regard dur et froid. C’était une femme trompée, une femme humiliée, une femme seule. Et qui avait besoin d’une robe tachée de sang d’amoureux pour se rassurer, pour espérer.

« Elle vous ira à merveille », chuchota Benedetta.

L’aristocrate la regarda un instant sans son masque de froideur. Elle paraissait moins vieille. Et beaucoup plus fragile. Elle avait des siècles d’histoire sur les épaules et portait des bijoux qui valaient une fortune, mais ses sentiments n’étaient pas différents de ceux des autres femmes. Derrière la condescendance affichée de ceux qui se sentent supérieurs, elle avait les mêmes faiblesses qu’une fille comme elle, qui avait grandi dans les fosses communes. L’instant d’après, l’aristocrate était redevenue la femme du monde qui ne peut être touchée par les misères humaines.

Benedetta huma dans l’air une légère odeur d’urine.

Quand la fête fut à son comble, le prince invita Benedetta à danser. Elle se leva et rejoignit le centre de la salle. Tous se taisaient et les regardaient.

Alors Benedetta porta la main à son décolleté, ouvrit la bouche et devint écarlate. L’instant d’après, elle était par terre, évanouie. Pendant qu’un médecin lui donnait les premiers secours, elle se reprit, et commença à trembler et à délirer.

« Mon âme… elle me vole… mon âme… j’ étouffe… délacez ma robe… j’étouffe… la robe… la robe… »

On la transporta dans sa chambre à coucher. Deux servantes s’occupèrent de la déshabiller.

Quand le médecin entra dans la pièce, Benedetta allait mieux.

« J’ai enlevé la robe et c’est passé, docteur, lui dit-elle.

— Elle était peut-être trop serrée, supposa le médecin.

— Peut-être…, répondit Benedetta. Mais c’est bizarre… on aurait dit que…

— Que quoi ? demanda le médecin.

— Que ma robe voulait me… non, c’est une bêtise. J’ai dû me faire des idées. » Elle éclata de rire. « Pensez si une robe peut vouloir vous voler votre âme. »

Le docteur rit avec elle.

Mais les deux servantes, qui tenaient encore la robe, la posèrent rapidement sur une chaise et sortirent.

Le Lundi de l’Ange, Benedetta passait comme par hasard devant un imposant palais au moment où la noble dame en sortait, accompagnée de ses amies. Benedetta la salua très discrètement et lui demanda comment s’était passé le défilé de modèles avec la Juive.

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