Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Cette fille a du talent, vous aviez parfaitement raison, dit l’aristocrate, gaiement. Nous lui avons commandé quelques robes. Saviez-vous que sa minuscule boutique s’appelle Psyché ?
— Non, mentit Benedetta. L’âme… quel drôle de nom.
— Psyché et Amour, fit la noble. Et du sang d’amoureux. » Elle rit. « Quelles bêtises.
— Oui, quelles bêtises », répéta Benedetta.
L’aristocrate remarqua qu’elle portait la même robe que le soir de la fête. « Ma fille, acceptez un conseil. Ne vous montrez pas toujours dans la même robe.
— Vous avez raison, votre Grâce, dit Benedetta, en hochant la tête. Mais je n’y parviens pas. Il n’y en a aucune qui me plaise autant. Je vous l’ai dit… cette Juive m’a ensorcelée.
— C’est la seconde fois que vous employez ce terme, ma fille, nota l’aristocrate. C’est un terme… compromettant. D’autant que vous logez chez vous…, c’est-à-dire chez le prince, celui qu’on appelle le Saint. Faites attention, il pourrait vous faire rôtir », et elle se mit à rire.
« Je ne la mettrai plus », dit Benedetta en lui souriant. Elle fit une révérence à la noble dame et prit congé.
Elle n’avait pas fait trois pas qu’elle s’écroula au sol, hurlant et se débattant comme une folle.
L’aristocrate et ses amies s’éloignèrent dans la direction opposée. Mais la dame s’arrêta et se retourna vers Benedetta.
Celle-ci, à terre, avait porté les mains à son décolleté. Elle avait le visage rouge, les yeux exorbités et hurlait des phrases vides de sens.
« Non ! Tu ne me prendras pas… Aidez-moi ! Ça me brûle… Enlevez-moi… enlevez-moi cette robe… je brûle ! Je suis… en feu… s’il vous plaît… non ! Non ! »
Puis, là, au milieu du campo, tandis que les gens s’amassaient et regardaient sans intervenir, Benedetta arracha le devant de sa robe, dénudant sa poitrine.
« Oh, mon Dieu ! s’exclama l’aristocrate.
— Au secours ! », hurlait Benedetta en lacérant de plus en plus sa robe, en proie à des convulsions. Relevant sa jupe, elle montra son pubis et ses fesses. « Je brûle ! Je suis en feu ! »
Enfin, au moment où la noble dame et ses amies appelaient leurs serviteurs et le portier du palais pour qu’ils viennent à son secours, Benedetta se releva sur les genoux et, dans un ultime et douloureux effort, déchira complètement sa robe, restant nue.
« Regardez ! s’exclama alors une femme. Elle est recouverte de plaies. Elle est brûlée ! »
Tous virent que Benedetta avait le dos violacé, couvert de pustules aqueuses.
« Portez-la à l’intérieur ! », ordonna l’aristocrate à ses serviteurs.
« Non… je vais bien… maintenant je vais bien… », dit-elle avant de s’écrouler au sol, évanouie. À ce moment-là, un grumeau de sang lui sortit de la bouche.
La foule gronda. L’aristocrate se couvrit les yeux.
Les serviteurs du palais la soulevèrent.
La robe lacérée était restée sur le sol, salie de boue. Une femme du peuple se baissa vers le vêtement et prit quelque chose qui sortait d’un pli. Elle la montra aux gens autour. C’était la plume d’un corbeau dont la pointe était recourbée et tachée de sang.
« Sortilège ! cria-t-elle. Pauvre enfant, on lui a jeté un sort ! »
La foule gronda de nouveau. Une vieille femme s’éloigna d’un pas pressé, en faisant une série de signes de croix.
« Sottises ! Superstitions ! », leur dit l’aristocrate d’un ton de reproche. Mais elle regarda la robe par terre, suspicieuse. Puis elle disparut rapidement à l’intérieur de son palais.
Un peu plus loin, dans le petit canal latéral, s’avançait lentement la barque plate qui ramassait les ordures. À la poupe, le grand baquet des excréments. À la proue, celui des autres déchets. De certaines habitations les gens descendaient au bout d’une corde des seaux remplis d’ordures malodorantes. Si la barque ne passait pas, le contenu des seaux finissait dans le rio où il restait des jours à flotter, empestant l’air. Une bande de mouettes voltigeait autour des immondices. La caisse de résonance des immeubles qui se serraient de chaque côté du rio amplifiait leurs cris, semblables à des rires lugubres.
« Sorcellerie… », murmuraient les gens sur le campo.
63
Giuditta, par la fenêtre qui donnait sur le campo, regardait vers le rio di San Girolamo. Isacco était dans sa chambre, endormi. On l’entendait ronfler jusque-là. Au lieu de dormir, elle surveillait les gens qui entraient dans le Ghetto, cherchant Mercurio dans l’espoir qu’il viendrait la voir ce soir.
Mais la grande porte restait vide. Les deux gardes se dandinaient avec ennui, attendant pour fermer que le dernier coup de la Marangona résonne.
Giuditta vit Lanzafame sortir de la guérite des gardes. Elle savait qu’il avait été blessé. Il portait encore des bandages. Son père changeait ses pansements tous les jours mais n’avait rien raconté. Ce que Giuditta voyait surtout, c’est qu’il ne titubait plus, qu’il n’était pas saoul.
La Marangona sonna. Les deux gardes s’étirèrent.
« Fermez ! ordonna Lanzafame.
— Fermé ! », entendit-on répondre de l’autre porte, celle qui donnait sur le Ghetto du côté de Cannaregio.
Du côté de San Girolamo, les gardes commencèrent à pousser les deux battants.
Giuditta regarda vers la fondamenta dei Ormesini, espérant voir arriver Mercurio déguisé en Juif. Mais les fondamenta elles aussi étaient désertes. Durant la demi-heure précédente, Giuditta avait vu entrer l’horloger Leibowitz, deux vieilles lavandières, un grand bonhomme taché de sang qui devait être un schochet, un boucher rituel, et une grande fille avec un ballot de paille sur la tête, serré dans une toile blanche nouée comme un foulard. Puis un jeune homme, maigre, sale, avec une jambe en moins, qui avançait avec difficulté en s’appuyant sur deux béquilles. Cela aurait tout à fait pu être Mercurio. Mais personne n’avait gratté à la porte comme convenu.
Les deux battants de la porte sur le rio di San Girolamo se heurtèrent dans une vibration sourde et sinistre avant de s’encastrer l’un dans l’autre. On entendit la grande barre du verrou retomber dans les crampons de métal.
« Fermé ! », hurlèrent les gardes.
Lanzafame retourna dans la guérite.
Giuditta resta à la fenêtre, la tête posée contre la vitre froide. Ce soir, Mercurio ne viendrait pas.
Elle prépara son lit avec indolence. Puis, tendant l’oreille, elle entendit des pas dans l’escalier.
Elle sourit et courut à la porte, qu’elle ouvrit avant même le signal convenu. Son cœur battait fort dans sa poitrine.
Au lieu de Mercurio, elle se trouva face à une jeune fille. La fille au ballot de foin, pensa-t-elle, parce qu’elle avait encore quelques brins de paille dans ses longs cheveux clairs.
« Oh… pardon », dit Giuditta, déçue, qui s’apprêtait à refermer la porte.
La fille leva les yeux et dit : « Attends. Je peux t’embrasser, avant ? »
Giuditta recula, instinctivement, puis elle éclata de rire. « Idiot ! »
Mercurio posa le doigt en travers des lèvres de Giuditta, les yeux brillants d’allégresse. « Tais-toi… Tu veux réveiller tout le monde ? »
Giuditta se jeta dans ses bras. « Comme tu es belle, murmura-t-elle à son oreille, en continuant de rire.