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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Non. Tu ne l’es pas ! »

Giuditta baissa les yeux.

« Je suis un escroc. Je trouverai un moyen pour devenir juif sans me faire rôtir par les chrétiens. Mais après, tu seras mienne ? »

Giuditta sentait de tout son être que Mercurio était prêt à sacrifier sa vie pour leur amour.

« J’ai un bateau, maintenant, reprit Mercurio. Un vrai bateau. Et un travail qui me permettra de le renflouer. Alors je viendrai te chercher et je t’emmènerai avec moi.

— Tu m’emmèneras où ?

— Dans un endroit où on est libre, Giuditta. Libre. Où il n’y a ni Juifs ni chrétiens mais juste des personnes, s’exclama Mercurio, la voix teintée de colère.

— Comment fais-tu pour toujours parler de liberté et ne pas comprendre que moi, ce que je veux, c’est la liberté d’être juive ? », dit Giuditta, d’une voix fatiguée.

Mercurio se dressa sur son coude. « Mais c’est… » Il s’interrompit.

« Quoi ? » Giuditta le défiait du regard. « Impossible ? »

Mercurio baissa les yeux. Il se recoucha, en lui tournant le dos.

Giuditta se colla contre son dos, et l’enlaça. Un sombre désespoir noyait toutes ses espérances. Elle pensa que leur amour ne survivrait pas, parce qu’ils appartenaient à deux mondes qui pouvaient seulement se frôler. Ils ne s’en sortiraient jamais. « Tu ne peux pas comprendre. Tu es né libre, dit-elle. Moi pas. J’appartiens au peuple des bonnets jaunes… »

Ils restèrent ainsi, immobiles, sans parler.

Après quelques instants, Giuditta brisa le silence. « Il faut que j’y aille. »

Alors Mercurio lui prit la main et l’ouvrit devant lui. « Toi, tu regardes tes mains et tu te dis : “Elles ressemblent à celles de mon père. J’ai les mains de mon père. Je lui appartiens.” Ou bien ton père te raconte que tu as les mains de ta mère, et alors tu te dis : “Je suis pareille à ma mère. Je lui appartiens.” » Mercurio parlait d’une voix basse, en caressant les doigts fins de Giuditta. Il se retourna. Il avait les yeux remplis de douleur. Mais sans aucune trace de colère. Il suivit les traits du visage de Giuditta du bout de l’index. « On te dit que tu as les lèvres de ta grand-mère et les yeux de ton grand-père. Tu es une partie de quelque chose. Tu le sais parce que tu as leurs mains, leurs yeux, leurs lèvres, leurs cheveux… même un petit défaut dans la manière de parler te dira que tu es une des leurs. » Mercurio s’arrêta un instant. « Moi, je n’ai jamais su si j’avais les mains de mon père ou de ma mère. C’est peut-être pour cette raison-là que je ne comprends pas pourquoi c’est important d’être juif ou chrétien… Parce que moi, je ne fais partie de rien. Je te demande pardon. »

Giuditta éclata en sanglots. Si fort qu’elle dut enfoncer son visage dans la paille pour ne pas être entendue dans toute la maison. Quand elle réussit à se calmer, elle s’accrocha de toutes ses forces à Mercurio, en s’agrippant à ses épaules avec les ongles, et l’embrassa avec toute la passion qui la dévastait. Et elle l’accueillit en elle. Avec fureur.

64

Quand Giuditta revint dans l’appartement, Isacco venait à peine de se lever.

« Où étais-tu ? lui demanda-t-il, sur ses gardes.

— Sur le toit…

— À faire quoi ? »

Giuditta regarda par la fenêtre et vit Mercurio, habillé en fille, se diriger vers la grande porte qui s’ouvrait à ce moment-là. Elle sentait encore la chaleur de son corps. Elle sentait l’intérieur de ses cuisses coller encore de sa semence. Elle sentait le désir qui ne s’apaisait jamais. « Je voulais voir si l’aube arrive plus vite, là-haut.

— Pourquoi ? »

Giuditta vit que Mercurio, avant de se mêler aux gens qui marchaient sur les fondamenta dei Ormesini, se tournait vers la fenêtre et lui faisait un signe, même s’il ne pouvait pas la voir. Mais dans son cœur, pensa Giuditta, ce cœur si grand et si généreux, il savait qu’elle serait là à le regarder. Parce que lui, il l’aurait fait.

« L’aube veut dire que nous sommes libres. Pour un jour de plus. Seulement jusqu’au soir, mais libres. »

Isacco hocha la tête. Il serra les lèvres. Donna un coup de poing, pas trop fort, dans le mur blanchi à la chaux. « Ça te pèse tellement ? »

Giuditta s’écarta de la fenêtre. Mercurio avait disparu. « Pas à toi ? »

Isacco soupira. Il soutint un instant le regard de sa fille, puis se détourna et déplaça quelque chose sur la table. « Moi, ça me pèse doublement, finit-il par dire. Parce que c’est moi qui t’ai amenée ici. »

Giuditta prit conscience du sentiment de culpabilité de son père. « Tu sais, je suis contente que tu m’aies amenée à Venise.

— À cause de cet esc… » Isacco se mordit la langue « … de ce garçon ? » Il se tourna pour regarder sa fille.

Giuditta resta silencieuse.

Isacco ne lâchait pas son regard. « Tu penses que je suis un mauvais père ? lui demanda-t-il, avec dignité. Tu penses que ta mère se serait comportée autrement ? »

Giuditta secoua la tête. « Je n’ai pas connu ma mère. Comment pourrais-je te répondre ? »

Isacco la fixa, revenant au présent. « Il est temps que tu te libères du fantôme de ta mère. C’est une invention de ton esprit. C’est comme une pierre que tu portes dans ta poche. Laisse-la tomber, elle ne te sert à rien. »

Giuditta sentit les larmes lui monter aux yeux.

« Nous nous accrochons au pire pourvu que rien ne change, lui dit Isacco. Sais-tu quel est le point de force dans une arnaque ? demanda-t-il avec un sourire. Même si je ne devrais pas parler d’arnaque, vu… bon, tu me comprends. Le point de force, c’est quand tu sais que ton pigeon a une habitude sur laquelle tu peux compter. Tu sais qu’il refera ce qu’il a l’habitude de faire. Même si cela revient à se passer la corde au cou tout seul. »

Giuditta sourit. « J’essaierai…

— En attendant, tu n’as répondu qu’à une seule de mes questions, dit Isacco. Penses-tu que je sois un mauvais père ?

— Non.

— Qu’est-ce que je dois faire, Giuditta ? », demanda Isacco, en se rapprochant.

Elle s’écarta, sans répondre. « Je te prépare ton déjeuner, dit-elle. Assieds-toi. »

Isacco s’assit à un bout de la table.

« Qu’est-ce qui est arrivé au capitaine ? lui demanda Giuditta en posant la marmite de bouillon sur le feu.

— Rien », répondit son père, et il commença à jouer avec son écuelle en bois.

Giuditta remua le bouillon avec une louche, jusqu’à ce qu’il se réchauffe, sans parler. Puis elle coupa des tranches de pain et les tartina de beurre. Elle remplit l’écuelle, mit le pain beurré sur une assiette qu’elle posa avec fracas devant lui. « Sérieusement, tu veux savoir ce que tu dois faire ? lui dit-elle, soudain agressive. Tu m’as demandé ce que tu devais faire. Tu veux vraiment une réponse ?

— Oui.

— Tu dois me parler comme on parle à une femme, dit Giuditta. Je ne suis pas une petite fille. Je suis une femme.

— Mais je te parle comme à une f…

— Qu’est-ce qui est arrivé au capitaine Lanzafame ? le coupa Giuditta.

— On a des ennuis… au Castelletto…

— Quel genre d’ennuis ? »

Isacco fit un geste négligent de la main pour minimiser. « Rien… »

Giuditta se retourna d’un bloc. « Quand tu as fini de manger, mets la vaisselle dans l’évier. Elle se dirigea vers la porte. Moi j’ai du linge à laver.

— Giuditta…

— Avec tout mon respect, père, dit-elle en sortant de la maison sans se retourner, va au diable. »

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