Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
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« Je te donnerai la moitié de ce que je gagne, dit Mercurio. Mais ne fais pas de mal à la fille du docteur. »
Scarabello le regarda en silence, un sourcil haussé.
« Je t’en supplie, dit Mercurio.
— Je te l’ai déjà dit, ton point faible, c’est que tu es un sentimental. » Il sourit.
« Je t’en supplie. Elle n’a rien à voir avec ça. »
Scarabello haussa les épaules. Il l’imita : « Elle n’a rien à voir avec ça. Et qu’est-ce que ça veut dire ? »
Mercurio avait les larmes aux yeux. Plus il suppliait Scarabello, plus son inquiétude pour Giuditta grandissait.
« Tu serais prêt à me donner tout ce que tu gagnes pour cette fille ? Tu serais prêt à devenir mon fidèle toutou ?
— Tout ce que tu veux, répondit Mercurio sans hésiter.
— Tout ce que je veux, acquiesça Scarabello avec satisfaction.
— Mais si tu lui fais du mal — et la voix de Mercurio se fit soudain dure, décidée — je te jure que je te tuerai. »
Scarabello s’approcha tout près. Le fixa dans les yeux.
Mercurio soutint son regard.
« Je te crois.
— Tu ne lui feras pas de mal ? » La voix de Mercurio se cassa.
Scarabello le tint en suspens quelques instants encore. « Non. Je ne lui ferai rien. »
Mercurio, soulagé, sentit ses jambes se dérober.
« Tu dois encore me dire merci, dit Scarabello en souriant.
— Merci…
— Suis-moi. Et dis-moi aussi merci de ne pas te prendre ni la moitié ni la totalité de ce que tu gagnes.
— Merci, répéta Mercurio en marchant derrière lui.
— Je suis un voleur honnête, tu ne trouves pas ?
— Oui…
— Eh bien non, en fait. » Scarabello se retourna. Son expression était devenue sérieuse. Il tendit brusquement les mains et lui attrapa les deux oreilles. « Si je voulais la moitié de ce que tu gagnes, ou tout ce que tu as, y compris ta vie, je les prendrais sans te demander la permission. Ça n’arrive pas à rentrer dans ta petite tête, ça, hein ? » Ses lèvres se tordirent en un ricanement. « Je suis pas un voleur honnête, moi. Je suis un homme fort. Et puissant. C’est très différent. C’est clair ?
— Oui…
— Maintenant viens avec moi, et tu verras à quel point je suis fort et puissant. »
Mercurio le suivit jusqu’au palais de la Merceria, où Scarabello retrouva un homme qui portait un masque.
« Excellence », dit Scarabello d’un ton à la fois obséquieux et familier, « vous avez donc décidé de m’aider ? »
L’homme désigna une escouade de gardes du doge, commandée par un fonctionnaire de la Sérénissime en grand uniforme. « Ils sont à mes ordres. »
Scarabello fit une profonde révérence. « Je vous renouvelle mon amitié, excellence, et je suis à votre service, dit-il, une note amusée, presque ironique, dans la voix.
— Oh, arrête ça. Nous savons très bien tous les deux pourquoi je le fais », répliqua l’autre, avec une intonation de mépris mal dissimulée. Il se tourna et partit.
« L’arrogance que se permet un ver de terre dès qu’il porte ses armes de noblesse brodées sur la poitrine », dit Scarabello en fixant avec insistance la figure masquée qui disparaissait. Et son regard se voila un instant de mélancolie.
« Qui est-ce ? demanda Mercurio.
— Quelqu’un de si haut placé que si tu t’asseyais à côté, t’en aurais le vertige, espèce de morpion, répondit Scarabello. Viens », ajouta-t-il en se dirigeant vers les gardes du doge.
« Nous savons ce que nous avons à faire, affirma le fonctionnaire de la Sérénissime dès que Scarabello fut à portée de voix. Mais je suis dégoûté de le faire pour un homme comme vous.
— Si on t’avait commandé de me laisser te chier sur la tête, tu le ferais aussi, répondit Scarabello. Tu n’es rien de plus qu’un serviteur, sous tes grands airs. Et ton uniforme est un costume de bouffon. Alors me casse pas les couilles avec tes chichis et grouille-toi.
— Je ne vous permets pas de me parler de cette façon, protesta le fonctionnaire, en portant la main à son épée.
— Tu veux me tuer ? dit Scarabello avec un petit rire. Tu te ferais honneur. Tu pourrais sentir que tu es un homme, enfin. »
L’autre devint écarlate de colère. Mais il se contint. L’homme qui lui avait donné ses ordres n’avait pas l’habitude qu’on lui désobéisse.
« Bien. L’affaire est close, dit Scarabello. En avant, marche. »
Mercurio le suivit jusqu’au Castelletto. Quand les Tours furent en vue, il ralentit le pas. « Que veux-tu faire ? demanda-t-il à Scarabello.
— Moi ? Rien… Je reste à l’écart. Ce sont les gardes du Grand Conseil qui s’occuperont de tout.
— Le Grand Conseil ? C’est quoi ?
— Le sommet au-dessus duquel siège l’homme qui me rend ce service.
— Et pourquoi te le rend-il ?
— Parce qu’il me le doit. » Il tapa du doigt sur la poitrine de Mercurio et répéta : « Parce qu’il me le doit. Lui, il est tout là-haut, mais moi, en bas, je le tiens par les couilles. Comment crois-tu donc que ça survit, un homme comme moi ? Grâce à des amis haut placés. » Il se tourna vers le fonctionnaire de la Sérénissime et lui désigna la Torre delle Ghiandaie. « Cinquième étage. Fais ce que tu as à faire. »
L’escouade de gardes du doge, qui formait deux colonnes, suivit son commandant en rangs serrés.
Derrière, Scarabello montait les marches avec indolence, regardant autour de lui, et souriant avec satisfaction aux prostituées et aux maquereaux qui croisaient son regard. Son visage portait encore les traces des coups de poing de Lanzafame. Elles guérissaient. Seule sa lèvre semblait aller plus mal. Elle était gonflée et avait une couleur violacée peu naturelle.
« Que cherchez-vous ? », demanda du haut de l’escalier le capitaine, averti de l’arrivée de l’escouade.
L’officier de la Sérénissime ne s’arrêta pas. Il monta jusqu’à la dernière marche et se plaça face à Lanzafame, dans une pose autoritaire. Puis, d’un sac qu’il portait en bandoulière, il sortit un rouleau de parchemin.
Isacco arriva à son tour sur le palier. Tout autour, les prostituées se bousculaient, penchées sur les balustrades.
« Au nom et pour le compte de la République Sérénissime de Venise, commença à lire le fonctionnaire, et par ordre du Grand Conseil et du Sénat, il est ordonné au médecin juif Isacco da Negroponte et à ses mercenaires…
— C’est nous, les mercenaires ? s’enflamma aussitôt Lanzafame.
— Ne m’interrompez pas, capitaine, je vous respecte comme soldat, mais ce que vous faites ici a été jugé en dehors de vos compétences et de votre charge. Il vous a été donné l’ordre de commander les gardes du campo del Ghetto. Tenez-vous-en aux ordres. »
Lanzafame encaissa le coup en serrant les poings. Il regarda autour de lui. Croisa le regard de Scarabello. « Toi ! », rugit-il, en pointant le doigt dans sa direction.
Scarabello lui éclata de rire au nez.
Mercurio se cacha. Il ne voulait pas qu’Isacco et Lanzafame le voient. Mais il voulait écouter.
« Il vous est enjoint, reprit le commandant de l’escouade, de quitter à l’instant même les lieux, qui sont consacrés à l’exercice de la prostitution, afin de ne pas les contaminer par la maladie dont sont affectées les prostituées et d’éviter de la répandre ultérieurement…
— Nous ne répandons pas le mal français ! protesta Isacco.
— Taisez-vous ! lui intima le commandant. C’est pourquoi il est décrété et ordonné pour des motifs sanitaires que vous déménagiez dudit cinquième étage de la Torre delle Ghiandaie, et il vous est fait défense, toujours au nom et pour le compte du Grand Conseil et du Sénat, de vous installer en aucun autre lieu de la localité dite de Castelletto. »