Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Les prostituées et leurs clients commencèrent à se regrouper autour d’eux, curieux.
Scarabello était à l’aise, se déplaçant en comédien consommé. « Mes hommes ont dû prendre mes ordres un peu trop à la lettre, quand j’ai dit que je voulais récupérer le cinquième étage », dit-il, toujours souriant. Il regarda Isacco. « Je crois que le moment est venu de se comporter en gentilshommes et de nous mettre d’accord sur une solution qui convienne à tous les deux, qu’en dis-tu ?
— Ce que j’en dis, moi, c’est que tu dois foutre le camp, grogna Lanzafame.
— La carrière diplomatique n’est décidément pas pour toi, capitaine, plaisanta Scarabello.
— Ça t’a pas suffi de perdre des hommes ? T’as pas compris qu’on est des soldats et pas des bouffons ? » Lanzafame attrapa Scarabello au collet. Le bandage à son épaule se tacha de rouge.
Scarabello n’hésita pas un instant. D’une chiquenaude, doucement, il heurta l’épaule du capitaine, là où elle recommençait à saigner. « Tu devrais peut-être un peu moins t’agiter. Pas vrai, docteur ? dit-il ensuite en se tournant vers Isacco.
— Va-t-en, je ne veux pas de toi ici, lâcha Lanzafame.
— Bas les pattes », fit Scarabello toujours souriant, mais d’un ton qui avait perdu toute sa jovialité.
Le capitaine lui envoya un coup de poing en pleine bouche. « Va-t-en, ordure ! »
Scarabello encaissa sans reculer. Il passa la langue sur sa lèvre fendue, avec sensualité.
Alors Lanzafame perdit la tête. Il se rua sur lui, de toutes ses forces. Il le frappa avec ses poings puis, quand il l’eut jeté à terre, s’acharna sur lui à coups de pied. Et il l’aurait tué si ses hommes ne l’avaient pas arrêté.
Scarabello se releva, sanguinolent. Il rajusta sa chemise noire. Vit qu’elle était déchirée. Réarrangea ses cheveux. Lança au capitaine un regard acéré et glacial. Puis il promena ses yeux sur les balustrades de la Torre delle Ghiandaie.
Les prostituées retenaient leur souffle, comme au théâtre.
« On aurait pu trouver une solution ! », hurla-t-il soudain, les bras écartés, tournant sur lui-même. Il s’approcha de Lanzafame. Il parla bas, d’une voix sifflante, avec le sang qui lui coulait des lèvres et se mêlait à sa salive. « Mais toi, tu as voulu m’humilier. Tu es peut-être un bon soldat. Mais tu serais sûrement un piètre général. Tu m’as mis dos au mur. Et ça, c’est pas une bonne politique. » Il fit un pas en arrière, regardant à nouveau son public. « Si je te laissais faire maintenant, je perdrais la face, et n’importe laquelle de ces putains croirait qu’elle peut me marcher sur la gueule. Ou un de ses clients. Ou un gamin qui vient de s’acheter un couteau. Tu comprends ce que tu as fait ? Si je te laissais faire, j’aurais des centaines de batailles à livrer. » Il reprit son souffle et hurla : « Maintenant, c’est la guerre ! »
Lanzafame l’attrapa de nouveau au collet.
Mais Scarabello continua de parler. « Tu vas découvrir que cette guerre-là n’a rien à voir avec les mascarades auxquelles tu es habitué. Pour les gens comme moi, la guerre est une chose sérieuse. Pas de règles ! Tous les coups sont permis ! »
Lanzafame le repoussa.
« Tu te prends pour un vétéran, mais tu vas bientôt t’apercevoir que tu n’es qu’un novice. Il fit une révérence théâtrale et se dirigea vers l’escalier.
— Ne te montre plus par ici, ordure ! lui cria Lanzafame.
— Oh, tu peux en être certain », dit Scarabello sans se retourner. Il rit doucement, comme s’il s’amusait vraiment, et il disparut au bas des escaliers.
« Double la garde », ordonna Lanzafame à Serravalle.
Donnola regarda le docteur, lui fit un signe de la tête, puis remit sur son épaule le sac empli de pansements sales.
Isacco sentit un frisson lui parcourir l’échine. Comme une sorte de pressentiment. Il aurait voulu l’arrêter. Mais ils avaient besoin d’autres bandes. Il répondit par le même signe. Il le regarda partir. Et se dit qu’il l’aimait bien.
Donnola se sentait les jambes molles. Depuis des jours maintenant, il demandait à son organisme plus qu’il ne pouvait lui donner. Mais il savait que c’étaient les derniers jours, et qu’ensuite il ne pourrait plus aider le docteur. Il n’avait rien dit, peut-être parce qu’il avait honte. C’était d’abord de la honte qu’il avait ressentie quand, quelques matins auparavant, il avait trouvé sur son propre corps cette plaie qu’il connaissait si bien. Au début, il avait pensé à une irritation passagère. Mais le lendemain elle était encore là, et s’était même étendue. Ces plaies-là, il en voyait tous les jours. Il les nettoyait, les pansait. C’était le mal français.
« Alors, Donnola, si on reprenait notre conversation ? », dit une voix derrière lui, alors qu’il se dirigeait vers la barque sur le rio del Vin.
Donnola sentit son sang se glacer. Il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir qu’il s’agissait de Scarabello. Une main forte l’attrapa au collet. Donnola se voûta.
« Ça te dit, de faire une petite promenade avec nous ? », lui demanda Scarabello.
Le borgne et un autre homme de Scarabello saisirent Donnola chacun par un bras, l’obligeant à les suivre.
« Je dois… livrer ça quelque part… », bafouilla Donnola en montrant son sac.
Scarabello le lui prit des mains et le laissa au milieu de la rue. « Voilà. C’est livré. »
Tandis qu’ils s’éloignaient, des gamins ouvrirent le sac, trouvèrent les bandages infectés et commencèrent à se courir après en les déroulant comme des drapeaux.
« Scarabello, je t’en supplie…
— Tu me supplies de quoi ?
— Je fais rien de mal…
— Peut-être, Donnola. Peut-être, dit Scarabello d’un ton compréhensif, en caressant sa tête chauve. Mais tu me sers à faire un exemple. Tu comprends ça, hein ?
— Je t’en supplie…
— Désolé, Donnola. Tu as vu ce qu’ils m’ont fait. Regarde ma tête. Mets-toi à ma place. » Puis il fit un signe à ses hommes, qui poussèrent Donnola derrière l’église de San Giacomo. Arrivés aux chantiers des Fabbricche Vecchie, ils pénétrèrent dans la zone déserte. Là, Scarabello tira son long couteau. « Je suis désolé », répéta-t-il.
Donnola le regarda s’approcher, son coutelas le long de sa hanche. Toute sa vie, bien qu’ayant fait la guerre, il avait eu peur. Et maintenant qu’il allait mourir, la peur avait disparu. Il comprit vite pourquoi : cette plaie l’avait aidé depuis quelques jours à s’habituer à cette idée. Mais il y avait autre chose : “Merci, Seigneur, pensa-t-il. Je n’avais pas compris que tu me faisais un cadeau aussi merveilleux.” Il regarda Scarabello, à un pas de lui maintenant. Il regarda son visage tuméfié, sa lèvre fendue par le poing du capitaine Lanzafame. Il vit la déchirure et le sang qui commençait à cailler. Il sourit et glissa la main dans son pantalon. Il planta ses ongles dans la plaie, en la fouaillant. Il sentit une douleur brûlante mais ne s’arrêta pas.
« Qu’est-ce que tu fais, imbécile ? », dit Scarabello en levant son coutelas.
Donnola sortit sa main. Il avait les doigts souillés de sang infecté. Il se lança contre Scarabello pendant que le couteau pénétrait dans son flanc, à hauteur du foie, et lui coupait le souffle. Mais il trouva la force de s’accrocher à lui pendant que la lame ouvrait la blessure mortelle, et de porter sa main ensanglantée à la bouche de Scarabello. Il lui attrapa la lèvre et plongea ses ongles infectés dans la fente ouverte.
« Tu… as… perdu…, murmura-t-il en s’écroulant au sol.
— Qu’est-ce que tu racontes, pauvre con ? fit Scarabello, plein de mépris.