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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Mercurio se raidit. Il sentit son sang se glacer. Il pensa aussitôt à Giuditta. « De qui tu veux parler ?

— De personne en particulier. Et de tout le monde. »

Mercurio regarda le couteau par terre.

Scarabello le chassa d’un coup de pied vers ses hommes.

« Débrouille-toi pour faire comprendre au docteur qu’il doit pas rester dans nos pattes. »

Mercurio resta immobile quelques instants, encaissant ce coup terrible.

Les hommes de Scarabello le regardaient comme un animal exotique bizarre. Aucun d’entre eux n’aurait survécu s’il avait sorti un couteau pour tuer Scarabello.

Mercurio sortit de la boutique de Paolo.

L’instant d’après, il courait vers le Castelletto.

Il arriva au cinquième étage de la Torre delle Ghiandaie le souffle coupé, le cœur cognant dans sa poitrine. « Docteur ! Docteur ! », se mit-il à hurler dès le rez-de-chaussée, si bien qu’à son arrivée au sommet les soldats de Lanzafame, le capitaine lui-même et le docteur étaient tous là à l’attendre.

« Tu veux bien te faire entrer dans la tête que je n’ai aucune intention de te parler, mon garçon ? », attaqua aussitôt Isacco.

Mercurio était plié en deux. Il n’arrivait pas à reprendre son souffle. « Scarabello… a dit…

— Tu travailles pour ce criminel ? l’interrompit Isacco. Il fallait s’y attendre ! Vous êtes faits l’un pour l’autre.

— Laisse-le parler, dit le capitaine.

— Scarabello, reprit Mercurio, a dit que personne n’est en sécurité… tant que vous ne céderez pas… » Il le regarda, hochant la tête. « Giuditta… », murmura-t-il.

Isacco se précipita sur le garçon. Il le saisit par le col de sa veste. La veille, ils avaient retrouvé le corps mutilé de Donnola, jeté parmi les gravats des Fabbricche Vecchie. Isacco émit un cri à mi-chemin entre le râle et le rugissement. Il avait les yeux rouges, il était bouleversé par la douleur. « Ton compère a tué Donnola, dit-il, la voix cassée. C’est moi qui ai reconstitué son corps… Je lui ai… » Isacco s’arrêta net. Il sentit qu’il ne serait pas capable de raconter son chagrin de devoir recoudre la tête au tronc. Il serra les poings et grinça des dents, bavant, cherchant à contenir cette souffrance qui le déchirait. En reconstituant sa dépouille, il avait découvert que Donnola était malade. Il serait mort de toute façon. Mais il n’en avait parlé à personne, il avait voulu se rendre utile jusqu’à la fin. « Et toi, tu viens maintenant pour me menacer… » Isacco serra les mâchoires. « Non ! »

Mercurio échappa à sa prise. « Quel foutu sac de merde empli d’orgueil vous êtes ! hurla-t-il.

— Calme-toi, mon garçon, intervint Lanzafame.

— Scarabello pourrait faire du mal à Giuditta ! Vous le comprenez, ça, oui ou non ? »

Isacco, qui s’apprêtait à lui sauter dessus, s’immobilisa. Il baissa les yeux. Puis il regarda Lanzafame.

Le capitaine frémissait. Sa nature de guerrier était en lutte avec l’homme et l’ami.

Isacco se tourna vers les prostituées. Effrayées, elles attendaient, retenant leur souffle.

« Ne nous abandonnez pas, docteur… », dit l’une d’elles.

Isacco regarda à nouveau Lanzafame. Il ne savait que faire.

« Docteur…, dit Mercurio en faisant un pas en avant.

— Il a parlé de Giuditta ? lui demanda Isacco.

— Non, mais… »

Isacco pointa l’index vers lui. Toute sa tension intérieure était désormais canalisée contre Mercurio. « Va-t-en, lui ordonna-t-il d’une voix basse, féroce. Va-t-en, maudit. Va-t-en dire à ton maître qu’il ne nous fait pas peur. Va-t-en, ou c’est toi qui paieras l’addition pour Donnola. »

Lanzafame s’interposa. « Vas-y, mon gars. »

Mercurio ne bougea pas. « Laissez tomber, docteur. Laissez tomber. Vous ne le connaissez pas.

— Vas-y », répéta Lanzafame d’un ton décidé, en le poussant.

Mercurio descendit l’escalier. Lentement. En se retournant de temps en temps. Tous les yeux étaient braqués sur lui. Cela n’aurait servi à rien de dire qu’il n’était pas l’homme de Scarabello. Ils ne l’auraient pas cru. D’ailleurs, ça n’aurait pas été vrai.

« Tu es sûr de toi, docteur ? », demanda Lanzafame quand ils furent seuls.

Isacco ne répondit pas. Il était tout pâle. Il s’en alla le dos courbé et travailla, sans faire de pause, presque jusqu’au soir. Il changea des pansements, étala des onguents, nettoya des plaies, vérifia l’état de ses patientes l’une après l’autre. Il ne s’arrêta pas un instant. Et ce jour-là, pas un seul rire ne retentit dans tout le cinquième étage. Personne ne parlait, sauf en cas de nécessité. Tous avaient les yeux baissés et semblaient retenir leur souffle. Comme si le temps s’était arrêté.

« Attention à ne pas t’entêter, Isacco, lui dit le capitaine Lanzafame alors qu’ils s’apprêtaient à prendre le chemin du retour. Attention. L’entêtement fait prendre des décisions qui vont à l’encontre du cœur. Et ça, ce n’est jamais bon. » Puis il ajouta : « Moi, je n’aurais jamais cédé à la menace de Scarabello. Mais je ne suis qu’un stupide soldat. Et Giuditta n’est pas ma fille. Tu as bien réfléchi ?

— Scarabello ne pense pas à ma fille.

— Comment peux-tu en être sûr ?

— Parce que je l’ai lu dans le cœur de ce garçon. Vous avez vu comme il était effrayé ? Il aurait fait n’importe quoi pour nous convaincre. Il nous aurait chassés de ses propres mains, s’il avait pu.

— Et alors ?

— Scarabello se sert de lui. Il sait peut-être qu’il est amoureux d’elle. Il lui fait croire qu’il va lui faire du mal pour mieux le manipuler. Ce n’est pas à moi, mais à lui, que ce message s’adresse, dit Isacco. J’ai utilisé cette technique tant de fois par le passé…

— Tu paries sur une impression.

— C’est le métier d’escroc qui veut ça. Même si vous vous obstinez à croire que je suis médecin.

— Tu es médecin.

— Vous voyez ? commenta Isacco avec un sourire. Qu’est-ce que je vous disais ? »

Lanzafame lui mit la main sur l’épaule. « Tu es sûr de toi ? »

Isacco le fixa en silence. Puis il baissa les yeux et accéléra le pas.

« Docteur, tu es sûr de toi ? », lui demanda encore Lanzafame, en le suivant.

Isacco, de nouveau, ne répondit pas. Il marchait vite, les sourcils froncés, l’air dur. Puis il s’arrêta, non loin d’une masure basse.

Une silhouette, dans l’ombre, se recroquevilla.

Isacco regardait Lanzafame, tout frémissant. « Nous autres Juifs, nous vivons la peur au ventre, jour et nuit. Peur d’être chassés de Venise. Peur d’être enfermés. Peur d’être brûlés. Peur d’être détroussés. Peur d’être obligés de nous convertir. Peur de devoir demander la permission même pour… même pour aller chier ! » Il pointa le doigt vers la Torre delle Ghiandaie, qu’on apercevait par-dessus les toits bas des habitations de San Matteo. « Et aussi vrai que Dieu existe, je ne permettrai pas à ce criminel de m’effrayer lui aussi. » Il fixa encore un instant le capitaine, puis se retourna et reprit sa marche furieuse vers le Ghetto.

La silhouette qui s’était blottie dans l’ombre sortit de sa cachette.

« Maudite tête de mule », maugréa Mercurio.

Dans le ciel s’amassaient et grondaient de gros nuages, noirs et menaçants.

« Puisque c’est ça, c’est moi qui y penserai, à ta fille. »

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