Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— Comme beaucoup de prêtres italiens, comme la majorité d’entre eux, je suis entré au séminaire parce que j’avais un problème avec ma sexualité, me raconte Ménalque, lors d’un de nos déjeuners. Je ne savais pas ce que c’était et j’ai mis longtemps à comprendre. C’était bien sûr une homosexualité refoulée, une répression interne si forte qu’elle était non seulement indicible mais incompréhensible, même pour moi. Et comme la plupart des prêtres, ne pas avoir à draguer les filles, ne pas avoir à se marier, fut pour moi un véritable soulagement. L’homosexualité fut l’un des ressorts de ma vocation. Le sacerdoce célibataire est un problème pour un prêtre hétérosexuel ; c’était une aubaine pour le jeune gay que j’étais. C’était une libération.
Le prêtre n’a presque jamais raconté cette part de sa vie, sa part d’ombre, et il me dit que ce dialogue le soulage.
— C’est environ une année après avoir été ordonné prêtre que le problème a vraiment surgi. J’avais vingt-cinq ans. J’ai essayé d’oublier. Je me disais que je n’étais pas efféminé, que je n’avais pas le stéréotype, que je ne pouvais pas être homosexuel. Alors, j’ai lutté.
La lutte est par trop inégale. Douloureuse, injuste, orageuse. Elle aurait pu le conduire au suicide mais se cristallise dans la haine de soi, matrice si classique de l’homophobie intériorisée du clergé catholique.
Deux solutions s’offrent alors au jeune prêtre, comme à la plupart de ses coreligionnaires : assumer son homosexualité et quitter l’Église (mais il n’a que des diplômes de théologie et guère de valeur sur le marché du travail) ; ou commencer une double vie cachée. La porte ou le placard, en somme.
La rigidité du catéchisme sur le célibat et la chasteté hétérosexuelles sont toujours allées de pair en Italie avec une grande tolérance pour l’« inclination ». Tous les témoins interrogés confirment que l’homosexualité fut longtemps un véritable rite de passage dans les séminaires italiens, dans les églises et à la CEI, pour autant qu’elle restait discrète et cantonnée à la sphère privée. L’acte sexuel avec une personne de même sexe n’hypothèque pas la règle sacro-sainte du célibat hétérosexuel, la lettre du moins, sinon l’esprit. Et bien avant que Bill Clinton n’invente la formule, la règle du catholicisme italien sur l’homosexualité, la matrice de Sodoma, fut : « Don’t ask, don’t tell. »
Selon un parcours classique, et qui concerne la majorité des dirigeants de la CEI, Ménalque devient prêtre et gay. Un hybride.
— La grande force de l’Église c’est qu’elle s’occupe de tout. On se sent en sécurité et protégé, c’est difficile de partir. Alors je suis resté. J’ai commencé à mener une double vie. J’ai choisi de draguer à l’extérieur et non pas dans l’Église, pour éviter les bruits. C’est un choix que j’ai fait précocement, alors même que beaucoup privilégient l’option inverse et draguent exclusivement au sein de l’Église. Ma vie de prêtre gay n’a pas été simple. C’était une bataille contre moi-même. Quand je me revois aujourd’hui au milieu de ce combat, isolé et plein de solitude, je me revois désespéré. Je pleurais en face de mon évêque, qui me faisait croire qu’il ne comprenait pas pourquoi. J’avais peur. J’étais terrorisé. J’étais piégé.
C’est alors que le prêtre découvre le secret principal de l’Église italienne : l’homosexualité est si générale, si omniprésente, que la plupart des carrières en dépendent. Si on choisit bien son évêque, si on évolue dans la bonne ornière, si on noue les bonnes amitiés, si on joue le « jeu du placard », on gravit rapidement les échelons hiérarchiques.
Ménalque me donne le nom des évêques qui l’ont « aidé », les cardinaux qui l’ont courtisé de manière éhontée. Nous parlons des élections de la CEI, « une bataille mondaine », me dit-il ; de la puissance des empires qu’ont constitués autour d’eux les cardinaux Camillo Ruini et Angelo Bagnasco ; du rôle tortueux joué au Vatican par les secrétaires d’État Angelo Sodano et Tarcisio Bertone ; de celui, également extravagant, tenu par le nonce apostolique chargé de l’Italie, Paolo Romeo, un intime de Sodano, futur archevêque de Palerme et cardinal créé par Benoît XVI. Nous discutons également des nominations des cardinaux Crescenzio Sepe à Naples, Agostino Vallini à Rome, ou Giuseppe Betori à Florence qui correspondraient aux logiques claniques de la CEI.
A contrario, Ménalque me décrypte les nominations « négatives » du pape François, ces évêques influents de la CEI qui ne sont pas devenus cardinaux, des « non »-nominations qui sont à ses yeux tout aussi révélatrices. Ainsi, par punition ou pénitence, quelques grandes figures de la CEI attendent toujours d’être élevées à la pourpre : ni l’évêque de Venise, Francesco Moraglia, ni l’évêque Cesare Nosiglia à Turin, ni l’évêque Rino Fisichella n’ont été créés cardinaux. En revanche, Corrado Lorefice et Matteo Zuppi (connu sous le nom de « Don Matteo » au sein de la communauté de Sant’Egidio dont il vient) ont été nommés respectivement archevêque de Palerme et archevêque de Bologne, et semblent incarner la ligne de François en étant proches des pauvres, des exclus, des prostitués et des migrants.
— Les gens m’appellent « Éminence » ici, alors que je ne suis pas cardinal ! C’est par habitude parce que tous les archevêques de Bologne ont toujours été cardinaux, s’amuse Matteo Zuppi lorsqu’il me reçoit dans son bureau de Bologne.
Gay-friendly, décontracté, chaleureux, volubile, il prend ses visiteurs dans les bras, parle sans langue de bois et accepte de dialoguer régulièrement avec les associations LGBT. Sincère ou stratège, il apparaît en tout cas à l’opposé de son prédécesseur, l’hypocrite cardinal Carlo Caffarra, control freak, homophobe outré et, bien sûr, closeted.
Ménalque est calme et précis. Il me parle de la pente anti-gay du cardinal italien Salvatore De Giorgi, qu’il connaît bien ; des dessous secrets du courant Communion & Libération et du célèbre Progetto Culturale della CEI. Un scandale surgit dans la discussion : l’affaire Boffo, dont je vais bientôt reparler. À chaque fois, Ménalque, qui a tout vécu de l’intérieur, a participé aux réunions décisives et même au « cover-up », me décrypte ces événements dans leurs moindres détails, m’en livrant les ressorts cachés.