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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Le départ de Ménalque de la CEI s’est fait sans scandale, ni coming out. Le prêtre a senti le besoin de s’éloigner et de retrouver sa liberté.

— Un jour je suis parti. Voilà tout. Mes amis m’aimaient beaucoup quand j’étais prêtre, mais quand j’ai cessé de l’être ils m’ont abandonné sans un regret. Ils ne m’ont jamais rappelé. Je n’ai pas reçu un seul coup de téléphone.

En réalité, les responsables de la CEI ont tout fait pour garder le prêtre Ménalque à l’intérieur du système ; le laisser partir alors qu’il savait tant de choses était trop risqué. Ils lui ont fait des propositions qui ne se refusent pas, mais le prêtre a tenu bon et n’est pas revenu sur sa décision.

La sortie de l’Église est un chemin en sens unique. Quand on fait ce choix, on brûle ses vaisseaux. Toute sortie est définitive. Pour l’ex-abbé Ménalque, le coût a été exorbitant.

— Je n’avais plus d’amis, plus d’argent. Ils m’ont tous abandonné. C’est cela l’enseignement de l’Église ? Je suis triste pour eux. Si je pouvais revenir en arrière, je ferais, c’est sûr, un autre choix que de devenir prêtre.

— Pourquoi restent-ils ?

— Pourquoi ils restent ? Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils n’ont pas d’autres endroits où aller. Plus le temps passe, plus il est difficile de s’en aller. Aujourd’hui, j’ai de la peine pour mes amis qui sont restés.

— Es-tu encore catholique ?

— Je t’en prie, ne me pose pas cette question. La manière dont l’Église m’a traité, la façon dont ces gens m’ont traité, on peut pas appeler cela « catholique ». Je suis tellement heureux d’être parti et d’être « out » ! « Out » de l’Église et aussi publiquement gay. Maintenant, je respire. C’est un combat quotidien pour gagner ma vie, pour vivre, pour me reconstruire, mais je suis libre. Je suis libre.

ORGANISATION À DOMINANTE GAY PAR SA SOCIOLOGIE, la CEI est d’abord une structure de pouvoir. Elle cultive les rapports de force d’une manière paroxystique. La question homosexuelle y joue un rôle central car elle est au cœur des réseaux qui s’affrontent, des carrières qui se font et se défont, et parce qu’elle peut servir d’arme de pression, mais la clé de son fonctionnement structurel reste d’abord le pouvoir.

— Je suis un grand fan de Pasolini comme tous les prêtres et en particulier de Salò o le 120 giornate di Sodoma, le film d’après le marquis de Sade. La mentalité de l’épiscopat italien : non pas seulement le sexe mais l’instrumentalisation du pouvoir. Plus on monte dans la hiérarchie, plus on est frappé par les abus de pouvoir, décrypte Ménalque.

À l’exception de la courte tentative de reprise en main par le cardinal Bertone, secrétaire d’État de Benoît XVI, à la fin des années 2000, la CEI a toujours été très jalouse de son autonomie. Elle entend se gérer elle-même, sans la médiation du Vatican, et s’occupe en direct des relations entre l’Église catholique et les milieux politiques italiens. De cette « compénétration », pour reprendre le mot de l’ex-abbé Ménalque, sont nées des quasi-« accords » de gouvernement, de nombreuses compromissions, de fortes tensions et une multitude d’affaires.

— Nous avons toujours été très autonomes. Le cardinal Bertone a essayé de récupérer la CEI, mais ça a été un désastre. Le conflit entre Bertone et Bagnasco a été très pénible. Ça a produit des dommages très graves. Mais Bagnasco a bien résisté, m’explique le cardinal Camillo Ruini (qui n’évoque pas avec moi le fait que le désastre en question sera l’affaire Boffo, enroulée autour de la question gay, et dont je vais reparler).

Longtemps, la CEI a été proche de la Démocratie chrétienne, le parti politique italien de centre droit fondé autour d’une sorte de christianisme social avec un fort anticommunisme. Mais par opportunisme, elle a toujours su être proche du pouvoir en place. Lorsque Silvio Berlusconi devient, pour la première fois en 1994, président du Conseil italien, une partie importante de la CEI se met à flirter avec son parti Forza Italia et à s’ancrer plus fortement à droite.

Officiellement, bien sûr, la CEI ne s’abaisse pas à faire de la politique « politicienne » et se place au-dessus de la mêlée. Mais comme le confirment plus d’une soixantaine d’entretiens réalisés à Rome et dans une quinzaine de villes italiennes, les fiançailles de la CEI avec Berlusconi sont un secret de polichinelle. Ces relations contre-nature qui durent au moins de 1994 à 2011, sous Jean-Paul II et Benoît XVI, durant les trois périodes où Berlusconi est au pouvoir, s’accompagnent de nombreuses tractations ; certaines discussions se traduisent par des nominations de cardinaux.

L’archevêque de Florence, Giuseppe Betori, qui me reçoit dans son immense palais de la Piazza del Duomo, fut, à l’époque, un proche du cardinal Ruini, en tant que secrétaire général de la CEI. Lors de cette conversation, enregistrée avec son accord, et en présence de mon researcher Daniele, l’aimable cardinal, au visage de pomme, me raconte en détail l’histoire de la CEI.

— On peut dire que la CEI a été créée avec Paul VI ; avant lui, elle n’existait pas. La première réunion informelle a d’ailleurs eu lieu ici, à Florence, en 1952, dans ce bureau même, où avaient été réunis les cardinaux italiens qui étaient à la tête d’un diocèse. C’était encore très modeste.

Betori insiste sur la nature « maritainienne » de la CEI, du nom du philosophe Jacques Maritain, ce qui peut être interprété comme un choix démocratique de l’Église et une volonté de rompre avec le fascisme mussolinien et l’antisémitisme. Il peut s’agir tout autant d’une volonté d’organiser la séparation des sphères politiques et religieuses, une sorte de laïcité à l’italienne (ce qui, au vrai, n’a jamais été l’idée de la CEI). On peut enfin en faire une autre lecture, celle d’une franc-maçonnerie catholique, avec ses codes et ses cooptations.

— Depuis ses débuts, la CEI considère que tout ce qui concerne l’Italie, et les relations avec le gouvernement italien, doit passer par elle et pas par le Vatican, ajoute le cardinal tellement florentin.

En tant que secrétaire général de la CEI, Betori a pu mesurer le pouvoir du catholicisme italien : il fut l’un des principaux artisans des manifestations contre les unions civiles en 2007 et a incité les évêques à descendre dans la rue.

Deux structures ont été essentielles, à l’époque, pour préparer cette mobilisation anti-gay. La première était intellectuelle ; la seconde plus politique. Le président de la CEI, Camillo Ruini, un proche, je l’ai dit, de Jean-Paul II et du cardinal Sodano, a bien anticipé la bataille à venir sur les questions de morale sexuelle. Avec un sens politique certain, Ruini a imaginé le fameux Progetto Culturale della CEI (son projet culturel). Ce laboratoire idéologique a défini la ligne de la CEI sur la famille, le sida et, bientôt, les unions homosexuelles. Pour la préparer, des réunions confidentielles ont lieu autour du cardinal Ruini, de son secrétaire général Giuseppe Betori, de sa plume Dino Boffo et d’un responsable laïque, un certain Vittorio Sozzi.

— Nous étions un groupe d’évêques et de prêtres, avec des laïques, des littéraires, des scientifiques, des philosophes. Nous avons voulu repenser ensemble la présence du catholicisme dans la culture italienne. Mon idée, c’était de reconquérir les élites, de regagner la culture, m’explique Camillo Ruini.

Qui ajoute :

— Nous avons fait ça avec les évêques [Giuseppe] Betori, Fisichella, Scola, avec le journaliste Boffo aussi. (J’ai eu des échanges avec Boffo sur Facebook et avec Sozzi par téléphone mais ils ont refusé les interviews formelles, contrairement à Mgr Betori, Fisichella et, donc, Ruini. Enfin, l’entourage de Mauro Parmeggiani, l’ancien secrétaire particulier du cardinal Ruini, aujourd’hui évêque de Tivoli, a été décisif pour ce récit sur la CEI.)

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