Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Ce n'était qu'une ondée. Déjà la pluie diminuait, les nuages galopaient vers l'est ; et bientôt, à travers l'atmosphère purifiée de ses vapeurs, le soleil couchant reparut, aveuglant. L'homme commença d'atteler. Des gamins défilèrent, poussant devant eux une file d'oies mouillées. Le plus petit, qui pouvait avoir neuf ou dix ans, se hissa sur le marchepied pour lancer d'une voix fraîche :
— « C'est bon, l'amour, messieurs dames ? » Puis il se sauva en faisant claquer ses socques.
Rachel éclata de rire.
— « Des retardés ? » dit Antoine. « La jeune génération promet ! »
Enfin l'équipage fut prêt à démarrer. Mais il était trop tard pour attraper le train de Caudebec : il fallait gagner directement la plus proche station de la grande ligne : Antoine n'avait pas voulu se faire remplacer à l'hôpital le lundi matin, et il devait rentrer à Paris dans la nuit.
Le cocher les arrêta, pour souper, à Saint-Ouen-la-Noue. L'auberge était pleine des buveurs du dimanche soir. On servit les nouveaux venus dans une arrière-salle.
Le dîner fut silencieux. Rachel ne plaisantait plus. Elle songeait ; elle se souvenait d'avoir été amenée là, le jour de l'enterrement, à la même heure, dans une calèche semblable, peut-être la même, — mais en compagnie du ténor. Elle se rappelait surtout la querelle qui avait éclaté presque tout de suite entre eux ; et comment Zucco s'était jeté sur elle et l'avait souffletée, là, devant la huche ; et comment elle s'était de nouveau donnée à lui, le soir même, dans une chambre de cette auberge ; et comment ensuite, quatre mois durant, elle avait de nouveau supporté sa sottise, ses brutalités… Elle ne lui en voulait guère, d'ailleurs : même, ce soir, elle pensait à lui, à cette gifle, avec un souvenir sensuel. Cependant elle se garda de conter l'aventure à Antoine ; elle ne lui avait jamais positivement avoué que le ténor la rossait.
Puis une autre idée, lancinante, surgit dans l'ombre ; et elle comprit que c'était pour échapper à cette obsession qu'elle s'était si longuement attardée à ses souvenirs.
Elle se leva :
— « Veux-tu que nous allions à pied jusqu'à la gare ? » proposa-t-elle. « Le train n'est qu'à 11 heures. Le cocher conduira les bagages. »
— « Huit kilomètres en pleine nuit, dans la boue ? »
— « Pourquoi pas ? »
— « Tu es folle, voyons ! »
— « Ah », gémit-elle, « je serais arrivée fourbue, ça m'aurait fait du bien ! » Et, sans insister davantage, elle le suivit vers la voiture.
L'obscurité était complète, l'air rafraîchi.
À peine assise, elle toucha de son ombrelle le dos du cocher :
— « Tout doucement, au pas, nous avons le temps. » Elle se serra contre Antoine, et murmura : « Il fait si doux, on est si bien… »
Quelques instants plus tard, il voulut caresser la joue appuyée contre lui, et s'aperçut qu'elle était mouillée de larmes.
— « Je suis énervée », expliqua-t-elle, en dégageant son visage. Puis, se blottissant plus étroitement entre ses bras : « Ah, retiens-moi, mon Minou, garde-moi près de toi ! »
Ils restèrent muets et pressés l'un contre l'autre. Des arbres, des maisons, touchés par la lueur des lanternes, se dressaient un instant comme des spectres, et s'effaçaient dans la nuit. Au-dessus de leurs têtes, le firmament resplendissait. Le va-et-vient de la guimbarde balançait sur l'épaule d'Antoine la tête abandonnée de Rachel. Et, par instants, soulevant tout le buste pour étreindre son amant, elle soupirait :
— « Comme je t'aime ! »
Sur le quai de la gare d'embranchement, ils étaient les seuls à attendre le train de Paris. Ils cherchèrent refuge sous un auvent. Rachel, toujours silencieuse, tenait le bras d'Antoine.
Des employés couraient dans la nuit, agitant des falots dont les reflets miroitaient sur le trottoir mouillé.
— « Le direct ! Reculez ! »
Le bondissement d'un rapide, noir et troué de feux, passa comme un cataclysme, soulevant tout ce qui pouvait voler, entraînant avec lui jusqu'à l'air respirable. Puis le silence se rétablit très vite. Et, tout à coup, au-dessus d'eux, le nasillement grêle et harcelant d'un timbre électrique annonça l'express.
Le convoi stoppa trente secondes. Ils eurent à peine le temps de grimper, sans choisir, dans un compartiment où, déjà, trois personnes dormaient ; la lampe était gainée d'étoffe bleue. Rachel retira son chapeau et se laissa choir dans le seul coin libre ; Antoine s'assit près d'elle ; mais, au lieu de s'accoter à lui, elle appuya son front à la vitre noire.
Dans la demi-obscurité du wagon, sa chevelure, orangée et presque rose au plein jour, cessait d'avoir une couleur précise ; elle semblait d'une matière fluide, incandescente, soie métallique ou bien verre filé ; et la blancheur phosphorescente de la joue donnait une apparence irréelle à sa chair. Sa main était abandonnée sur la banquette ; Antoine la saisit ; il crut s'apercevoir que Rachel tremblait. À voix basse, il l'interrogea. Elle ne répondit que par une pression fiévreuse, et se détourna davantage. Il ne comprenait pas ce qui se passait en elle ; il se rappela l'attitude qu'elle avait eue, au cours de l'après-midi, dans le cimetière : l'ébranlement nerveux de ce soir pouvait-il être la conséquence de ce pèlerinage qu'elle avait, somme toute, accompli presque gaiement ? Il se perdait en conjectures.
À l'arrivée, lorsque leurs compagnons de voyage s'ébrouèrent et dévoilèrent la lampe, il remarqua qu'elle tenait la tête obstinément baissée.
Il la suivit à travers la foule, sans lui poser aucune question.
Mais, dès qu'ils furent dans le taxi, il prit ses poignets :
— « Qu'est-ce qu'il y a ? »
— « Rien. »
— Qu'est-ce qu'il y a, Rachel ? »
— « Laisse-moi… Tu vois bien, c'est fini. »
— « Non, je ne te laisserai pas. J'ai le droit… Qu'est-ce qu'il y a ? »
Elle releva son visage décomposé par les larmes, et, le regardant avec désespoir, elle articula :
— « Je ne peux pas te le dire. » Mais elle n'eut pas l'énergie de se maîtriser jusqu'au bout, et, se jetant contre lui : « Ah, jamais je n'aurai la force, mon Minou, jamais, jamais ! »
Il comprit à l'instant même que son bonheur touchait au terme, que Rachel allait le quitter, le laisser seul, et qu'il n'y aurait rien, absolument rien à faire. Il comprit cela sans qu'elle le lui eût dit, bien avant de savoir pourquoi, avant même d'en souffrir, et comme si depuis toujours il y eût été préparé.
Ils montèrent l'escalier de la rue d'Alger, et pénétrèrent dans l'appartement de Rachel, sans avoir échangé un mot.
Elle le laissa seul, une minute, dans la chambre rose. Il y demeura debout, hébété, regardant le lit au fond de l'alcôve, la coiffeuse, cet intérieur devenu le sien. Elle revint ; elle s'était débarrassée de son manteau. Il la regarda entrer, refermer la porte, s'avancer, les prunelles cachées sous les cils d'or, la bouche tirée, énigmatique.
Il perdit tout courage, fit un pas vers elle, et balbutia :
— « Mais ce n'est pas vrai, dis ?… Tu ne vas pas me quitter ? »
Alors elle s'assit ; et, d'une voix lasse, entrecoupée, elle déclara qu'il fallait être calme, qu'elle avait un long voyage à faire, un voyage d'intérêt, dans le Congo belge. Puis elle s'engagea dans des explications. L'héritage de son père, tout son avoir, avait été placé par Hirsch dans une huilerie qui, jusqu'ici, marchait à merveille et servait d'appréciables revenus. Mais l'un des deux directeurs venait de mourir, et elle venait d'apprendre que l'autre, actuellement maître de l'affaire, avait partie liée avec de gros négociants bruxellois, qui venaient de fonder à Kinchassa, c'est-à-dire dans les mêmes parages, une huilerie concurrente, et qui s'employaient par tous les moyens à faire péricliter celle de Rachel. (Elle semblait prendre un peu d'assurance en parlant.) La question se compliquait de détails politiques. Ces Müller étaient soutenus par le gouvernement belge. De si loin, Rachel ne pouvait se fier à personne. Or, il y allait de son unique patrimoine, de sa sécurité matérielle, de tout son avenir. Elle avait réfléchi, cherché des biais. Hirsch vivait en Égypte, et n'avait plus aucune accointance avec le Congo. La seule solution était donc de faire le voyage elle-même, soit pour réorganiser l'huilerie, soit pour la vendre un prix convenable aux Müller.