Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Pauvre Cricri », murmura-t-il.
Il se retourna. Rinette achevait de boutonner son corsage en laine noire. Elle avait tiré ses cheveux en arrière et son visage lavé avait retrouvé sa fleur : elle était la petite servante timide et têtue que Noémie, six ans plus tôt, avait ramenée de Bretagne.
Jérôme n'y put tenir, vint à elle et lui mit un bras autour de la taille. « Je suis bon, je suis meilleur qu'on ne croit », se répétait-il, comme un refrain. Ses doigts automatiquement dégrafaient la jupe, tandis que ses lèvres s'appuyaient sur le front de la petite, en un baiser paternel.
Rinette frémit, à peine moins farouche qu'autrefois. Mais il la tenait serrée contre lui.
— « Tiens », soupira-t-elle, « vous avez toujours ce parfum, vous savez ? qui sent la limonade… » Elle sourit, tendit sa bouche et ferma les yeux.
N'était-ce pas le seul témoignage de reconnaissance qu'elle pût offrir ? Et n'était-ce pas, pour Jérôme, le seul geste capable, en cette seconde d'exaltation mystique, d'exprimer jusqu'à l'épuisement cette pitié religieuse dont son âme était surchargée ?
Lorsqu'ils arrivèrent à la gare Montparnasse, le train était à quai. Ce fut seulement en apercevant sur le wagon la pancarte : Lannion, que Rinette prit pleine conscience de la réalité. Non, ce n'était pas une « triche ». Elle touchait pour de bon à l'accomplissement de ce rêve qu'elle avait, des années durant, caressé. Comment se pouvait-il, alors, qu'elle fût si triste ?
Jérôme choisit une place pour elle, et ils commencèrent à faire les cent pas devant le compartiment. Ils ne parlaient plus. Rinette pensait à quelque chose, à quelqu'un… Mais elle ne se décidait pas à rompre le silence. Et Jérôme aussi semblait tourmenté par quelque souci secret, car, plusieurs fois, il se tourna vers elle comme pour lui parler, et se tut. Enfin, sans la regarder, il avoua :
— « Je ne t'ai pas dit la vérité, Cricri. Mme Petit-Dutreuil est morte. »
Elle ne sollicita aucun détail, mais elle se mit à pleurer, et ce chagrin silencieux fit du bien à Jérôme. « Que nous sommes bons », songeait-il, avec suavité.
Ils n'échangèrent plus une parole jusqu'au moment du départ. Pour un rien, si elle l'avait osé, Rinette aurait rendu l'argent et serait retournée supplier Mme Rose de la reprendre. Et Jérôme, que cette attente agaçait, ne ressentait plus aucune joie d'avoir opéré ce sauvetage.
Quand le train s'ébranla enfin, Rinette rassembla son courage, et, se penchant à la portière :
— « Si Monsieur voulait bien donner le bonjour à M. Daniel… »
Le fracas empêcha Jérôme de comprendre ce qu'elle disait. Elle vit bien qu'il n'avait pas entendu : sa bouche se mit à trembler, et la main qu'elle appuyait sur sa poitrine se crispa. Lui, souriait, heureux de la voir partie, et il agitait gracieusement son chapeau.
Il venait d'avoir une nouvelle idée qui le transportait d'impatience : rentrer à Maisons-Laffitte par le premier train, se jeter aux pieds de sa femme, lui confesser tout, — presque tout.
« Et puis », se dit-il, en allumant une cigarette et en s'éloignant à grands pas de la gare, « pour cette rente annuelle, il vaut mieux que Thérèse soit au courant : elle a tant d'ordre, elle n'y manquera jamais. »
XIII
Plusieurs fois par semaine, Antoine venait chercher Rachel pour l'emmener dîner. Un soir, au moment de sortir, comme elle s'approchait de la glace et tirait sa boîte à poudre de son sac, elle fit tomber un feuillet plié qu'Antoine ramassa.
— « Ah ? merci. »
Il crut surprendre dans sa voix un léger trouble ; et Rachel, au même instant, devina sa pensée.
— « Eh bien ? » fit-elle, cherchant à plaisanter : « Qu'est-ce que tu supposes donc ? Lis ! Ce sont des heures de train. »
Il repoussa le papier, qu'elle remit dans son sac. Mais, presque aussitôt, il demanda :
— « Tu pars en voyage ? »
Cette fois, l'involontaire frémissement des cils, le gauchissement du sourire, étaient flagrants.
— « Rachel ? »
Elle ne souriait plus. « Ah », songea Antoine avec une angoisse subite, « je ne veux pas… je ne pourrais plus supporter la plus courte absence ! »
Il vint à elle et toucha son bras ; elle s'abattit sur sa poitrine en sanglotant.
— « Mais quoi ?… quoi ? » balbutia-t-il.
Elle se hâta de répondre, en phrases hachées :
— « Rien. Rien du tout. Je suis énervée. Écoute, tu vas voir, ce n'est rien : c'est pour la tombe de la petite, tu sais, au Gué-la-Rozière. Eh bien, il y a si longtemps que je n'ai pas fait le voyage, il va falloir que j'y aille ; saisis-tu ? Et je t'ai fait peur ! Pardonne-moi. » Mais, le serrant tout à coup dans ses bras, elle gémit : « Mon Minou, c'est donc vrai que tu tiens à moi, dis ? Tu serais donc bien malheureux, si… si un jour… ? »
— « Tais-toi », murmura-t-il, effrayé pour la première fois de mesurer la place que Rachel avait prise dans sa vie. Il ajouta timidement : « Tu resteras absente… combien de jours ? »
Elle s'était dégagée et, s'efforçant de rire, courait vers la toilette afin de bassiner ses yeux.
— « Ce qu'on est bête de pleurer comme ça », dit-elle. « Tiens, c'était un soir comme aujourd'hui, et justement avant d'aller dîner. J'étais chez moi, avec des amis, — que tu ne connais pas. On sonne : la dépêche : Enfant malade, état très grave, venez. J'ai bien compris. J'ai couru à la gare comme j'étais, avec un chapeau de tulle pailleté et des souliers découverts ; j'ai sauté dans le premier train. Ce voyage, toute une nuit, seule, transie… Comment ne suis-je pas arrivée folle ? » Elle se tourna vers lui : « Patiente un peu, je laisse sécher, ça vaut mieux. » Son visage s'anima soudain : « Sais-tu, si tu étais gentil ? Tu viendrais là-bas avec moi ! Écoute : deux jours suffiraient, un samedi et un dimanche. On irait coucher à Rouen ou à Caudebec ; et le lendemain, on se ferait conduire jusqu'au cimetière du Gué-la-Rozière. Ce que ça serait bon, une balade, tous les deux ! Tu ne crois pas ? »
Ils partirent, le dernier samedi de septembre, par un bel après-midi, dans un train à peu près vide : ils étaient seuls dans leur compartiment.
Antoine, ravi de ces deux jours de repos et de tête-à-tête, les nerfs déjà détendus, le regard rajeuni, rieur, s'agitait comme un gamin, plaisantait Rachel sur ses colis qui encombraient le filet, et refusait de s'asseoir à côté d'elle afin de mieux la dévorer des yeux.
— « Laisse donc », finit-elle par dire, comme il se levait encore une fois pour baisser un store. « Je ne vais pas fondre. »
— « Non. Mais moi je suis aveuglé quand tu es au soleil ! » Et c'était vrai : lorsque la lumière baignait à plein la chair du visage et incendiait la chevelure, ce devenait une fatigue pour les yeux de la regarder longtemps.
— « Nous n'avions encore jamais voyagé ensemble », observa-t-il. « Y as-tu pensé ? »
Elle ne parvint pas à sourire. Sa bouche, un peu tirée, avait quelque chose d'ardent, de volontaire. Il se pencha :
— « Qu'est-ce qu'il y a ? »
— « Rien… Le voyage… »
Il se tut, songeant qu'il avait égoïstement oublié le but du pèlerinage. Mais elle expliqua :
— « Ça me trouble toujours, de partir. Ces paysages qui galopent… Tout cet inconnu, au bout ! » Ses yeux s'attardèrent un instant sur l'horizon fuyant : « J'en ai tant pris, de ces trains, de ces bateaux ! » Et son visage s'obscurcit.
Antoine se glissa près d'elle, s'étendit sur la banquette et posa la nuque au creux de sa robe.