Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Lorsqu'elle entendit, dans le corridor, le pas des garçons qui venaient chercher les bagages, redressant soudain la tête, elle tourna tout son corps vers lui ; et son regard reflétait un tel excès de désespoir, de terreur et de tendresse, qu'il tendit les bras :
— « Loulou ! »
Mais la porte s'ouvrait. Les hommes envahirent la chambre.
Rachel se leva. Elle avait attendu qu'il y eût des témoins pour pouvoir lui dire adieu. Elle fit un pas et se trouva contre Antoine. Il ne voulut pas l'enlacer, il n'eût pu desserrer les bras pour la laisser partir. Il sentit une dernière fois sous ses lèvres la bouche chaude, amollie, hoquetante. Il devina qu'elle murmurait :
— « Adieu, mon Minou. »
Elle se dégagea très vite, et, par la porte grande ouverte sur le couloir obscur, elle disparut sans se retourner, tandis qu'il restait debout, tordant ses mains, et sans autre sensation qu'une sorte de surprise.
Elle lui avait fait promettre qu'il ne l'accompagnerait pas au paquebot. Mais il était convenu qu'il irait à l'extrémité de la digue nord, au pied du phare, afin d'apercevoir la Romania à sa sortie du port. Dès qu'il eut entendu s'éloigner la voiture, il sonna pour faire porter son bagage à la consigne ; il ne voulait plus avoir à rentrer dans cette chambre. Puis il se jeta dehors, dans la nuit.
La ville était morte et ruisselait sous le brouillard. De tragiques nuées la couvraient encore ; d'autres nuages s'amoncelaient à l'horizon ; et, entre ces deux restes d'orage qui cherchaient à se joindre, une pâle tranche de ciel semblait fondre.
Antoine allait, sans connaître son chemin. Sous un réverbère, il lutta contre la tourmente pour déplier un plan de la ville. Puis, perdu dans la brume, mais guidé par le bruit des vagues et l'avertissement lointain de la trompe marine, fendant le vent qui plaquait son manteau contre ses jambes, il traversa des terrains glissants de boue et atteignit un quai mal cimenté où il s'engagea.
La digue se rétrécissait en s'avançant dans la mer. À droite, s'élevait l'ample cadence de l'océan libre, tandis que, à gauche, l'eau captive dans le bassin du port ne faisait entendre qu'un clapotis confus ; et, venant on ne savait d'où, mais de plus en plus net, le rauque mugissement de la corne de brume emplissait le ciel : Heuh heuh ! heuh !
Après dix minutes de marche, et sans avoir rencontré un être vivant, Antoine distingua, presque au-dessus de lui, l'éclat du phare que le brouillard lui avait caché jusque-là. Il atteignait le bout de la jetée.
Il s'arrêta au seuil des marches qui conduisaient à la plate-forme et chercha à s'orienter. Il était seul dans les rumeurs mêlées du vent et du large. Juste en face de lui, une lueur crémeuse indiquait l'est, où sans doute, pour d'autres, se levait un soleil d'hiver. À ses pieds, un escalier, taillé dans le granit, s'enfonçait vers l'abîme invisible de l'eau : même en se penchant, il ne pouvait apercevoir les vagues qui battaient le môle ; mais il entendait, au-dessous de lui et tout près, leur respiration régulière, faite d'un long soupir suivi d'un sanglot mou.
Le temps s'écoulait sans qu'il en eût conscience. Peu à peu, une plus grande clarté filtrait à travers cette vapeur qui, de toutes parts, l'isolait du monde vivant. Il voyait maintenant scintiller le feu de la digue sud, et il n'osait plus quitter des yeux l'espace argenté qui séparait son phare de l'autre : car c'était là, entre ces deux foyers, qu'elle allait surgir.
Brusquement, très à gauche du point vers lequel il était tourné, une silhouette émergea en plein milieu de ce halo qui marquait la naissance du jour. Masse étroite et haute, qui se formait à vue d'œil dans l'air laiteux, s'élargissait, devenait un navire, un immense navire décoloré, piqueté de lumières et traînant derrière lui un panache sombre et bas.
La Romania virait pour prendre la passe.
Antoine, les poings crispés sur la rampe de fer, le visage fouetté par la pluie, dénombrait machinalement les ponts, les mâts, les cheminées… Rachel ! Elle était là, à quelque cent mètres, comme lui penchée sans doute, penchée vers lui, fixant sur lui, sans le voir, des yeux aveuglés de larmes ; et tout leur amour mutilé, qui les tendait encore une fois l'un vers l'autre, était impuissant à leur procurer la consolation d'un suprême geste d'adieu. Seul le pinceau lumineux du phare, par-dessus la tête d'Antoine, atteignait de son intermittente caresse cette masse sans visage, qui, déjà, s'évanouissait de nouveau dans la buée, emportant, comme un secret, la dernière et si peu certaine conjonction de leurs regards.
Longtemps Antoine demeura là, sans une larme, l'esprit somnolent, ne songeant pas à repartir. Ses oreilles, accoutumées à la corne de brume, n'entendaient même plus son lancinant appel.
Enfin, il consulta sa montre et revint vers la ville. Il était transi. Il hâtait le pas, et pataugeait dans les flaques, sans les voir. Les chantiers de l'avant-port avaient allumé leurs globes mauves ; des coups de maillet sonnaient mat dans l'atmosphère ouatée. Une ville de rêve s'élevait derrière la plage, que battait la marée haute. Des files de tombereaux s'engageaient à travers les galets, menant avec eux un cortège de cris, de claquements de fouets ; et ce tapage, après tant de silence, fut un soulagement pour Antoine : il s'arrêta pour écouter les roues ferrées qui crissaient dans les silex.
Puis, tout à coup, il réfléchit que son train n'était qu'à dix heures. Pas une fois, il n'avait envisagé ces trois heures d'attente : tout le prévu cessait pour lui avec le départ de Rachel. Que devenir ? Le vide mortel de ces heures sans projets aggravait à tel point sa détresse, qu'il fut incapable de lutter davantage, et, s'adossant contre une palissade, il pleura.
Il repartit, sans s'en apercevoir, cheminant droit devant lui.
Les rues s'animaient. Près des fontaines, une marmaille dépeignée se disputait l'eau. Des camions, qui tenaient la largeur de la chaussée, roulaient bruyamment vers les docks. Antoine marcha longtemps, sans savoir où il allait. Il se retrouva, au plein jour, devant les éventaires fleuris de la place où était leur hôtel : c'était là qu'hier avant d'aller dîner, il avait failli choisir pour Rachel une brassée de chrysanthèmes : mais il s'était abstenu, de même qu'ils avaient évité, d'un tacite accord, et jusqu'à la minute de la séparation, tout geste, toute parole, qui eût pu rompre leurs volontés et faire crever ce chagrin qu'ils contenaient avec tant de peine.
Alors il se souvint qu'il avait à prendre son bulletin de consigne au bureau de l'hôtel, et le désir lui vint de revoir encore une fois leur chambre, ce lit… Mais l'appartement n'était plus vacant ; on venait de le donner à deux voyageuses.
Il redescendit le perron, désespéré, erra autour d'un square, reconnut une rue qu'ils avaient prise ensemble, et refit le chemin qui menait à cette taverne où ils avaient entendu les Napolitains. Là, il eut envie d'entrer.