Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « De son père ? »
— « Oui, mon petit ! Ah ! çà, j'avoue que j'y ai souvent repensé depuis ! » s'écria-t-elle avec une explosion de joie rancunière. « J'ai souvent revu sa tête, à lui ! Sa face blême ! Et la balafre, qui devenait de plus en plus foncée ! Ah ! il aimait cogner, lui aussi : même qu'il cognait dur ! Pourtant, cette fois, ah ! ah ! c'est lui qui l'avait reçu, le coup de cravache. »
— « Mais… quoi ? »
— « Eh bien, je n'ai jamais su au juste ce qui s'était passé ce matin-là… Clara devait se refuser depuis les fiançailles. C'est l'idée qui m'est venue tout de suite. Je me suis rappelé certaines choses qui m'avaient étonnée déjà ; et, en un instant, j'ai deviné, j'ai vu clair… Hirsch est sorti de la chambre, en grand seigneur, sans me dire un mot ; il avait l'air d'être bien certain que je ne parlerais pas. Il avait raison, tu vois. Moi, j'ai pressé Clara de questions. Elle m'a tout avoué. Mais elle m'a juré — et ça, elle était sincère, j'en suis sûre, — elle m'a juré que c'était fini pour toujours, qu'elle se mariait justement pour échapper à tout ça. Échapper à Hirsch ? Ou bien échapper à… à sa propre passion ? Voilà ce que j'aurais dû me demander ce jour-là. J'aurais dû comprendre que ce n'était pas fini du tout, rien qu'à la façon dont elle parlait de lui ! » Elle fit une pause, avant d'ajouter, d'une voix sourde : « Tant qu'une femme parle d'un homme avec cette espèce de haine-là, c'est qu'elle l'a toujours dans la peau ! »
Elle demeura songeuse, de nouveau, pendant une minute, le front bas, les yeux à terre. Puis elle reprit :
— « J'en ai bien eu la preuve ensuite, puisque c'est elle, Clara, qui, en plein voyage de noces… Saisis-tu ? C'est elle qui a fait venir Hirsch en Italie !.. Ensuite, il me manque des détails. Mais, sûrement, Aaron a dû les surprendre : sans quoi il n'aurait pas cherché à se noyer… Ce que je n'ai jamais bien éclairci, c'est l'intention de Clara. Pourquoi a-t-elle rejoint son mari dans la barque ? Pour l'empêcher de se tuer ? Ou bien, pour mourir avec lui ? On peut supposer l'un ou l'autre… Quel tête-à-tête, hein, dans ce bateau, en pleine nuit, au milieu du lac ? Je me suis cent fois demandé ce qui s'était passé. A-t-elle avoué tout, cyniquement ? Elle en était capable… Aaron a-t-il voulu la supprimer, pour être bien sûr que, lui mort, ça ne continuerait pas ?… On a retrouvé, le lendemain, leur bateau vide ; et plusieurs jours après, les deux cadavres, ensemble… Mais le plus bizarre de tout, pour moi, c'est que Hirsch m'a télégraphié de venir, sans attendre qu'on ait commencé les recherches, le soir même de la promenade, avant la fermeture du bureau ! » Elle poursuivit, après quelques secondes de rêverie : « D'ailleurs, tu as dû lire cette histoire dans les journaux de l'époque ; seulement ça ne t'a pas frappé. La police italienne a fait des enquêtes ; la police française s'en est mêlée aussi : on a perquisitionné à Paris, au domicile d'Aaron, au mien ; mais ils n'ont jamais trouvé le mot de l'énigme… J'en sais plus qu'eux ! »
— « Et ton Hirsch n'a jamais été inquiété ? »
Elle se redressa avec vivacité :
— « Non », articula-t-elle, « mon Hirsch n'a jamais été inquiété ! »
Dans sa voix, dans le coup d'œil dont elle enveloppa Antoine, il y avait du défi ; mais il n'y fit pas attention, car souvent, lorsqu'elle racontait sa vie passée, elle prenait un accent quelque peu provocant, comme si elle eût éprouvé du plaisir à étonner cet homme qui lui en avait si fort imposé, le premier soir de leur rencontre.
— « Hirsch n'a jamais été inquiété », répéta-t-elle sur un autre ton, en ricanant ; « mais il a trouvé plus prudent de ne pas rentrer en France, cette année-là ! »
— « Es-tu sûre que c'est elle, la fille, qui, en plein voyage de noces… »
— « Assez », fit-elle en se jetant vers lui, avec cette passion qu'elle manifestait presque toujours lorsqu'il venait d'être question de Hirsch entre eux ; et elle lui ferma la bouche d'un baiser impérieux. « Ah, tu n'es pas comme les autres, toi ! » murmura-t-elle, en se pelotonnant contre lui. « Tu es bon, toi, tu es généreux ! Tu es droit ! Ah ce que je t'aime, mon Minou ! » Et, comme Antoine, obsédé par ce récit, semblait prêt à la questionner encore, elle répéta : « Assez, assez… Ça m'énerve trop. Je veux oublier tout ça — le plus longtemps possible… Serre-moi fort, câline-moi… Oui, berce-moi, berce-moi bien, mon Minou, pour que j'oublie… »
Il la pressait entre ses bras. Et soudain, du fond de son inconscient, jaillit, comme un instinct nouveau, un besoin d'aventure : s'évader de cette existence rangée, recommencer tout à neuf, courir des risques, utiliser, pour des actes libres et gratuits, cette force qu'il avait été si fier d'asservir à des fins laborieuses !
— « Si nous partions, tous les deux ? Écoute-moi. Refaire notre vie ensemble, loin, loin… Tu ne sais pas ce dont je serais capable ! »
— « Toi ? » fit-elle, en riant.
Elle lui tendit ses lèvres. Et lui-même, dégrisé, cherchant à faire croire qu'il avait voulu plaisanter, sourit.
— « Comme je t'aime ! », dit-elle en le regardant de tout près, avec une angoisse dont il se souvint plus tard.
Antoine connaissait Rouen. Sa famille paternelle était d'origine normande ; M. Thibault comptait encore à Rouen plusieurs parents assez proches. De plus, Antoine y avait fait, huit années plus tôt, son service militaire.
Il fallut que Rachel l'accompagnât, dès avant le dîner, de l'autre côté des ponts, dans un faubourg encombré de soldats, pour longer un interminable mur de caserne.
— « L'infirmerie ! » s'écria joyeusement Antoine, désignant à Rachel un bâtiment éclairé. « Tu vois, la deuxième fenêtre ? Le bureau. En ai-je passé, des journées, là-dedans, sans rien faire, sans même pouvoir lire, à surveiller deux ou trois tire-au-flanc, et quelques amoureux endommagés ! » Il riait, sans rancune, et conclut : « Hein ? Ce que je suis heureux aujourd'hui ! »
Elle ne répondit rien et passa devant lui ; il ne vit pas qu'elle était prête à pleurer.
Un cinéma affichait l'Afrique inconnue ; Antoine montra l'enseigne à Rachel ; elle secoua la tête et l'entraîna vers leur hôtel.
De tout le dîner, il ne parvint pas à la faire rire ; et, songeant au mobile de leur voyage, il se reprochait un peu sa gaieté.
Mais dès qu'ils furent dans leur chambre, elle se suspendit à son cou :
— « Il ne faut pas m'en vouloir », fit-elle.
— « De quoi donc ? »
— « De te gâter notre balade. »
Il voulut protester. Elle l'étreignit de nouveau, répétant comme pour elle seule :
— « Ah, que je t'aime ! »
Le lendemain, de bonne heure, ils gagnèrent Caudebec.
La chaleur se faisait plus lourde ; le fleuve coulait, très large, sous une buée qui scintillait. Antoine traîna les colis jusqu'au petit hôtel qui louait des voitures. Celle qu'ils commandèrent vint, longtemps à l'avance, se ranger devant la fenêtre près de laquelle ils déjeunaient. Rachel écourta le dessert. Elle entassa elle-même tous ses paquets dans la capote, expliqua en détail au cocher l'itinéraire qu'elle voulait suivre, et s'élança gaiement dans la vieille calèche.
Plus elle approchait du moment pénible de son voyage, plus elle semblait retrouver son animation. Le trajet l'enchanta : elle reconnaissait les montées, les descentes, les calvaires, les places des villages. Tout l'étonnait ; on eût dit qu'elle n'avait jamais quitté la banlieue :