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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Umbilicus sicut crater eburneus », murmura-t-il. Puis, après un instant de silence, sentant bien que la pensée de Rachel n'était pas avec lui, il questionna : « À quoi penses-tu ? »

— « À rien. » Elle fit un effort pour prendre un air amusé : « À ta cravate de maître d'école ! » s'écria-t-elle, en glissant un doigt sous l'étoffe. « Dire que, même pour voyager, tu ne sais pas faire le nœud un peu lâche, un peu libre ! » Elle s'étira, sourit encore : « Quelle chance d'être seuls !.. Parle, toi ! Raconte-moi des choses. »

Il rit :

— « Mais c'est toujours toi qui racontes ! Moi, mes malades, mes examens… Comment pourrais-je avoir quelque chose à raconter ? J'ai toujours vécu comme une taupe dans sa taupinière : c'est toi qui m'as fait sortir de mon trou, et regarder l'univers ! »

Jamais encore il n'avait fait cet aveu devant elle. Elle s'inclina, prit à deux mains la tête chérie qui reposait sur ses genoux, et la considéra :

— « C'est vrai ? Est-ce bien vrai ? »

— « Tu sais », reprit-il, sans changer de place, « l'an prochain, on ne restera pas tout l'été à Paris. »

— « Non. »

— « Je n'ai pas demandé de vacances cette année ; je m'arrangerai pour avoir quinze jours. »

— « Oui. »

— « Peut-être trois semaines. »

— « Oui. »

— « On s'en ira ensemble, n'importe où… N'est-ce pas ? »

— « Oui. »

— « Dans la montagne, si tu veux. Dans les Vosges. Ou en Suisse. Ou même plus loin ? »

Rachel demeurait songeuse.

— « À quoi penses-tu ? » dit-il.

— « À ça. En Suisse, oui. »

— « Ou bien aux lacs italiens. »

— « Ah, non ! »

— « Pourquoi ? Tu n'aimes pas les lacs italiens ? »

— « Non. »

Toujours allongé et bercé par les cahots du train, il consentit :

— « Eh bien, nous irons ailleurs… Où tu voudras. » Mais, après une pause, il reprit, paresseusement : « Pourquoi n'aimes-tu pas les lacs italiens ? »

Elle promenait le bout de ses doigts sur le front d'Antoine, sur ses paupières, sur ses tempes qui étaient un peu creusées, comme ses joues ; elle ne répondit pas. Il avait baissé les paupières ; mais la même idée stagnait dans son cerveau somnolent :

— « Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce que tu as contre les lacs italiens ? »

Elle eut un imperceptible mouvement d'humeur :

— « C'est là qu'Aaron est mort, na ! Mon frère, tu sais ? À Pallanza. »

Il regretta son insistance ; pourtant il ajouta :

— « Est-ce qu'il vivait là-bas ? »

— « Oh ! non ; il y était en voyage. En voyage de noces. » Elle fronça les sourcils, puis, au bout d'un instant, comme si elle eût deviné la pensée d'Antoine, elle murmura : « Tout de même, ce que j'en ai vu, déjà, de toutes sortes… »

— « Tu es brouillée avec ta belle-sœur ? » demanda-t-il. « Tu n'en parles jamais. »

Le train s'arrêtait. Elle se leva et se pencha à la portière. Cependant, elle avait entendu la question d'Antoine, car elle se retourna :

— « Quoi ? Quelle belle-sœur ? Clara ? »

— « La femme de ton frère : tu dis qu'il est mort pendant son voyage de noces. »

— « Elle est morte avec lui. Je t'ai raconté ça… Non ? » Elle continuait à regarder dehors. « Ils se sont noyés dans le lac. Personne n'a jamais su ce qui s'était passé. » Elle hésita : « Personne — sauf Hirsch, peut-être. »

— « Hirsch ? » fit-il, se soulevant sur un coude. « Il était donc là-bas avec eux ? Mais… toi aussi, alors ? »

— « Ah, ne parlons pas de ça aujourd'hui », supplia-t-elle, en venant se rasseoir. « Passe-moi mon sac. Tu as faim ? » Elle dépapillota une croquette de chocolat, la mit entre ses dents, et l'offrit ainsi à Antoine, qui, souriant, se prêta au jeu.

— « Comme ça, c'est meilleur », dit-elle, avec un clin d'œil gourmand. Et, d'une façon inattendue, brusque, elle reprit : « Clara était la fille de Hirsch ; saisis-tu, maintenant ? C'est par la fille que j'ai connu le père. Je ne t'ai jamais dit ça ? »

Il fit signe que non, mais se retint de la questionner davantage, cherchant à relier ces détails nouveaux à ceux qu'il avait recueillis déjà. D'ailleurs, Rachel ne tarda pas à reprendre la parole, comme toujours lorsqu'il cessait de l'interroger :

— « Tu n'as pas vu la photo de Clara ? Je te la chercherai. C'était une camarade à moi. Je l'avais connue dans la petite classe. Mais elle n'est restée qu'un an à l'Opéra. Elle n'avait pas la santé. Peut-être aussi Hirsch préférait-il la garder près de lui : c'est bien possible… Je m'étais liée avec elle, j'allais la voir, le dimanche, au manège de Neuilly. C'est comme ça que j'ai pris mes premières leçons d'équitation, en même temps qu'elle. Et puis, plus tard, nous avons gardé l'habitude de monter ensemble tous les trois. »

— « Qui ça, tous les trois ? »

— « Eh bien, Clara, Hirsch et moi. À partir de Pâques, je venais les prendre à six heures du matin, trois fois par semaine. Il fallait que je sois rentrée à huit heures, pour l'Opéra. À ces heures-là, le Bois était à nous, c'était délicieux. » Elle se tut un instant. Il la regardait, accoudé sur la banquette, et ne bougea pas. « Une fille fantasque », reprit-elle, suivant le fil de ses souvenirs. « Très crâne, très bonne ; du charme ; un charme un peu voyou ; et, par moments, le regard terrible de son père. C'était ma meilleure amie, en ce temps-là. Il y avait des années qu'Aaron s'en était toqué : il ne travaillait que pour pouvoir l'épouser, un jour. Clara ne voulait pas. Hirsch, non plus, naturellement. Enfin, elle s'est décidée, brusquement, sans que je me sois tout d'abord expliqué pourquoi. D'ailleurs, même au moment des fiançailles, je ne me doutais de rien. Quand j'ai su, il était trop tard pour dire quelque chose. » Elle fit une pause. « Et puis, trois semaines après leur mariage, j'ai reçu le télégramme de Hirsch qui m'appelait à Pallanza. J'ignorais qu'il avait été les rejoindre ; mais, lorsque j'ai appris qu'il était là-bas, j'ai tout de suite flairé le drame ! Au reste, ça n'est pas un secret. On a bien vu qu'il y avait des ecchymoses autour du cou de Clara. Il avait dû l'étrangler. »

— « Qui, il ? »

— « Aaron. Son mari. Il avait loué une barque, ce soir-là, pour aller se promener sur le lac, seul. Hirsch l'avait laissé faire : il y trouvait son compte ; il avait probablement ses raisons : il savait qu'Aaron voulait se suicider. Et Clara aussi s'en doutait : puisqu'elle a profité d'un moment où Hirsch ne la surveillait pas, pour sauter dans la barque, qui démarrait. Du moins, c'est ce que j'ai deviné peu à peu, car Hirsch… » Un frisson la secoua : « Il est impénétrable », articula-t-elle.

Puis, comme elle se taisait de nouveau, Antoine demanda :

— « Mais pourquoi, se suicider ? »

— « Aaron parlait toujours de ça. Une marotte ; dès l'enfance. C'est même pour ça que je n'avais rien osé lui dire, et que je l'avais laissé se marier. Ah ! » fit-elle, avec un accent de douleur profonde, « je me le suis tant reproché depuis ! Peut-être que, si j'avais parlé, à ce moment-là… » Et, regardant Antoine, comme s'il pouvait la disculper devant sa propre conscience : « J'avais surpris leur secret, oui. Mais était-ce une raison pour le révéler à Aaron ? Dis ? Il avait plusieurs fois déclaré qu'il se tuerait, si Clara ne l'épousait pas ! Il l'aurait fait, si je lui avais appris ce que j'avais découvert, par hasard… Tu ne crois pas, toi ? »

Antoine ne pouvait répondre ; mais il répéta :

— « Par hasard ? »

— « Oh, tout à fait par hasard ; un matin que je venais chercher Clara et Hirsch pour aller au Bois. J'étais montée tout droit à la chambre de Clara ; en approchant, j'ai entendu un bruit de lutte ; j'ai couru… La porte était entrouverte : Clara était sans corsage, les bras nus ; elle s'empêtrait dans sa jupe d'amazone ; et, au moment où je poussais le battant, je l'ai vue saisir sa cravache qui était sur une chaise, et vlan ! un grand coup cinglé à travers la figure de Hirsch !

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