Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Non, mais, regarde ! Ces poules ! Et cette vieille paralytique qui se rôtit au soleil ! Et cette barrière, avec un bloc de pierre pour faire le contrepoids ! Sont-ils retardés par ici ! Tu vois, je t'avais prévenu : la vraie brousse ! »
Lorsqu'elle aperçut, dans la vallée, les toits éparpillés autour de la petite église du Gué-la-Rozière, elle se leva tout debout dans la voiture, et son visage s'illumina comme si elle eût retrouvé son pays natal.
— « Le cimetière est à gauche, loin du bourg. Derrière ces peupliers. Attends, tu vas le voir… Vous traverserez le village au trot », dit-elle au cocher, quand ils atteignirent les premières maisons du Gué.
Cachées au fond des cours herbues, les façades blanches, rayées de noir et coiffées de chaume, brillaient à travers les pommiers ; les volets étaient clos. Ils passèrent devant un toit d'ardoises entre deux ifs.
— « La mairie », fit Rachel, ravie. « Rien n'a changé ! C'est là qu'on a dressé les actes… Tu vois, là-bas, derrière ? Eh bien, c'est là qu'elle habitait, sa nourrice. De braves gens. Ils ont quitté le pays : sans quoi j'irais tout de même l'embrasser, la vieille… Tiens, j'ai habité ici, une fois. Quand je venais, on me logeait chez ceux qui avaient un lit à prêter. Je prenais mes repas avec eux, je riais de leur patois. Ils me regardaient comme une bête de ménagerie. Les bonnes femmes venaient me voir au lit à cause de mes pyjamas. Des retardés, par ici, ce n'est pas croyable ! Mais de braves gens. Ils ont tous été si gentils pour moi, quand la petite est morte ! Après, je leur ai envoyé tout et le reste : des fruits confits, des rubans à mettre sur leurs coiffes, des liqueurs pour le curé. » Elle se leva de nouveau. « Le cimetière est là, après la côte. Regarde bien : tu vas voir les tombes dans le creux. Tiens, mets ta main : sais-tu pourquoi le cœur me saute ? J'ai toujours peur de ne pas la retrouver, ma pauvre gosse. Parce que nous n'avons pas voulu payer une perpétuité ; dans le pays, ils nous ont tous dit que ça n'est pas la mode. Mais, malgré moi, chaque fois que j'arrive, je me dis : “Et s'ils me l'avaient fichue en l'air ?” Ils en auraient le droit, tu sais !.. Arrêtez-vous devant l'allée, mon vieux ; on ira à pied jusqu'à la porte… Viens, viens vite ! »
Elle avait bondi hors de la calèche et se hâtait vers la grille ; elle l'ouvrit, disparut derrière un pan de mur, et, presque aussitôt, reparut, pour crier à Antoine :
— « Elle y est toujours ! »
Le soleil frappait son visage où il n'y avait que de la joie. Elle s'éclipsa de nouveau.
Antoine la rejoignit. Elle se tenait campée, les mains aux hanches, devant un coin envahi d'herbes folles, à l'angle de deux murailles ; des débris de clôture émergeaient à travers les orties.
— « Elle y est toujours, mais dans quel état ! Ah, pauvre gosse, tu pourras dire qu'il est bien peigné, ton cimetière ! Et je leur envoie vingt francs par an, pour l'entretien ! »
Puis, se tournant vers Antoine, avec une légère hésitation dans la voix, comme pour s'excuser d'un caprice :
— « Découvre-toi, mon Minou, tu veux bien ? » Antoine rougit et retira son chapeau.
— « Ma pauvre gosse », fit-elle tout à coup. Elle appuya sa main sur l'épaule d'Antoine, et ses yeux s'emplirent de larmes. « Dire que je ne l'ai même pas vue mourir », murmura-t-elle. « Je suis arrivée trop tard. Un petit ange, un vrai petit ange, pâle… » Soudain elle s'essuya les yeux et sourit : « Drôle de balade que je te fais faire, hein ? Que veux-tu, c'est de l'histoire ancienne, mais ça vous remue quand même. Heureusement qu'il y a du travail, ça vous empêche de penser… Viens. »
Il fallut retourner à la voiture, et sans accepter l'aide du cocher, transporter dans le cimetière les paquets que Rachel, agenouillée dans l'herbe, tint à déballer elle-même. Méthodiquement, elle étala sur une dalle voisine une pelle, une serpe, un maillet, puis un vaste carton, qui contenait une couronne en perles blanches et bleues.
— « Je comprends pourquoi c'était si lourd », dit Antoine en souriant.
Elle se releva gaiement :
— « Aide-moi donc, au lieu de goguenarder. Ôte ton veston… Tiens, prends la serpe. Il s'agit de couper, d'arracher ces saletés-là qui dévorent tout. Tu vois, on retrouve dessous les briques qui marquent la place. N'était pas grand, son cercueil, ni lourd, pauvre chou !.. Ça, donne ! C'est le reste d'une couronne. Elle n'est pas jeune, celle-là : À notre fille chérie. C'est Zucco qui l'avait apportée. Je n'étais plus avec lui depuis un an, mais je l'avais fait prévenir tout de même, tu saisis ? Il a été convenable d'ailleurs, il est venu, il était en noir. Ma foi, j'étais contente, j'étais moins seule pour l'enterrement… Ce qu'on est bête !.. Attends : ça, c'est la croix. Relève-la, on la consolidera tout à l'heure. »
En écartant les herbes, Antoine eut une brusque émotion : il n'avait pas aperçu d'abord l'inscription entière : Roxane-Rachel Gœpfert. Le premier prénom était effacé ; il n'avait lu que le nom de son amie. Il resta quelques secondes rêveur.
— « Eh bien », fit Rachel, « à l'ouvrage ! Commençons par ici. »
Antoine s'y mit franchement ; il ne faisait rien à demi. En manches de chemise, maniant serpe et bêche, il transpira bientôt comme un manœuvre.
— « Les couronnes », dit-elle, « passe-les-moi, que je les essuie à mesure… Hé, mais il en manque une ! Regarde voir ? Celle de Hirsch, la plus belle ! En fleurs de porcelaine ! Ah, par exemple, ça, c'est raide ! »
Antoine la suivait des yeux avec amusement : sans chapeau, ses cheveux ébouriffés rutilant au soleil, la lèvre irritée et moqueuse, la jupe relevée et ses manches retroussées jusqu'aux coudes, elle parcourait en tous sens l'enclos, inspectant chaque tombe et bougonnant, furieuse :
— « Ils me l'auront empruntée, pardi, les voraces ! »
Elle revint, découragée :
— « J'y tenais tant ! Ils s'en seront fait des breloques. Ils sont si retardés, tu sais !.. Mais », reprit-elle, apaisée comme par enchantement, « j'ai découvert là-bas du sable jaune qui va faire coquet. »
De quart d'heure en quart d'heure, la petite sépulture prenait une apparence nouvelle : la croix, redressée, puis enfoncée à coups de maillet, dominait le rectangle de briques, entièrement désherbé ; et, tout autour, un étroit chemin sablé achevait de donner à la tombe un air entretenu.
Ils n'avaient pas remarqué que l'horizon s'ennuageait, et ils furent surpris par les premières gouttes. Un orage se formait au-dessus de la vallée. Sous le ciel d'étain, les pierres devinrent plus blanches, l'herbe plus verte.
— « Dépêchons ! » cria Rachel. Elle eut vers la tombe un sourire maternel : « Nous avons bien travaillé », murmura-t-elle ; « on dirait un petit jardin de villa ! »
Antoine avait remarqué, à l'angle des murs, la branche tombante d'un rosier qui balançait dans le vent deux roses au cœur de safran. Il eut l'idée de les offrir, en guise d'adieu, à la petite Roxane. Le respect humain l'arrêta : il préféra laisser à la mère ce geste romantique, cueillit les fleurs et les tendit à Rachel.
Elle les prit, et hâtivement les piqua dans son corsage.
— « Merci », dit-elle. « Mais filons, mon chapeau va être perdu. » Et elle s'enfuit vers la voiture, sans se retourner, tenant à deux mains sa jupe que commençait à fouetter la pluie.
Le cocher avait dételé, et s'abritait, avec son cheval, dans le renfoncement de la haie. Antoine et Rachel se réfugièrent au fond de la calèche, sous la capote, et déplièrent sur leurs genoux le lourd tablier qui puait le cuir moisi. Elle riait, amusée par l'imprévu de cet orage, heureuse aussi du devoir accompli.