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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Il chercha la table où ils avaient dîné, le garçon qui les avait servis. Mais il ne reconnaissait rien de ce qu'il croyait avoir vu la veille. Le jour implacable de la verrière transformait ce lieu de plaisir en un vaste hangar, sordide et glacé ; les chaises s'entassaient sur les tables ; l'estrade des musiciens — avec ses pupitres renversés, son violoncelle couché dans un cercueil noir, son piano recouvert d'une toile cirée semblable à la dépouille écailleuse d'un pachyderme — flottait parmi cet océan de poussière comme un radeau chargé de cadavres.

— « Vous permettez, Monsieur ? »

Un garçon venait balayer sous la table. Antoine mit ses jambes sur la banquette, et son regard s'attarda au va-et-vient du balai : un bouchon, deux allumettes, une pelure d'orange… non : de mandarine… Un courant d'air traversa la salle, éparpilla les détritus. Le garçon toussa. Antoine se ressaisit : avait-il laissé passer l'heure du train ? Il se leva, cherchant des yeux la pendule : hélas, il n'était là que depuis sept minutes.

Se rasseoir ? Non. Il sortit ; et, mû par cette idée fixe que, une fois dans le wagon, il ne souffrirait plus autant, il se jeta dans un fiacre et gagna la gare, comme un refuge.

Mais là, son bagage enregistré, il fallait attendre de nouveau, attendre plus d'une heure encore !

Il se remit à marcher. Il fuyait le long des quais comme s'il eût été pourchassé. « Qu'est-ce que tu me veux ? », pensa-t-il, toisant un mécanicien, qui, du haut de sa machine arrêtée, le regardait. Il se retourna et vit qu'un groupe d'hommes d'équipe le suivait des yeux.

Alors il se raidit, revint sur ses pas, poussa la porte de la salle d'attente, et se laissa choir sur un fauteuil. Il était seul dans la pièce solennelle et obscure. Contre la porte vitrée de la salle, une vieille, accroupie et dont il voyait se balancer la nuque grisonnante, berçait un enfant et psalmodiait, d'une voix presque jeune mais sans timbre, cette ancienne chanson, écœurante de douceur, que Mademoiselle chantait souvent à Gise, autrefois :

— À la pê-che des mou-les, Je ne veux plus aller, ma-man…

Ses yeux s'emplirent de larmes. Ne plus rien entendre, ne plus rien voir !

Il mit son visage dans ses mains. Mais, aussitôt, Rachel fut contre lui : ce parfum d'ambre qui lui restait aux doigts pour avoir, cette nuit, manié le collier de Rachel ! Il sentit contre sa poitrine la chair ronde de l'épaule, contre ses lèvres le grain tiède de la peau !.. Choc si brutal qu'il rejeta la tête en arrière, et qu'il s'immobilisa, les mains écartées et cramponnées aux bras du fauteuil, la tête durement butée dans le rembourrage du dossier. La phrase de Rachel lui vint à la mémoire : « J'ai pensé me tuer… » Oui ; en finir ! Le suicide, seule issue à de telles angoisses… Un suicide sans préméditation, presque sans consentement, simplement pour échapper, n'importe comment, avant qu'elle ait atteint son paroxysme, à cette souffrance dont l'étau se resserre !

Tout à coup, il sursauta, et, d'un bond, fut debout : un homme, qu'il n'avait pas vu venir, lui touchait le bras. Il faillit, d'un geste réflexe, le repousser, l'abattre d'un coup de poing.

— « Ben quoi ? » fit l'homme.

C'était un vieux, qui poinçonnait les billets.

— « Le… le train de Paris ? » bégaya Antoine.

— « Troisième quai. »

Antoine fixa sur l'homme deux yeux de somnambule et s'élança d'un pas mou vers le hall.

— « Vous avez le temps, l'est pas formé ! » cria l'autre. Puis, comme Antoine, avant de disparaître, s'était, en flageolant, heurté au battant de la porte, le vieux haussa les épaules :

— « Et ça veut faire le costaud ! » grommela-t-il.

Juillet 1922-juillet 1923.

LA CONSULTATION

(1928)

I

Midi et demi, rue de l'Université.

Antoine sauta de taxi et s'engouffra sous la voûte. « Lundi : mon jour de consultation », songea-t-il.

— « Bonjour, M'sieur. »

Il se retourna : deux gamins semblaient s'être mis à l'abri du vent dans l'encoignure. Le plus grand avait retiré sa casquette, et dressait vers Antoine sa tête de moineau, ronde et mobile, son regard hardi. Antoine s'arrêta.

— « C'est pour voir si vous ne voudriez pas donner un remède à… à lui, qui est malade. »

Antoine s'approcha de « lui », resté à l'écart.

— « Qu'est-ce que tu as, petit ? »

Le courant d'air, soulevant la pèlerine, découvrit un bras en écharpe.

— « C'est rien », reprit l'aîné avec assurance. « Pas même un accident du travail. Pourtant, c'est à son imprimerie qu'il a attrapé ce sale bouton-là. Ça le tire jusque dans l'épaule. »

Antoine était pressé.

— « De la température ? »

— « Plaît-il ? »

— « A-t-il de la fièvre ? »

— « Oui, ça doit être ça », fit l'aîné, balançant la tête, et scrutant d'un œil soucieux le visage d'Antoine.

— « Il faut dire à tes parents de le conduire, pour la consultation de deux heures, à la Charité ; le grand hôpital, à gauche, tu sais ? »

Une contraction, vite réprimée, du petit visage trahit la déception de l'enfant. Il eut un demi-sourire engageant :

— « Je pensais que vous auriez bien voulu… »

Mais il se reprit aussitôt, et, sur le ton de quelqu'un qui sait depuis longtemps prendre son parti devant l'inévitable :

— « Ça ne fait rien, on s'arrangera. Merci, M'sieur. Viens Loulou. »

Il sourit sans arrière-pensée, agita gentiment sa casquette, et fit un pas vers la rue. Antoine, intrigué, hésita une seconde :

— « Vous m'attendiez ? »

— « Oui, M'sieur. »

— « Qui vous a… ? » Il ouvrit la porte qui menait à l'escalier. « Entrez là, ne restez pas dans le courant d'air. Qui vous a envoyés ici ? »

— « Personne. » La frimousse de l'enfant s'éclaira. « Je vous connais bien, allez ! C'est moi, le petit clerc de l'étude… L'étude, au fond de la cour ! »

Antoine se trouvait à côté du malade et lui avait machinalement pris la main. Le contact d'une paume moite, d'un poignet brûlant, suscitait toujours en lui un émoi involontaire.

— « Où habitent tes parents, petit ? »

Le cadet tourna vers l'aîné son regard las :

— « Robert ! »

Robert intervint :

— « On n'en a pas, M'sieur. » Puis, après une courte pause : « On loge rue de Verneuil. »

— « Ni père ni mère ? »

— « Non. »

— « Des grands-parents, alors ? »

— « Non, M'sieur. »

La figure du gamin était sérieuse ; le regard franc ; aucun désir d'apitoyer ni même d'intriguer ; aucune nuance de mélancolie non plus. C'était l'étonnement d'Antoine qui pouvait sembler puéril.

— « Quel âge as-tu ? »

— « Quinze ans. »

— « Et lui ? »

— « Treize ans et demi. »

« Le diable les emporte ! » se dit Antoine. « Une heure moins le quart, déjà ! Téléphoner à Philip. Déjeuner. Monter là-haut. Et retourner au faubourg Saint-Honoré avant ma consultation… C'est bien le jour !.. »

— « Allons », fit-il brusquement, « viens me montrer ça. » Et, pour ne pas avoir à répondre au regard radieux, nullement surpris d'ailleurs, de Robert, il passa devant, tira sa clef, ouvrit la porte de son rez-de-chaussée, et poussa les deux gamins à travers l'antichambre jusqu'à son cabinet.

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