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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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« Je te fais du chagrin, mon Minou ; mais écoute-moi, aie du courage, ça me fait du bien de tout te dire ; et pour toi aussi, c'est mieux que tu sois bien au courant de tout. J'ai pensé me tuer. Avec la morphine, c'est vite fait, sans histoires, sans douleur ; je m'étais même procuré la dose ; je l'ai jetée hier, avant de quitter Paris. Je veux vivre, vois-tu ; jamais je n'ai pour de bon désiré mourir… Tu n'as jamais eu l'air jaloux de lui, quand je t'en parlais. Tu avais raison. Comment serais-tu jaloux ? C'est lui, tu le sais bien, qui pourrait l'être de toi ! Je t'aime, mon Minou, je t'aime, toi, comme je n'ai jamais aimé personne : et lui, je le hais. Pourquoi ne pas le dire ? Je le hais. Ce n'est pas un homme, c'est… je ne sais quoi ! Je le hais et il me fait peur. Il m'a tant battue ! Il me battra encore. Peut-être qu'il me tuera… C'est qu'il est jaloux, lui ! Une fois déjà, sur la Côte d'Ivoire, il a payé un de nos porteurs pour me faire étrangler. Sais-tu pourquoi ? Parce qu'il avait cru que son boy était venu me retrouver une nuit, dans ma case. Il est capable de tout !..

« Il est capable de tout », reprit-elle d'une voix sombre, « mais on ne lui résiste pas… Écoute : une chose que je n'ai jamais eu le courage de te dire. Tu sais, à Pallanza, après le drame, quand je suis allée là-bas, appelée par lui ? Eh bien, c'est là que ça a commencé ! Pourtant, j'avais tout deviné ; et je mourais de peur devant lui : un jour, je n'ai pas osé boire une tisane qu'il m'avait préparée, parce qu'il avait eu un sourire bizarre en me l'apportant. Eh bien, malgré tout ça, malgré tout ça… Saisis-tu ? Ah ! tu ne peux pas te faire une idée de l'attraction de cet homme ! »

Antoine eut un nouveau frisson. Rachel lui jeta un peignoir sur les épaules, et continua, d'une voix sans passion :

— « Oh, il n'a pas eu besoin de me menacer, ni de me prendre de force. Il n'a eu qu'à attendre. Il le savait bien : il connaît son pouvoir. C'est moi qui suis venue frapper à sa porte ! Et il ne m'a ouvert que le second soir… Alors, j'ai tout abandonné pour partir avec lui ; je ne suis pas rentrée en France ; je l'ai suivi comme son chien, comme son ombre. Pendant deux ans, presque trois, j'ai tout supporté, les fatigues, les dangers, les coups, les avanies, la prison, tout. Oui, la prison ! Pendant trois ans, je n'ai pas cessé de trembler pour le lendemain ! On était quelquefois obligés de se cacher pendant des semaines sans oser sortir… À Salonique, un vrai scandale : nous avons eu toute la police turque à nos trousses : il a fallu changer cinq fois de nom pour gagner la frontière ! Toujours des histoires de mœurs. À Londres, dans un faubourg, il avait bien trouvé le moyen d'acheter toute une famille : une fille à soldats, ses deux sœurs, son jeune frère… Il appelait ça son mixed grill… Un jour, les policemen ont cerné la maison et nous ont pincés. Que pouvais-je dire ? Nous avons fait trois mois de préventive. Mais il est arrivé à nous faire relâcher… Ah, si je voulais tout raconter ! J'en ai vu, j'en ai enduré !..

« Tu te dis : “Je saisis maintenant pourquoi elle l'a quitté.” Eh bien, ça n'est pas vrai, ce n'est pas moi qui l'ai quitté ! Je t'ai menti. Jamais je n'aurais pu. C'est lui qui m'a chassée ! Et il riait ! Il m'a dit : “Va-t'en, et quand je voudrai, tu reviendras.” Je lui ai craché à la figure… Eh bien, veux-tu la vérité ? Depuis que je suis revenue, je ne pouvais penser qu'à lui ! J'attendais, j'attendais. Et voilà qu'il me rappelle enfin !.. Saisis-tu, maintenant, pourquoi je pars ? »

Elle se leva, vint s'agenouiller près d'Antoine, mit le front sur ses genoux, et pleura.

Il regardait sa nuque, secouée de sanglots. Ils tremblaient tous les deux.

Elle murmura, les yeux clos :

— « Comme je t'aime, mon Minou… »

De tout le jour, par un accord tacite, ils ne parlèrent plus de rien. À quoi bon ? Plusieurs fois, pendant le déjeuner, comme ils n'avaient pu éviter de s'asseoir l'un vis-à-vis de l'autre, leurs regards s'attirèrent, troubles des mêmes pensées, et se détournèrent résolument. À quoi bon ?

Elle avait à faire quelques emplettes sans importance, pour lesquelles elle usa beaucoup de temps et feignit de l'intérêt. Des bourrasques de pluie, portées par le vent du large, s'engouffraient dans les rues et sifflaient le long des maisons. Docilement, Antoine la suivit, de magasin en magasin, jusqu'à l'heure du dîner. Elle n'eut même pas à aller retenir sa place sur le paquebot, puisqu'elle voyageait à bord de la Romania, un cargo mixte qui venait d'Ostende, touchait Le Havre vers cinq heures du matin et repartait une heure plus tard, sans y faire station. Hirsch l'attendait à Casablanca. Il n'y avait pas un mot de vrai dans l'histoire du Congo belge.

Ils prolongèrent le dîner, éprouvant la même lâcheté devant la minute où ils allaient se retrouver en tête à tête dans leur chambre, pour la dernière nuit. Le restaurant où ils avaient échoué, immense hall, plein de monde, de lumières et de bruit, était à la fois une taverne, un dancing, une académie de billard : on pouvait y passer la soirée dans la fumée des cigares, le cliquetis des billes et la langueur des valses. Vers dix heures, une troupe d'Italiens ambulants fit irruption ; ils étaient une douzaine, en blouses rouges et pantalons blancs, avec des bonnets de pêcheurs napolitains dont les pompons leur dansaient sur l'épaule ; ils avaient tous un instrument, violon, guitare, tambourin, castagnettes, et, tout en jouant, ils chantaient à pleine voix et se démenaient comme des diables. Antoine et Rachel les regardaient, reconnaissants, heureux d'abandonner un instant à ces pitres leur attention épuisée de souffrir ; et, quand ces fous eurent fait la quête et chanté leurs derniers couplets, il leur sembla que leur mal redoublait. Alors ils se levèrent, et, frissonnant sous l'averse, ils rentrèrent à l'hôtel.

Il était minuit. On devait réveiller Rachel à trois heures.

Courte nuit, pendant laquelle les rafales de novembre ne cessèrent de rabattre la pluie sur le zinc du balcon, et qu'ils passèrent, sans parole, sans désir, blottis l'un contre l'autre comme deux enfants dévorés de chagrin.

Une seule fois, Antoine demanda :

— « Tu as froid ? »

Elle tremblait de tous ses membres.

— « Non », fit-elle, en se pressant contre lui, comme s'il pouvait encore la protéger, la sauver d'elle-même : « j'ai peur… »

Il ne répondit rien ; il était presque las de ne pas comprendre.

Au coup frappé à la porte, elle sauta du lit, échappant au dernier embrassement. Il lui en sut gré. Leurs volontés d'être forts s'étayaient l'une sur l'autre.

Ils s'habillèrent en silence ; ils affectaient le calme, échangeaient de menus services, prolongeaient jusqu'au bout les habitudes de la vie commune. Il l'aida à fermer une valise trop pleine et dut s'agenouiller dessus, de tout son poids, tandis qu'elle s'accroupissait sur le tapis pour tourner la clef. Enfin, lorsque tout fut prêt, lorsqu'il n'y eut plus un mot banal à dire, plus un geste à faire, lorsqu'elle eut roulé ses couvertures, mis sa toque de voyage, épinglé son voile, enfilé ses gants et boutonné la housse de son sac à main, il y eut encore quelques minutes à attendre avant l'arrivée de la voiture. Elle s'assit près de la porte sur une chaise basse, et, prise d'un froid subit, serrant les mâchoires pour ne pas claquer des dents, elle baissa la tête et étreignit ses genoux entre ses bras. Alors, lui aussi, ne sachant plus que dire ni que faire, n'osant s'approcher d'elle, il s'assit, les mains ballantes, sur la plus haute malle. Quelques instants passèrent dans un silence atroce, précurseur. Moment terrible, d'une telle acuité qu'ils n'auraient pu le supporter sans défaillir, s'ils n'avaient eu la certitude que, dans quelques secondes, il allait prendre fin. Rachel se souvint d'une coutume slave : là-bas, lorsqu'un être aimé va partir pour un très long voyage, tous s'asseyent autour du pèlerin et se recueillent un instant. Elle fut sur le point d'exprimer tout haut sa pensée ; mais elle n'était plus assez sûre de sa voix.

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