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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Gagné par son sang-froid, Antoine, pâle et les sourcils froncés, la considérait sans l'interrompre.

— « Mais », hasarda-t-il enfin, « cela peut être réglé assez vite… ? »

— « Oui et non. »

— « Quoi ? Un mois ?… Plus ? Deux ? » Sa voix trembla : « Trois mois ? »

— « Oui. »

— « Peut-être moins ? »

— « Oh, non ! Il faut déjà un mois pour y aller ! »

— « Et si nous trouvions quelqu'un à envoyer là-bas ? Quelqu'un de sûr ? »

Elle haussa les épaules :

— « Quelqu'un de sûr ? À quatre semaines de tout contrôle ? Avec des concurrents qui sont prêts à acheter toutes les complicités ? »

C'était si juste qu'il n'insista pas. En réalité, depuis le premier moment, il n'avait qu'un mot au bord des lèvres : « Quand ? » Toute autre question pouvait attendre. Il ébaucha un mouvement vers elle, et, d'une voix humble qui contrastait avec sa figure crispée d'homme d'action, il murmura :

— « Loulou… Tu ne partiras pas comme ça, tout de suite ?… Dis ? »

— « Pas tout de suite, non… Mais bientôt », avoua-t-elle.

Il se raidit :

— « Quand ? »

— « Quand tout sera prêt. Je ne peux pas dire. »

Il y eut un silence, pendant lequel leurs deux volontés vacillèrent. Antoine lut sur les traits dévastés de Rachel qu'elle était à bout de forces ; et, lui aussi, toute fermeté l'abandonnait. Il s'approcha d'elle, supplia de nouveau :

— « Ce n'est pas vrai, dis ? Tu ne vas pas… partir ? »

Elle le reçut contre sa poitrine, l'étreignit, l'entraîna, trébuchant, vers le lit où ils s'abattirent.

— « Tais-toi », chuchota-t-elle. « Ne me demande rien. Plus un mot, plus un seul mot là-dessus, ou bien je pars tout de suite, sans prévenir ! »

Il se tut, résigné, vaincu ; et, plongeant son visage dans les cheveux défaits, à son tour il se mit à pleurer.

XIV

Rachel tint bon. Un mois de suite, elle éluda toute nouvelle question. Lorsqu'elle rencontrait, dans les yeux d'Antoine, un certain regard anxieux, elle détournait la tête. Ce mois fut atroce. Ils continuaient à vivre ; mais tout acte, toute pensée, avait son retentissement dans leur souffrance.

Dès le lendemain de l'explication, Antoine avait fait appel à son énergie ; appel si vain, qu'il s'était trouvé surpris de tant souffrir, et honteux d'avoir si peu d'action sur sa douleur. Un doute poignant l'avait traversé : « Suis-je vraiment… ? » Et aussitôt : « Que personne ne s'en aperçoive ! » Par bonheur, prisonnier de son existence active, il recouvrait, comme un talisman, chaque matin en traversant la cour de l'hôpital, la faculté d'accomplir sa journée de médecin ; devant ses malades, il ne pensait qu'à eux. Mais, dès qu'il avait l'occasion de se reprendre — entre deux visites, ou bien à table pendant les repas (car M. Thibault était revenu à Paris, et depuis octobre la maison familiale avait repris son train) — ce découragement sans remède, qui ne cessait de planer sur lui, s'abattait soudain, et le transformait en un être inattentif, facilement irascible, comme si toute cette force dont il avait été si fier ne connaissait plus d'autre forme que l'irritation.

Il passait auprès de Rachel ses soirées et ses nuits. Sans joie. Leurs paroles, leurs silences, étaient empoisonnés de secrets ; et leurs étreintes les épuisaient vite, sans parvenir à apaiser cette soif presque hostile qu'ils avaient l'un de l'autre.

Un soir du début de novembre, en arrivant rue d'Alger, Antoine vit la porte ouverte ; et, tout de suite, l'aspect du vestibule, dont le mur était nu et le parquet sans tapis… Il se précipita dans l'appartement : les pièces démeublées et sonores, la chambre rose où l'alcôve n'était plus qu'un renfoncement inutile…

Il entendit remuer dans la cuisine ; il y courut, hagard. La concierge, à genoux, fouillait un tas de nippes. Antoine lui arracha des mains la lettre qu'elle avait pour lui. Dès les premières lignes, le sang lui revint au cœur : non, Rachel n'avait pas encore quitté Paris, elle l'attendait dans un hôtel voisin, et c'était seulement le lendemain soir qu'elle prenait le train pour Le Havre. À l'instant même, il échafauda une combinaison de mensonges qui lui permît de s'absenter, d'accompagner Rachel jusqu'au bateau.

Il employa la journée du lendemain à des démarches qui échouaient une à une. Enfin, à six heures du soir, tout étant prévu et son service assuré, il put partir.

Il la rejoignit à la gare. Pâle et vieillie, dans un tailleur qu'il ne lui connaissait pas, elle faisait enregistrer une pyramide de malles neuves.

Ce fut seulement le lendemain matin, au Havre, à l'hôtel, dans la baignoire d'eau brûlante où il cherchait à calmer la surexcitation de ses nerfs, qu'un détail lui revint, le frappa comme un trait de foudre : les bagages de Rachel étaient marqués R. H.

Il bondit hors de l'eau, poussa la porte de la chambre :

— « Tu… Tu vas retrouver Hirsch ! »

À sa profonde stupéfaction, Rachel lui sourit tendrement :

— « Oui », murmura-t-elle, si bas qu'il ne perçut qu'un souffle ; mais il vit ses paupières s'abaisser en signe d'aveu, et sa tête s'incliner deux fois.

Il s'assit sur un siège qui était là. Quelques instants s'écoulèrent. Aucun mot de reproche ne lui venait aux lèvres, et ce n'était ni le chagrin ni la jalousie qui, à cette minute, lui faisaient plier les épaules, mais le sentiment de son impuissance, de leur irresponsabilité, et le poids même de la vie.

Il s'aperçut, en frissonnant, qu'il était nu et trempé.

— « Tu vas prendre froid », dit-elle. Ils n'avaient pas encore trouvé un mot à se dire.

Antoine s'essuya, sans bien savoir ce qu'il faisait, et commença de s'habiller. Elle demeurait telle qu'il l'avait surprise, debout, appuyée au radiateur, un polissoir entre les doigts. Ils souffraient ; mais, malgré tout, ils éprouvaient, l'un presque autant que l'autre, une sorte de soulagement. Combien de fois, depuis un mois, Antoine avait-il eu l'impression qu'il ne savait pas tout ! Maintenant, du moins, la réalité s'étalait devant lui, complète. Et Rachel, échappant aux obsessions compliquées du mensonge, sentait sa dignité se redresser en elle, et quelque chose s'épanouir.

Elle rompit enfin le silence :

— « J'ai peut-être eu tort de te mentir », dit-elle, avec un visage d'amour où se lisait de la pitié, sans aucune nuance de remords. « On a toujours sur la jalousie des idées toutes faites, si sottes, si fausses… En tout cas, je t'assure, je n'ai menti que pour toi, pour t'épargner ; moi, je n'ai fait qu'en être plus malheureuse. Et maintenant je suis contente de ne pas te quitter sans que tu saches. »

Il ne répondit rien, mais cessa de s'habiller et se rassit.

— « Oui », reprit-elle, « Hirsch me rappelle, et je pars. »

Elle se tut de nouveau. Puis, voyant qu'il ne voulait pas parler, et assaillie par tout ce qu'elle s'était si longtemps contrainte à refouler, elle poursuivit :

— « Tu es bon, mon Minou, tu te tais, merci. Je sais tout ce qu'on peut dire : voilà huit semaines entières que je me débats ! Ce que je fais est fou, et rien n'a pu m'empêcher de le faire… Tu vas supposer que c'est l'Afrique qui m'attire. Ah ! ça c'est bien vrai, vois-tu : elle m'attire au point que, certains jours, j'ai cru me trouver mal, de désir ! Mais, tout de même, ça n'aurait pas suffi… Alors tu croiras peut-être que j'obéis à mon intérêt. C'est vrai aussi. Hirsch va m'épouser ; il est riche, très riche ; et, à mon âge, quoi qu'on puisse répéter, le mariage, c'est quelque chose : on a du mal à rester toute sa vie en marge… Mais ce n'est pas encore ça. Non, réellement, je suis au-dessus de ces calculs-là, autant qu'une juive, une demi-juive, peut l'être. La preuve, c'est que toi aussi tu es riche, ou tu le seras ; eh bien, tu m'offrirais de m'épouser demain, que je ne changerais rien à mon départ.

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