Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Cetta éteignit le poste et les lampes, en refroidissant, grésillèrent dans le silence soudain et profond de l’appartement.
La station de radio clandestine CKC fut bientôt sur toutes les lèvres. Désormais, les gangsters considéraient Diamond Dogs comme leur émission personnelle. Et comme le bruit s’était vite répandu que Rothstein avait acheté et offert un poste de radio pour écouter Christmas chez Lindy, de nombreuses bandes rivales et autres organisations criminelles se mirent à équiper club-houses, salles de billards, speakeasies et même des garages où ils trafiquaient les voitures volées, afin de pouvoir suivre, à sept heures trente précises, Diamond Dogs.
Mais un phénomène similaire avait aussi touché les quartiers pauvres de Manhattan et de Brooklyn. Grâce aux récits de Christmas, les gens ordinaires rêvaient d’être des durs, capables de conquérir cette liberté que la société leur refusait dans la réalité et qu’ils n’avaient pas la force de revendiquer. Christmas était devenu leur voix. Grâce à lui, ils rêvaient opportunités et transgressions et se sentaient capables — confortablement installés devant leurs boîtes à lampes — de prendre des risques.
Quant à Harlem, la place forte où était caché l’émetteur clandestin, le quartier se prenait pour la véritable patrie de la liberté. Et chaque noir du quartier, qu’il ait investi ou non le dollar initial demandé par Cyril, s’estimait propriétaire de la station dissimulée derrière l’horloge peinte en haut de l’immeuble de la cent vingt-cinquième rue.
Cyril n’avait pas une minute à lui et ne cessait de fabriquer des postes pour le voisinage. Mais l’habitante la plus fière du quartier c’était sister Bessie, qui répétait à tous vents que c’était elle qui avait donné le premier dollar, comme s’il s’agissait de la première pierre sur laquelle toute l’entreprise reposait.
Naturellement, les journaux ne perdirent pas une occasion de broder sur le sujet. Dans les pages locales, il y avait toujours une allusion à l’émission et au phénomène Diamond Dogs, qui faisait tache d’huile.
« Tout ça c’est de la publicité gratuite ! » s’exclamaient Christmas et Cyril, heureux, en découvrant les titres pleins d’emphase dans la presse. En revanche, Karl secouait la tête avec inquiétude. Mais il ne disait rien. Il était devenu pensif.
Bientôt la police fut poussée à l’action par les autorités municipales, sur qui les stations de radio légales exerçaient de lourdes pressions parce que leur écoute s’effondrait de manière vertigineuse sur le coup de sept heures et demie, et qu’aucun programme n'arrivait à rivaliser. Naturellement, quelques émissions naquirent pour tenter de copier Diamond Dogs, mais leurs auteurs et acteurs n’avaient jamais la fraîcheur de Christmas et surtout, aux yeux du public, la légalité de ces programmes leur ôtait une grande part de leur attrait. Pourtant, la police ne fut jamais prête à découvrir où se cachait le siège de la CKC : non seulement à cause de la loi du silence, qui à Harlem comme chez les gangsters fonctionna à merveille, mais aussi parce que les policiers eux-mêmes — souvent des auditeurs enthousiastes du programme — ne s’impliquèrent jamais à fond dans cette recherche.
L’hiver se déroula ainsi, et le printemps arriva. Les grandes stations de radio recommencèrent à faire pression sur la police. Et à influencer la presse, en se réclamant du principe sacré de la légalité, que la CKC violait jour après jour.
« On ne tiendra pas éternellement, fit Karl un soir, après l’émission.
— Qu’est-c’que tu proposes ? on laisse tomber ? maugréa Cyril.
— Je dis juste qu’on ne tiendra pas éternellement, répéta Karl. C’est le moment de faire le saut de qualité. C’est maintenant ou jamais.
— Mais quel saut ? » demanda Cyril.
Christmas était assis dans un coin et écoutait, renfrogné. De sombres idées en tête.
« On doit essayer d’élargir notre programmation, poursuivit Karl. On doit devenir une vraie station. Et entrer dans la légalité, dans le système. Si on ne le fait pas maintenant, les autres vont nous éliminer. Allez, dis-le-lui, toi ! » lança Karl en se tournant vers Christmas.
Christmas évita le regard de Karl.
« Mouais… p’t-être…, bougonna-t-il.
— Comment, “peut-être” ? s’exclama Karl en écartant les bras, dans un geste d’impuissance. On en a déjà parlé !…
— OK, OK ! éclata Christmas en se levant. Mais je suis plus sûr…
— Mais de quoi tu devrais être sûr ? demanda Karl.
— Oh, et puis merde ! Je suis pas sûr et c’est tout ! s’écria Christmas, et il sortit de l’appartement de sister Bessie en claquant la porte.
— Ben, qu’est-c’qui lui prend ? » s’étonna Cyril.
Karl ne répondit rien et s’approcha de la fenêtre. Il vit Christmas sortir de l’immeuble et tourner en rond sur le trottoir crasseux de la cent vingt-cinquième rue.
« Mais enfin, qu’est-ce qu’il a, le gosse ? insista Cyril.
— Qu’est-c’que j’en sais ? Pourquoi tu lui demandes pas, toi ? lança Karl d’un ton dur. Je suis pas sa nourrice ! et pas la tienne non plus !
— Oh, si c’est comme ça qu’tu l’prends, associé…, réagit Cyril en se rembrunissant. Alors va t’faire foutre !
— OK, pardon, Cyril ! et Karl s’assit à nouveau. Je sais comment ça marche, une radio. Pour le moment, on est sur la crête de la vague et les gens sont encore curieux, mais… tout repose sur les épaules de Christmas. Et il ne peut pas durer éternellement. »
Cyril prit un micro en main.
« Alors tout est fini, c’est ça ? demanda-t-il, sombre.
— Non, c’est pas ce que je dis. Mais il faut se diversifier… on doit devenir indépendants de Christmas.
— Tu veux le jeter par-dessus bord ?
— Et si c’était lui, qui nous jetait par-dessus bord ? rétorqua Karl avec fougue.
— Et pourquoi il ferait ça ? demanda Cyril sur la défensive.
— J’ai pas dit qu’il le fera, précisa Karl. Mais il faut se diversifier. Il faut faire d’autres programmes… il faut…
— C’est pour ça que Christmas est de cette humeur de merde, ces derniers jours ? l’interrompit Cyril.
— C’est possible, répondit Karl. Mais il a peut-être quelque chose d’autre en tête.
— Il sent que ses jours sont comptés ?
— Mais je sais pas ce qu’il sent ! fit Karl impatienté. En tout cas, nous deux, il faut qu’on invente quelque chose, Cyril… et qu’on commence à gagner de l’argent. Notre rêve doit commencer à rapporter, sinon…
— Sinon, c’est qu’un rêve.
— Ben oui.
— Et c’est pas avec ça qu’on mange.
— Ben non.
— Et le gosse, qu’est-c’qu’il dit ? »
Karl regarda Cyril :
« Lui, il ne dit rien. »
Karl quitta sa chaise et s’approcha de la fenêtre. Il remarqua que Christmas était encore dans la rue.
« J’aime pas ça… » murmura Cyril.
Christmas leva les yeux vers la fenêtre et aperçut Cyril. « Va au diable toi aussi ! » pensa-t-il rageusement avant de s’éloigner pour rentrer chez lui. Il ressassait ce qui lui était arrivé trois jours auparavant, lorsqu’il avait franchi la porte en verre de la N.Y. Broadcast, où il avait été convoqué en grand secret par Neal Howe, le directeur général qui l’avait licencié.
« Entrez, monsieur Luminita ! » lui avait dit le vieux avec les décorations militaires épinglées sur les revers de la veste.