Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
« Salaud ! » pensa-t-il.
54
Manhattan, 1928
Il était hors d’haleine. Ses jambes le faisaient souffrir. Pourtant il ne pouvait s’arrêter, il ne pouvait interrompre sa course, car il sentait qu’ils étaient juste derrière lui. Tournant dans Water Street, il aperçut un docker qui rentrait chez lui, son sac d’outils sur l’épaule. « Eh ! hurla-t-il, désespéré. Aidez-moi ! »
Le docker se retourna vers le jeune homme au costume voyant qui, épuisé, courait à grand-peine, poursuivi par deux brutes, pistolet au poing. Et il vit apparaître aussi, un peu plus loin, une voiture, tous phares éteints.
« Aidez-moi ! » cria le garçon.
Le docker jeta un œil autour de lui et ouvrit la porte d’un immeuble ; il s’apprêtait à refermer derrière lui quand le jeune homme le rattrapa et tenta d’entrer à son tour.
« Aidez-moi ! Ils veulent ma peau ! » hurla-t-il encore.
Le docker le dévisagea. Les traits du garçon étaient déformés par la peur et la course. Il avait des yeux sombres entourés de cernes profonds et noirs. Le docker continuait à le fixer en silence et sentait le souffle du garçon par la porte entrouverte.
« Aidez-moi… » murmura le garçon, les larmes aux yeux.
Le docker donna un coup d’épaule dans la porte, abandonnant l’autre dehors.
Joey se retourna vers ses poursuivants. Il recommença à courir. Mais ses jambes étaient raidies par l’effort. Il tourna dans Jackson Street. Devant lui, il apercevait les eaux sombres de l’East River et, derrière, les pentes douces de Vinegar Hill. Il glissa. Tomba. Il se releva et reprit sa course, mais il n’était pas encore parvenu sous le viaduc de South Street que la voiture noire le dépassa et lui coupa brusquement la route. Les portières s’ouvrirent.
Joey s’arrêta net. Se retourna. Ses deux poursuivants avaient cessé de courir. Haletants, ils souriaient et avançaient avec calme. Tout à coup, on aurait dit que le temps s’était arrêté. Joey baissa les yeux et remarqua qu’en tombant, il avait déchiré le genou de son costume à cent cinquante dollars. Cela lui rappela une chute qu’il avait faite enfant : ce jour-là, son père Abe le Crétin lui avait nettoyé le genou avec sa cravate en crachant dessus et, une fois rentrés chez eux, il avait raccommodé son pantalon. Alors il se laissa tomber à terre et se mit à pleurer.
Lepke Buchalter et Gurrah Shapiro descendirent de voiture, suivis d’un homme au visage passe-partout, chapeau de feutre sur la tête. Le chauffeur resta derrière le volant.
« Oh, Joey… fit Gurrah d’une voix traînante. Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu pleures comme une fillette ? »
Joey n’arrivait pas à lever les yeux.
« Où est l’argent ? » demanda Gurrah d’un ton gentil.
Joey faisait non de la tête, sans parler. Son visage était baigné de larmes et il reniflait bruyamment. Gurrah se baissa, faisant craquer ses genoux. Il sortit un mouchoir de sa poche, prit Joey par le menton, souleva son visage et appliqua le mouchoir sous son nez :
« Mouche-toi ! » fit-il.
Joey pleurait.
« Allez, mouche-toi ! » répéta Gurrah, d’une voix moins amicale.
Joey se moucha.
« Plus fort » insista Gurrah.
Joey se moucha plus fort.
« Bravo ! dit alors Gurrah. Alors, Joey, où t’as mis le fric ? Lansky voudrait bien le revoir. »
Joey porta la main à sa poche intérieure et en tira un rouleau de billets.
« Tout y est ? » demanda Gurrah sans y toucher.
Joey fit oui de la tête.
« Tu vois comme c’est facile ! rit Gurrah. Tu t’sens plus léger, maint’nant ? Allez, avoue ! Tu t’es enlevé un poids de la conscience, hein ? »
Ensuite il le prit par le bras.
« Viens, Joey ! Rends-lui toi-même son fric, à Lansky. C’est plus mignon si tu lui donnes en personne, non ? (Et il le poussa vers l’homme au chapeau de feutre). Lansky, regarde un peu le gosse ! Il te ramène l’argent. Il te l’a piqué, d’accord, mais maintenant il te le rend. C’est un brave gamin, tu vois » dit-il quand ils furent devant Lansky.
Celui-ci regardait Joey d’un air impassible, mains dans les poches.
Joey lui tendit un rouleau de billets.
« Remets-les à leur place » lui dit-il sans enlever les mains de ses poches.
Joey glissa le rouleau dans la poche de sa veste.
Lansky le regarda :
« Tu as déchiré ton pantalon » fit-il remarquer.
Alors Joey se remit à pleurer.
« Excuse-moi, Lansky, dit Gurrah en prenant le mouchoir de celui-ci dans sa pochette. Le mien est sale. »
Il saisit Joey sous le bras et l’entraîna vers une pile du viaduc.
« Mouche-toi ! » ordonna-t-il en collant le mouchoir sous son nez.
Joey tenta de lui échapper. Mais Gurrah le tenait fermement. En regardant derrière lui, Joey vit que Lepke regagnait la voiture.
« J’suis un copain d’Christmas ! » cria-t-il en pleurant. Lepke, j’suis un copain d’ Christmas ! »
Lepke se retourna pour le regarder et lui sourit. Un sourire franc, rassurant :
« Je sais, Joey. T’en fais pas ! »
Il remonta en voiture et claqua la portière. Lansky referma la sienne également.
« Mouche-toi ! » répéta Gurrah.
Joey se moucha plus fort.
« Respire bien, dit gentiment Gurrah. Ouvre la bouche, prends ton souffle, et puis mouche-toi. »
Joey ouvrit la bouche. Gurrah lui fourra le mouchoir à l’intérieur. Et puis le sien aussi. Joey s’agita en tous sens, yeux grands ouverts, pris au dépourvu. Il ne réalisa pas que l’un des voyous qui l’avait suivi à pied lui passait un fil de fer autour de la gorge et commençait à serrer. Joey donna des coups de pied, tenta de hurler et d’attraper le fil. Mais plus il bougeait, plus il s’affaiblissait. En un instant, ses yeux roulèrent dans leurs orbites et son pantalon se couvrit d’urine.
Gurrah regardait.
« Dégueulasse ! » lança-t-il quand ce fut fini. Ensuite il s’adressa au bourreau de Joey et lui lança : « Salis pas l’East River avec cette merde. Fous-le à la décharge ». Et il regagna l’automobile qui repartit aussitôt, phares éteints.
« Alors c’est la dernière fois ! » fit Christmas en attirant Maria contre lui.
Celle-ci s’étira paresseusement et puis se blottit contre la poitrine de Christmas.
« Eh oui, fit-elle.
— Ce lit va me manquer, fit remarquer Christmas tout en passant une main dans ses longues boucles noires.
— Ah bon ? s’étonna Maria.
— Le lit de chez moi n’est pas aussi confortable ! »
Maria se mit à rire :
« Goujat ! et elle le pinça. Eh ben moi, c’est toi qui vas me manquer ! » ajouta-t-elle.
Christmas se glissa sous la couverture et l’embrassa entre les seins.
« Tu m’invites au mariage ? lui demanda-t-il.
— Non.
— Et pourquoi ? » interrogea-t-il en s’abandonnant à nouveau sur l’oreiller.
Maria ébouriffa sa mèche blonde et le fixa droit dans les yeux, en silence :
« À cause de ça.
— Quoi, ça ?
— Ramon remarquerait comment on se regarde, sourit Maria. Et ça lui plairait pas.
— Il me tuerait ? »
Maria sourit :
« Je suis amoureuse de Ramon. Je veux pas qu’il souffre.
— Vous serez heureux ! » lança Christmas, une pointe de tristesse dans la voix.