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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Maria approcha sa joue de la sienne. Elle effleura son cou avec ses lèvres :

« Tu penses à elle ? » murmura-t-elle avec douceur.

Christmas se leva du lit et commença à se rhabiller :

« Tous les jours, à chaque instant, répondit-il.

— Viens par là ! fit Maria, bras grands ouverts. Dis-moi au revoir avant de t’en aller ! »

Christmas boutonna sa veste et puis se pencha sur Maria, l’embrassant tendrement sur les lèvres :

« Qu’est-c’que tu es belle ! s’exclama-t-il, les yeux voilés par la mélancolie des adieux. Ça me manquera, de ne plus rire avec toi.

— Moi aussi…, dit Maria.

— J’y vais…

— Oui… »

Ils se regardèrent. Sourirent. Deux amants qui se quittaient sans souffrance. Deux amis qui se perdaient. Deux compagnons de jeu dont les chemins se séparaient. Ils sourirent de cette légère douleur qu’ils s’infligeaient.

« Il est tôt… tu ne veux pas rester encore un peu ? » proposa alors Maria.

Christmas lui caressa le visage en secouant la tête :

« Non. J’ai un rendez-vous avant l’émission.

— Qu’est-ce qui peut être plus intéressant que de rester avec moi ? » plaisanta María.

Christmas sourit sans répondre.

« Eh bien ?

— Il faut que j’aille saluer un ami.

— Ah bon… »

Ils se regardèrent.

« J’y vais…, répéta Christmas.

— D’accord… »

Ils se regardèrent encore.

« Tu la retrouveras ! » affirma alors Maria, et elle lui serra la main.

Christmas lui sourit et tourna les talons, sortant de l’appartement et de la vie de Maria.

Il prit une rame de la BMT et resta assis là, fixant un boulon rouillé devant lui, sans remarquer qui montait et descendait du wagon, la tête à la fois trop vide et trop pleine. Il se préparait à un autre adieu. Définitif. Douloureux. Inévitable.

En même temps, comme lorsqu’il se trouvait avec Maria, une partie de son cerveau n’arrêtait pas de gamberger sur ce qu’avait fait Karl, le traître. « Salaud ! » se dit-il avec rancœur. Il voulait les vendre. « Ton tour viendra aussi » se dit-il.

Quand sa station arriva, il descendit et marcha lentement, sans se dépêcher. Il franchit le portail du Mount Zion Cemetery, parcourut les allées silencieuses et enfin, dans une zone isolée du cimetière hébraïque, il vit un homme qu’il n’avait jamais rencontré mais dont il avait souvent entendu parler, et une femme qui avait refusé de lui serrer la main lorsqu’elle avait su qu’il n’était pas juif. L’homme avait un costume gris sombre aux manches et au col élimés et une yarmulke sur la tête. La femme vêtue de noir portait un voile. Tous deux avaient des vêtements d’hiver. Et ils suaient dans la chaleur étouffante de l’été.

Christmas s’approcha du couple et demanda : « Je peux rester là ? »

L’homme et la femme tournèrent la tête et le regardèrent avec un visage dénué de toute expression. Ni stupeur ni agacement. Puis ils recommencèrent à fixer la petite pierre tombale blanche, sur laquelle état gravée l’étoile de David.

« Yosseph Fein. 1906–1928 » indiquait la pierre.

Elle ne disait rien d’autre. Ni « fils aimé », ni que tout le monde l’appelait Joey, ni que son surnom c’était Sticky — parce que tous les portefeuilles se collaient à ses doigts, ni qu’il était horriblement maigre ou qu’il avait des cernes noirs et profonds. « Quand Abe le Crétin cassera sa pipe, on le jettera dans un trou au Mount Zion Cemetery et on écrira sur sa tombe : “Né en 1874. Mort en… (merde, qu’est-c’que j’en sais ?)… en 1935.” Un point c’est tout. Et tu sais pourquoi ? Parc’qu’y a vraiment rien d’autre à dire sur Abe le Crétin ! » s’était exclamé un jour Joey, plein de mépris. Et maintenant, Joey avait la tombe qu’il avait imaginée pour son père. On n’y avait pas écrit qu’il voulait s’acheter une belle voiture. Ni qu’il récoltait l’argent du racket pour les machines à sous des autres, ni qu’il vendait de la drogue ou gagnait plus que son père en faisant du schlamming, c’est-à-dire en frappant ses semblables avec une barre de fer enroulée dans un numéro du New York Times. On n’y avait pas écrit qu’il avait la peur et la faiblesse des traîtres peintes sur le visage. On n’y avait pas écrit qu’il avait dérobé à Meyer Lansky une partie de l’argent que le syndicat passait à l’organisation pour être sous la protection de la mafia juive. On n’y avait pas écrit qu’il était mort étranglé et qu’il avait été jeté aux ordures, ni qu’il portait un costume de soie à cent cinquante dollars, trop voyant pour être celui d’une personne comme il faut. Il n’y avait rien d’écrit. Nom, date de naissance, date de mort, c’est tout.

Il n’y était même pas écrit que Christmas avait été son seul ami.

Et là, dans cette zone isolée du Mount Zion Cemetery, il n’y avait personne à part son père et sa mère, immobiles devant la terre retournée. Comme deux statues de sel, en nage dans leurs vêtements d’hiver. Personne d’autre. Personne qui regrette Joey. Personne qui soit assez proche d’Abe le Crétin et de sa femme pour leur exprimer son soutien. Ils n’étaient que trois.

« C’était… un garçon… » commença à dire Christmas, parce qu’il ne voulait pas que Joey s’en aille sans un mot d’adieu. Mais il s’interrompit, incapable de poursuivre.

« C’était un garçon » pensa Christmas en s’éloignant. Parce qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre à dire.

Ce fut alors, dans ce silence qui n’effaçait rien, que s’éleva un bruit, imprévu et incontrôlé. Un bruit étrange. Une espèce de mugissement sourd.

Christmas se retourna et vit que les épaules d’Abe le Crétin s’affaissaient, secouées par un autre sanglot, bref et presque ridicule, qui fit tomber sa yarmulke à terre. Sa femme se baissa, le ramassa et le reposa sur la tête de son mari. Puis les épaules d’Abe le Crétin se redressèrent, et le père et la mère redevinrent à nouveau deux statues de sel, occupées à fixer en silence la terre retournée.

55

Los Angeles, 1928

Arty n’arrêtait pas de lui dire qu’il devrait s’acheter une maison comme la sienne. Il lui expliquait que c’était un investissement pour ses vieux jours. Et disait que les pavillons mitoyens qu’on construisait downtown étaient une véritable affaire.

Mais Bill ne pensait pas à ses vieux jours. Il n’arrivait pas à s’imaginer vieux. Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais c’était comme ça. D’ailleurs, à Hollywood, Arty Short était sans doute le seul à penser à ses vieux jours. Selon Bill, à Hollywood, même les vieux ne pensaient pas à la vieillesse. C’est pourquoi il n’achèterait jamais l’un de ces tristes pavillons mitoyens avec, devant, un bout de jardin qui t’oblige à saluer les voisins à chaque fois que tu sors les poubelles et, derrière, un autre carré de verdure qui te force à supporter leurs barbecues du dimanche. Non, pour Bill, ce n’était pas ça la vie. Ce n’était pas cette vie qu’il attendait de Hollywood.

Depuis qu’il était devenu coproducteur des films du Punisher, les gains de Bill s’étaient accrus de manière vertigineuse. « Alors comme ça, tu voulais te gaver tout seul, hein ? » avait-il lancé à Arty après la première recette. Une fois les frais déduits, il était resté à chacun d’eux un pactole de presque quatre mille dollars. Par la suite, la nouvelle s’était répandue qu’un nouveau genre de pornographie circulait, violent et réaliste, et le nombre de leurs clients avait augmenté. Il y avait même des Texans, des Canadiens et des New-Yorkais. Et aussi des gens de Miami. Le deuxième film leur avait fait gagner sept mille dollars chacun. Les nouveaux clients avaient fini par leur acheter aussi le premier film : ainsi, aux quatre mille dollars initiaux s’étaient ajoutés trois mille dollars supplémentaires. Au moment du troisième film, l’attente était telle que, lorsqu’il avait été mis sur le marché, Bill et Arty s’étaient partagés vingt-et-un mille dollars en un mois seulement. Dix mille cinq cents chacun. Des chiffres qui donnaient le vertige. Et de film en film, leurs gains continuaient à croître. Bill et Arty en étaient à présent à sept films, le dernier leur ayant rapporté trente-deux mille dollars, et ils étaient de plus en plus souvent invités aux fêtes qui comptaient. Le Punisher était une star. Tout le monde voulait savoir qui il était : c’est pourquoi les deux producteurs étaient ainsi courtisés. Mais aucun des deux n’avait jamais révélé l’identité du Punisher.

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