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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Elle avançait au bras du prince Contarini, essayant de ne pas se laisser déséquilibrer par la démarche bancale de son seigneur estropié, consciente que chacune de ces femmes riait d’elle et la méprisait d’être la maîtresse de cet homme répugnant, doté d’une âme aussi difforme que son corps.

Elle se laissa regarder sans jamais croiser leurs yeux. Elle n’avait pas de bijoux moins précieux que les leurs. Elle n’avait pas une coiffure moins à la mode. Elle n’était pas maquillée avec moins de soin. Elle était une dame, en apparence. Comme toutes celles qui étaient là.

Cependant, elle avait quelque chose de spécial.

Elle était plus belle que la majorité d’entre elles. Et cela, elle le lisait dans le regard de leurs hommes.

Et elle portait une robe unique. Une robe qu’elles allaient toutes regarder avec curiosité et avec envie. Toutes.

À cause de cette robe, elles lui adresseraient peut-être la parole car cette robe avait quelque chose de révolutionnaire : de grandes manches bouffantes qui s’élargissaient à la hauteur des avant-bras découvraient deux manches intérieures, plus ajustées, d’une soie légère presque transparente qui laissait deviner la peau sous l’étoffe. Le corset n’était pas rigide, comme dans les robes des autres femmes, mais souple, et s’ouvrait légèrement à la hauteur des seins, créant une sorte de balcon. Benedetta, dès qu’elle avait vu cette conception simple mais novatrice, avait pensé que n’importe quel homme éprouverait le désir de caresser ces deux coupes. À hauteur des hanches, quatre baleines rigides, deux derrière et deux sur le côté, modelaient la taille en la serrant de manière gracieuse. Enfin, la jupe, au lieu d’une cloche lourde cachant la partie inférieure du corps, était composée d’une succession de voiles les uns pardessus les autres. La forme générale restait la même, mais la finesse des voiles laissait deviner sous l’étoffe délicate chaque mouvement des jambes.

Au centre du grand salon qu’illuminaient des bougies de toutes les couleurs et des lampes à miroirs, le prince Contarini s’arrêta et, avec la grâce d’un crabe, fit une sorte de révérence devant ses hôtes qui l’applaudirent. Il était vêtu de blanc et d’or. Tourné vers l’orchestre, il donna l’ordre de commencer à jouer. Esquissant sans vergogne un pas de danse, il conduisit Benedetta vers un fauteuil à l’écart. Lui-même alla s’asseoir dans un fauteuil posé sur une estrade tapissée de soie bleu azur qui dominait la salle.

Benedetta perçut le soupir de satisfaction des dames présentes, appréciant que le prince, même s’il leur imposait sa maîtresse, ne la place pas au même niveau qu’elles.

Quelques invités formèrent un cercle au centre de la salle et commencèrent à danser pendant que les autres s’amassaient autour d’eux en applaudissant. Ceux qui étaient à côté de Benedetta ne lui adressèrent ni un mot ni un regard.

Elle gardait les yeux fixés devant elle, immobile. Et s’étonna de constater que sous les parfums coûteux dont ils s’étaient aspergés, tous ces nobles puaient. De leurs corps émanaient des odeurs fortes, âcres, de sueur et de mauvaise haleine, de dents gâtées et de cheveux sales. Alors elle se décida à les regarder, l’un après l’autre. Elle sourit en pensant que la différence entre cette salle de bal et une étable à chèvres était qu’ici les chèvres s’aspergeaient de parfum. Elle n’eut plus peur d’aucun d’entre eux, ne se sentit plus inférieure ni intimidée. Elle regarda vers le prince et lui envoya, théâtralement, un baiser. Puis elle arrangea les plis de sa robe et attendit.

Elle vit qu’un groupe s’était formé sur sa droite autour d’une femme assise, vêtue de manière tapageuse avec des cheveux teints en bleu et un décolleté si profond qu’on voyait dépasser, sombres comme deux perles noires, les mamelons de sa minuscule poitrine. Elle était entourée d’hommes, ce qu’elle semblait trouver naturel, tenait à la main un petit livre et déclamait des poèmes qu’elle se vantait d’avoir elle-même composés. À peine eut-elle fini de lire que le petit groupe d’hommes qui l’entourait fit un applaudissement étouffé par les gants de feutre. Alors la femme remit le petit livre dans le sac noué à son poignet gauche et se tourna vers Benedetta. Sans retenue aucune, elle examina sa robe.

Quand la femme se leva, Benedetta remarqua qu’elle était nettement plus grande que les hommes qui ne cessaient de lui tourner autour. Elle s’approcha de Benedetta et il suffit d’un regard au gentilhomme assis à côté d’elle pour que celui-ci se lève d’un bond et lui cède la place, qu’elle prit sans même le remercier. Benedetta vit qu’elle avait des chaussures surélevées, presque des échasses. Elle comprit que ce n’était pas une noble mais une courtisane. Ces chaussures permettaient de marcher dans les rues boueuses de Venise sans salir sa robe.

La courtisane sourit à Benedetta. « Après moi, elles viendront toutes, ma chère », dit-elle d’une voix veloutée.

Benedetta répondit à son sourire et ne parla pas.

« Comme moi, elles voudront tout savoir de cette robe, fit la courtisane.

— C’est juste une robe. »

La courtisane éclata de rire. « Vous êtes excellente, ma chère.

— Pourquoi ?

— Parce que vous faites comme si de rien n’était. »

Benedetta la regarda en silence. Mais elle savait ce qu’elle voulait dire.

« Gardez vos chichis pour le reste de la basse-cour », fit la courtisane, qui susurra, penchée vers elle : « Je suis une putain, comme vous ».

Benedetta sourit. « Que voulez-vous savoir ?

— C’est une des robes que dessine cette Juive dont Venise commence à parler ?

— Exactement.

— Je m’en doutais. » La courtisane tendit la main. « Vous permettez ? » Elle palpa l’étoffe entre ses doigts. « Soie de la meilleure qualité.

— Oui.

— Est-elle aussi douce entre les jambes ? », demanda la courtisane en riant. Benedetta éclata de rire à son tour.

« Mais certainement pas aussi douce que certains bâtons masculins », dit la courtisane, et elle lui prit la main, tout en continuant à rire d’un air complice.

En peu de temps, ce fut toute une procession de femmes, en ordre hiérarchique. La courtisane avait commencé, puis vinrent les dames de compagnie, les femmes de marchand, ensuite les plus jeunes, et enfin, une femme au visage dur, impénétrable, au nez effilé et aux longues mains noueuses couvertes de bagues et de bracelets d’immense valeur.

De loin, la courtisane écarquilla les yeux vers Benedetta, pour lui faire comprendre qu’elle était plus qu’étonnée de voir cette noble dame s’approcher d’elle.

Aussitôt que la dame fut à deux pas de l’endroit où elle était assise, Benedetta se leva et fit la révérence.

La dame sembla apprécier. Mais une expression dure et antipathique réapparut aussitôt sur son visage. « Comment fait-on pour acheter une robe chez une Juive ? », dit-elle.

Benedetta attendit pour répondre. Elle sentait que sa voix allait trembler. Alors qu’elle devait paraître calme, effrontée même, si elle voulait que son plan fonctionne. Douée pour l’arnaque, elle savait que la meilleure technique est toujours l’attaque. « De la manière habituelle, répondit-elle en cachant l’impression que lui faisait cette dame si haut placée, si puissante et si riche. On plonge sa main dans sa bourse et on paie. »

L’aristocrate se raidit, déconcertée par cette réponse. Sa dame de compagnie eut un petit rire et se couvrit la bouche d’un mouchoir brodé.

« Vous êtes spirituelle, dit l’aristocrate.

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