Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
LA CONFÉRENCE ÉPISCOPALE ITALIENNE (CEI) est un empire dans l’empire. Longtemps, elle a même été le Royaume. Depuis l’élection du Polonais Wojtyła, confirmée par celles de l’Allemand Ratzinger et de l’Argentin Bergoglio, les Italiens n’ayant plus eu de papes, la CEI reste l’antichambre du pouvoir de cette théocratie d’un autre âge qu’est le Vatican. Question de géopolitique et d’équilibre mondial.
À moins que les cardinaux de la CEI aient été chassés du pouvoir pour l’avoir exercé de manière trop imprudente avec Angelo Sodano et Tarcisio Bertone ? Ou bien qu’on leur fasse payer aujourd’hui leurs coteries pratiquantes et leurs règlements de comptes assassins qui ont perverti le catholicisme italien et peut-être coûté la vie à Jean-Paul I et à Benoît XVI sa couronne ?
Toujours est-il que la CEI ne produit plus de papes et de moins en moins de cardinaux. Cela changera peut-être un jour, mais pour l’heure l’épiscopat italien s’est replié sur la péninsule. Inconsolable, ces cardinaux et évêques se consolent malgré tout par l’ampleur du travail qui leur reste à accomplir à domicile. Il y a tant à faire. Et pour commencer : lutter contre le mariage gay.
Depuis que Bagnasco a été élu à la présidence de la CEI, peu après l’élection de Benoît XVI, les unions civiles sont devenues l’une des premières inquiétudes de l’épiscopat italien. Comme Rouco en Espagne, comme Barbarin en France, Bagnasco choisit le rapport de force : il veut descendre dans la rue et rameuter la foule. Il est plus malin que le premier et plus rigide que le second, mais il a bien conduit sa barque.
Il faut dire que la CEI, avec ses propriétés immobilières, ses médias, son soft power, son ascendant moral et ses milliers d’évêques et de prêtres installés jusque dans le plus petit village, a un pouvoir exorbitant en Italie. Elle a aussi un poids politique décisif, ce qui va souvent de pair avec tous les abus et tous les trafics d’influence.
— La CEI intervient depuis toujours dans la vie politique italienne. Elle est riche, elle est puissante. Le prêtre et le politique marchent ensemble en Italie, où on est resté à Don Camillo ! ironise Pierre Morel, ancien ambassadeur de France au saint-siège.
Tous les témoins que j’ai interrogés, au sein de l’épiscopat, au Parlement italien ou au cabinet du président du Conseil, confirment cette influence décisive dans la vie publique italienne. Ce fut notamment le cas, sous Jean-Paul II, lorsque le cardinal Camillo Ruini, le prédécesseur de Bagnasco, présidait la Conférence épiscopale : l’âge d’or de la CEI.
— Le cardinal Ruini était la voix italienne de Jean-Paul II et il tenait le Parlement italien dans sa main. C’étaient les grandes années de la CEI. Avec Bagnasco, sous Benoît XVI, ce pouvoir s’est amenuisé. Sous François, il s’est complètement délité, me résume un prélat qui vit à l’intérieur du Vatican et connaît personnellement les deux anciens présidents de la CEI.
L’archevêque Rino Fisichella, qui fut lui aussi l’un des responsables de la CEI, me confirme ce point, au cours de deux entretiens :
— Le cardinal Ruini était un pasteur. Il avait une profonde intelligence et une vision politique claire. Jean-Paul II lui faisait confiance. Ruini était le principal collaborateur de Jean-Paul II, dès lors qu’il s’agissait des affaires italiennes.
Un diplomate en poste à Rome, fin connaisseur de la machine vaticane, abonde dans le même sens :
— Dès le début du pontificat, le cardinal Ruini a dit en gros à Jean-Paul II : « Je vais vous décharger des affaires italiennes, mais je les veux entièrement, intégralement. » Ayant eu ce qu’il voulait, il a fait le job. Il l’a même très bien fait.
DEPUIS LA SALLE À MANGER du cardinal Camillo Ruini, la vue sur les jardins du Vatican est aussi spectaculaire que stratégique. Nous sommes au dernier étage du Pontificio Seminario Romano Minore, un penthouse luxueux, élevé à la lisière du Vatican :
— C’est une place fabuleuse pour moi. On voit le Vatican d’en haut, mais on n’est pas à l’intérieur. On est tout contre, à proximité, mais en dehors, s’amuse, pince-sans-rire, Ruini.
Pour rencontrer le cardinal de quatre-vingt-huit ans, j’ai dû multiplier les lettres et les appels téléphoniques◦– en vain. Quelque peu déconcerté par ces absences répétées de réponses, plutôt inhabituelles dans l’Église, j’ai finalement laissé au portier de sa résidence le « livre blanc » en cadeau pour le cardinal à la retraite, avec un petit mot. Son assistante m’a finalement fixé un rendez-vous, en précisant que « son éminence avait accepté de [me] recevoir en raison de la beauté de [mon] écriture à la plume bleue ». Le cardinal est donc un esthète !
— J’ai été à la tête de la CEI pendant vingt et un ans. C’est vrai que grâce à moi, et grâce à des circonstances favorables, j’ai pu faire de la CEI une organisation importante. Jean-Paul II me faisait confiance. Il m’a toujours fait confiance. Il fut pour moi un père, un grand-père. Il fut un exemple de force, de sagesse et d’amour de Dieu, me dit Ruini, dans un français plus que correct.
Visiblement heureux d’engager la conversation avec un écrivain français, le vieux cardinal prend son temps (et lorsque je partirai, à la fin de l’entretien, il m’écrira son numéro de téléphone privé, sur un morceau de papier, m’encourageant à revenir le voir ; et je reviendrai, en effet).
Entre-temps, Ruini me raconte son parcours : comment il fut un jeune théologien ; quelle fut sa passion pour Jacques Maritain et les penseurs français ; l’importance de Jean-Paul II dont il fut, en tant que cardinal-vicaire de Rome, comme le veut la tradition, le premier à rendre publique la mort par une « déclaration spéciale » (avant que le substitut Leonardo Sandri n’en fasse l’annonce officielle à Saint-Pierre) ; l’histoire de la CEI et de son « projet culturel » ; mais aussi la déconfessionnalisation et la sécularisation qui ont affaibli considérablement l’influence de l’Église italienne. Sans acrimonie, mais avec une certaine mélancolie, il parle du glorieux passé et du déclin du catholicisme aujourd’hui. « Les temps ont bien changé », ajoute-t-il, non sans tristesse.
J’interroge le cardinal sur les raisons de l’influence de la CEI et sur son rôle propre :
— Je crois que ma capacité ce fut l’art de gouverner. J’étais toujours capable de décider, de prendre une direction et d’aller de l’avant. Ç’a été ça, ma force.
On a souvent parlé de l’argent de la CEI, la clé de son influence.
— La CEI, c’est l’argent, me confirme un haut responsable du Vatican.
Ce que reconnaît Ruini, sans hésiter :
— Le concordat entre l’État italien et l’Église a donné beaucoup d’argent à la CEI.
Nous parlons aussi de politique et le cardinal insiste sur ses liens avec la Démocratie chrétienne, comme avec Romano Prodi ou Silvio Berlusconi. Pendant plusieurs décennies, il a connu tous les présidents du Conseil de la péninsule !
— Il y a une véritable compénétration entre l’Église italienne et la politique italienne, c’est cela le problème, c’est cela qui a tout perverti, m’explique de son côté Ménalque, l’un des prêtres italiens de la CEI (son nom a été modifié).
MA RENCONTRE AVEC MÉNALQUE fut l’une des plus intéressantes de ce livre. Ce prêtre a été au cœur de la machine CEI durant les années où le cardinal Camillo Ruini, puis le cardinal Angelo Bagnasco, en étaient les présidents. Il a été aux premières loges. Aujourd’hui, Ménalque est un prêtre devenu amer, sinon anticlérical, une figure complexe et inattendue comme le Vatican en sécrète avec une régularité déconcertante. Il a choisi de me parler et de me décrire minutieusement de l’intérieur, et de première main, le fonctionnement de la CEI. Pourquoi parle-t-il ? Pour plusieurs raisons, comme certains de ceux qui s’expriment dans ce livre : d’abord à cause de son homosexualité, désormais assumée, post-coming out, qui lui rend intolérable « l’homophobie de la CEI » ; ensuite, pour dénoncer l’hypocrisie de nombreux prélats et cardinaux de la CEI, qu’il connaît mieux que personne, des anti-gays en public qui sont homosexuels en privé. Certains l’ont dragué et il connaît les codes et les règles opaques du droit de cuissage à l’intérieur de la CEI. Ménalque parle ainsi pour la première fois parce qu’il a perdu la foi et qu’ayant payé sa démission au prix fort – chômage, perte des amis qui vous tournent le dos, isolement –, il s’est senti trahi. Je l’ai interviewé pendant plus d’une dizaine d’heures, à trois reprises, à plusieurs mois d’intervalle, loin de Rome, et je me suis attaché à ce prêtre douloureux. Il fut le premier à me dévoiler un secret que je n’aurais jamais imaginé. Un secret que voici : la Conférence épiscopale italienne serait une organisation à dominante gay.