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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « … de mentir ! »

— « Oui, ne fût-ce que pour cacher, à ceux qui se battent, ce qui se trame à l’arrière ! Ne fût-ce que pour cacher à ceux de l’arrière les choses effroyables qui se passent au front !… Indispensable de taire, aux uns comme aux autres, ce qui se fait dans la coulisse des chancelleries, chez l’adversaire, chez les neutres ! Mais oui, mon cher ! Aussi, le plus clair de notre activité — je veux dire l’activité des chefs civils — est-elle employée… pas seulement à mentir, comme vous dites, mais à bien mentir ! Ce qui n’est pas toujours facile, veuillez le croire ! Ce qui exige une longue expérience, et une ingéniosité, un esprit d’invention, qui ne soient jamais à court. Il y faut une espèce de génie… Et, je peux l’affirmer : l’avenir nous rendra justice ! Dans ce domaine du mensonge utile, nous avons, en France, accompli des prodiges, depuis quatre ans ! »

La voiture, après avoir suivi, à faible allure, le boulevard Saint-Germain et la rue de l’Université, à peine éclairés, venait de stopper devant la porte d’Antoine. Les deux hommes descendirent.

— « Tenez », poursuivit Rumelles, « je me rappelle la semaine de l’offensive Nivelle, en avril 17… » Sa voix trahit soudain une recrudescence de fébrilité. Il saisit Antoine par le bras, pour l’entraîner à quelque distance du chauffeur : « Vous n’imaginez pas ce que cela a pu être, pour nous qui savions tout, heure par heure… — qui assistions à cette accumulation de fautes… — qui pouvions calculer, chaque soir, le total des pertes ! Trente-quatre mille tués, plus de quatre-vingt mille blessés, en quatre ou cinq jours !… Et la rébellion de ces régiments décimés !… Pourtant, il ne s’agissait ni d’être véridiques ni d’être justes. Il fallait, coûte que coûte, réprimer impitoyablement l’insurrection des troupes avant qu’elle ne gagne toute l’armée ! Question de vie ou de mort pour le pays… Il fallait, coûte que coûte, soutenir le commandement, camoufler ses fautes, sauvegarder son prestige… Pire encore : il fallait, sciemment, persévérer dans l’erreur, et reprendre l’offensive, et jeter d’autres divisions dans la fournaise, et sacrifier vingt ou vingt-cinq mille nouveaux soldats, au Chemin des Dames, devant Laffaux… »

— « Mais pourquoi ? »

— « Pour obtenir un petit succès, si mince fût-il, sur lequel nous puissions greffer le mensonge salutaire ! Et redresser la confiance, qui flanchait de toutes parts !… Enfin, nous avons eu l’heureux coup de main de Craonne. Nous avons pu en faire une éclatante victoire. Nous étions sauvés !… Dix jours plus tard, le gouvernement limogeait les chefs, et nommait le général Pétain… »

Antoine, épuisé, incapable de rester plus longtemps debout, s’était adossé au mur. Rumelles le soutint jusqu’à la porte cochère :

— « Oui », poursuivait-il, « nous étions sauvés ; mais, je vous jure, je donnerais un an de ma vie plutôt que d’avoir à revivre ces quatre ou cinq semaines-là ! » Il semblait sincère. « Je vous laisse. J’ai été si heureux de vous revoir… » Et tandis qu’Antoine franchissait le seuil : « Soignez-vous sérieusement, mon cher ! Les médecins sont tous les mêmes : quand il s’agit de leur propre santé, les plus consciencieux sont d’une négligence !… »

La chambre avait été préparée par Gise. Les volets et les rideaux étaient clos, les housses retirées des sièges, le lit fait ; un verre et une carafe d’eau fraîche avaient été posés à portée de la main, sur la table de chevet. Ces menues attentions troublèrent Antoine si fort, qu’il se dit : « Je dois être encore plus fatigué que je ne crois… »

Son premier soin fut de se faire une injection d’oxygène. Après quoi, il se laissa tomber dans un fauteuil, et demeura une dizaine de minutes, immobile, le buste droit, la nuque appuyée au dossier.

Il pensait à Rumelles avec une hostilité soudaine, violente, injuste sans doute, et dont il était lui-même surpris : « Ceux qui la font… Ceux qui ne la font pas… Entre nous et eux, jamais plus la réconciliation ne sera possible ! »

Son étouffement cédait peu à peu. Il se leva pour prendre sa température. 38°1… Rien d’excessif après une pareille journée…

Il prit encore le temps de faire une bonne inhalation, avant de se mettre au lit.

« Non », se dit-il, en enfonçant rageusement sa tête dans l’oreiller, « pas d’entente possible avec eux ! Le jour de la démobilisation, ceux qui ne l’auront pas faite, devront se cacher, disparaître. La France, l’Europe, de demain, seront, de droit, aux anciens combattants. Nulle part, ceux qui l’auront faite n’accepteront de collaborer avec ceux qui n’y auront pas été ! »

L’obscurité lui pesait, mais il se retint de rallumer. Sa chambre était l’ancienne chambre de M. Thibault, celle où le vieillard avait tant lutté, tant souffert, avant de mourir. Antoine se rappelait les moindres détails, le dernier bain, Jacques, la piqûre libératrice, toutes les péripéties de cette agonie. Et c’était la chambre de son père, avec le grand lit d’acajou, le prie-Dieu de tapisserie, et la commode chargée de médicaments, que ses yeux, grands ouverts dans le noir, croyaient apercevoir autour de lui.

VI

La nuit n’avait pas été mauvaise, grâce à la piqûre d’oxygène ; mais Antoine n’avait pour ainsi dire pas dormi. À l’aube enfin, le sommeil l’avait pris, un bref instant : le temps de se débattre dans un absurde cauchemar, d’où l’avait tiré un accès de transpiration, si violent qu’il avait dû changer de linge. Recouché, et bien certain qu’il ne se rendormirait plus, il chercha à se rappeler les détails du rêve saugrenu qu’il venait de faire :

« Voyons… Il y a eu trois épisodes distincts… Trois scènes, mais dans un décor unique : le vestibule de mon appartement…

« Au début, je m’y trouvais avec Léon. En proie à une folle angoisse, parce que, d’une minute à l’autre, Père allait arriver. La situation était terrible. J’avais profité de l’absence de Père pour m’emparer de tout ce qu’il possédait, pour bouleverser de fond en comble la maison. Et Père allait revenir ; et j’allais être pris sur le fait. C’était affreux. J’arpentais le vestibule, ne sachant que faire pour éviter la catastrophe. Et il m’était impossible de fuir. À cause de quoi ? À cause de Gise, qui allait bientôt rentrer… Léon, aussi affolé que moi, était au guet, la joue collée à la porte d’entrée. Je vois encore son œil godiche, écarquillé de peur. À un moment, il a tourné la tête pour dire : “Si j’allais vite prévenir Madame ?”

« Ça, c’est la première scène. Ensuite, Père s’est tout à coup trouvé là, devant moi, debout au milieu du vestibule, en redingote, avec un chapeau garni d’un crêpe (comme celui de Chasle), à cause de l’enterrement. Quel enterrement ? Autour de lui, par terre, une valise neuve (comme celle du type avec qui j’ai voyagé avant-hier). Léon avait disparu. Père fouillait dans ses poches, d’un air digne et affairé. Il m’a aperçu, il m’a dit : “Ah, c’est toi ?… Mademoiselle n’est pas là ?” Et puis, il m’a dit aussi : “Mon cher, je te raconterai : j’ai visité des pays très pittoresques…” (Sur ce ton paterne et solennel qu’il prenait dans ces cas-là.) Moi, j’avais la bouche sèche, j’étais incapable de dire un mot. Je me sentais redevenu le petit garçon qui tremble devant une correction méritée… Et, en même temps, je me demandais, avec stupéfaction : “Comment se fait-il qu’il n’ait pas remarqué, en montant, les changements de l’escalier ? La suppression des vitraux ? Le tapis neuf ?” Et puis, j’ai pensé avec terreur : “Comment l’empêcher d’entrer dans notre chambre, de voir le lit ?…” Et puis, je ne sais plus ; je crois qu’il y a eu une coupure…

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