Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Il ressentait, à remuer cette lie, une telle amertume, que son arrivée à la gare Saint-Lazare lui parut une délivrance. Et il s’élança dans la cohue qui encombrait le hall, sans prendre garde à son essoufflement, heureux de cette diversion qui lui permettait d’échapper à lui-même.
— « Un billet de… Non : une troisième militaire pour Maisons-Laffitte… À quelle heure est le train ? »
Il n’était pas bien-souvent monté dans un wagon de troisième. Il y prenait aujourd’hui un âpre plaisir.
VII
Clotilde avait frappé. Le plateau en équilibre sur une main, elle attendit quelques secondes, puis frappa de nouveau. Pas de réponse. Dépitée à la pensée qu’Antoine était sorti sans avoir déjeuné, elle ouvrit la porte.
L’obscurité régnait dans la chambre. Antoine était encore au lit. Il avait entendu ; mais, le matin, avant son inhalation, il était si aphone qu’il renonçait d’avance à tout effort pour émettre un son. C’est ce qu’il essaya de faire comprendre, par gestes, à Clotilde.
Bien qu’il eût accompagné sa mimique d’un sourire rassurant, la brave femme restait sur le seuil, les sourcils levés de surprise et de saisissement : en voyant Antoine incapable d’articuler un mot — alors que, la veille au soir, à son arrivée, il était venu causer avec elle dans la cuisine — l’idée qu’il avait eu une attaque et qu’il était à demi paralysé lui avait subitement traversé l’esprit. Antoine devina vaguement sa pensée, lui sourit davantage, lui fit signe d’apporter le plateau jusqu’au lit, et prenant le crayon et le bloc posés sur la table de chevet, il griffonna :
Excellente nuit. Le matin, suis toujours sans voix.
Elle déchiffra lentement le papier, considéra un instant Antoine avec stupéfaction, puis déclara, sans ambages :
— « Ça ne fait rien, on ne s’attendait pas à retrouver Monsieur dans cet état… Ils vous ont proprement arrangé ! »
Elle alla pousser les persiennes. Le soleil matinal envahit la pièce. Le ciel était bleu, et, par-delà l’encadrement de la vigne vierge qui pendait au balcon de bois, les sapins tout proches, et, plus loin, les cimes déjà verdoyantes et la forêt de Saint-Germain, frémissaient sous un souffle léger.
— « Monsieur va-t-il seulement pouvoir manger ? » fit-elle, en revenant près du lit. Elle emplit la tasse de lait chaud ; et, tandis qu’Antoine y émiettait un peu de pain, elle recula d’un pas, attentive, les mains dans les poches de son tablier. Il avalait si difficilement, qu’elle ne se retint pas de répéter :
— « On ne s’y attendait pas, non, pour sûr ! On savait bien que Monsieur était gazé. Mais on se disait : “Les gaz, c’est tout de même moins pire qu’une blessure…” Faut croire que non !… C’est vrai qu’aux maladies, j’y connais rien. Quand Monsieur nous a écrit, à ma sœur et à moi, de venir avec Mlle Gise chez Mme Fontanin, Adrienne, elle, tout de suite, elle a dit : “Je veux soigner des blessés.” Mais moi, j’ai dit : “Tout ce qu’on voudra, cuisine, ménage, j’ai jamais boudé le travail. Seulement, pour ce qui est des blessés, non, c’est pas mon goût.” Ça fait que ces dames ont pris Adrienne à l’hôpital, et que je suis restée au chalet. Je ne me plains pas, quoiqu’il n’y ait guère le temps de musarder, Monsieur se rend compte : pour faire proprement tout ce qu’il y a à faire ici, une femme seule, il lui faudrait des jours de vingt-cinq heures. Mais, moi, ça me plaît mieux que de tripoter dans les plaies. »
Antoine l’écoutait en souriant. (À défaut de Gise, être soigné par cette fille dévouée n’eût pas été désagréable… Dommage qu’elle eût si peu la vocation de garde-malade…)
Pour marquer qu’il savait apprécier à sa valeur le fardeau de cette tâche quotidienne, il pinça les lèvres avec considération, et secoua plusieurs fois la tête.
— « Oh », reprit-elle aussitôt, prise de scrupule, « à bien regarder, ça fait moins de tracas qu’on ne croit. Ces dames sont quasiment toujours parties à l’hôpital. Je ne les ai guère que pour le dîner. Au midi, j’ai seulement M. Daniel et Mme Jenny, avec le petiot. »
Plus familière qu’autrefois, comme si les années de guerre avaient aboli d’anciennes distances, elle assourdissait Antoine de son bavardage, s’exprimant en toute liberté sur chacun : « … Mlle Gise, toujours si serviable avec nous… » « … Mme Fontanin, pas fière dans le fond, mais si intimidante qu’on ne sait jamais comment lui causer… » « … Mme Nicole, qui a si peu d’ordre, — et qui sait bien se faire servir, elle ! » « … Mme Jenny, pas très parlante, mais forte au travail, et qui comprend les choses… » Et toujours elle revenait au « petiot », sur un ton d’admiration et de tendresse : « Un petiot qui promet ! Et qui saura commander, comme feu Monsieur !… » (« C’est vrai qu’il est le petit-fils de Père », se dit Antoine.) « Il ferait déjà tourner tout son monde en bourriques, si on le laissait faire… Monsieur n’imagine pas ce que c’est : un vif-argent, un touche-à-tout ! Ça n’écoute rien ni personne… Encore heureux que M. Daniel soit toujours là pour le garder : moi, avec mon ouvrage, ça ne serait pas possible. Faut jamais le perdre de vue… M. Daniel, lui, ça l’occupe : toute la journée, là, tout seul, à ne rien faire que de mâcher son élastique, le temps lui durerait, sans ça… » Elle branla un instant la tête, d’un air plein de sous-entendus : « On ne m’ôtera pas de l’idée que, par le temps qui court, il y en a d’aucuns qui ne sont pas fâchés de pouvoir boiter… »
Antoine prit son bloc, et écrivit : Léon ?
— « Ah, le pauvre Léon… » Elle n’avait guère de nouvelles à lui donner du domestique. (Il avait été fait prisonnier, près de Charleroi, après quatorze heures de campagne, le lendemain même du jour où il était arrivé sur le front ; et Antoine, dès qu’il avait connu le numéro du camp, avait chargé Clotilde d’expédier, chaque mois, un colis de provisions. Léon remerciait, régulièrement, par trois mots sur une carte. Il ne donnait aucun détail sur sa vie.) « Monsieur sait qu’il nous a demandé une flûte ? Mlle Gise en a acheté une, à Paris. »
Antoine avait depuis longtemps achevé de boire son lait.
— « Faut que je redescende aider Mme Jenny », dit Clotilde, en le débarrassant du plateau. « Mardi, c’est son blanchissage, et la lessiveuse est lourde à manier : ça salit, un petiot !… »
Elle avait déjà gagné la porte, lorsqu’elle se retourna pour jeter sur Antoine un dernier regard. Son visage plat prit soudain un air songeur :
— « Monsieur Antoine, on en aura vu, quand même, en ces années, dites ? On en aura vu de toutes !… Je le dis souvent avec Adrienne : “Si défunt Monsieur revenait ! S’il pouvait voir tout ce qui s’est passé, depuis qu’il n’est plus là !” »