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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Elle se tenait debout, devant lui, et le considérait tendrement. Elle était désespérée de le laisser seul, malade, dans cette maison déshabitée. Elle hésitait à dire quelque chose. Un sourire engageant et timide passa dans son regard et vint jusqu’à ses lèvres :

— « Si je revenais te prendre, à la fin de la journée ? Et si tu passais la soirée avec nous, à Maisons, au lieu de rester ici, tout seul ? »

Il secoua la tête :

— « Pas ce soir, en tout cas. Aujourd’hui, j’ai à voir Rumelles. Demain, j’ai à voir Philip. Et puis des rangements à faire en bas, des dossiers à chercher… ».

Il réfléchissait. Il suffisait qu’il fût de retour au Mousquier vendredi soir. Rien ne l’empêchait donc d’aller passer deux jours à Maisons-Laffitte.

— « Mais, où logerai-je là-bas ? »

Avant de répondre, elle se pencha, très vite, et l’embrassa joyeusement.

— « Où ? Au chalet, bien sûr ! Il reste deux chambres inoccupées. »

Il avait gardé à la main la photo de Jean-Paul, et, de temps à autre, il y jetait un regard.

— « Eh bien, je vais faire le nécessaire, pour la prolongation… Et, demain, à la fin de la journée… » Il souleva la photo entre ses doigts : « Tu me la donnes ? »

V

Bien que ce fût dimanche, Rumelles était à son bureau du Quai d’Orsay, lorsque Antoine, resté seul après le départ de Gise, l’appela au téléphone. Le diplomate s’excusa de ne pouvoir disposer d’une heure dans le courant de l’après-midi, et invita Antoine à venir le prendre pour dîner.

À huit heures, Antoine arriva au ministère. Rumelles l’attendait au bas de l’escalier, où brûlait une ampoule en veilleuse. Dans cette pénombre réglementaire, le va-et-vient silencieux des employés qui quittaient leurs bureaux et de quelques visiteurs tardifs prenait un aspect étrange, clandestin.

— « Je vous emmène chez Maxim’s, ça vous changera un peu de votre vie d’hôpital », proposa Rumelles, avec un sourire gentiment protecteur, en conduisant Antoine vers l’une des autos à fanion qui stationnaient dans la cour.

— « Je suis un piètre convive », avoua Antoine, « le soir, je ne prends que du lait. »

— « Ils en ont de l’excellent, en carafes frappées », affirma Rumelles, qui avait décidé de dîner chez Maxim’s.

Antoine acquiesça d’un mouvement de tête. Il était exténué de sa journée, qu’il avait passée chez lui à fouiller dans ses cartonniers et ses bibliothèques. Cette soirée de conversation n’était pas sans lui faire peur. Il se hâta de prévenir Rumelles qu’il parlait avec effort, et devait ménager ses cordes vocales.

— « Bonne aubaine pour un bavard comme moi », s’écria le diplomate. Il affectait un ton plaisant, pour ne rien laisser paraître de la fâcheuse impression que lui causaient les traits tirés, la voix caverneuse et oppressée, de son ami.

Dans la salle illuminée du restaurant, l’amaigrissement, la mauvaise mine d’Antoine, le frappèrent davantage encore. Mais il évita de l’interroger avec trop d’intérêt sur sa santé, et, après quelques questions imprécises, s’empressa de parler d’autre chose :

— « Pas de potage. Quelques huîtres, plutôt. C’est la fin de la saison, mais elles sont encore bonnes… Je dîne souvent ici. »

— « J’y suis beaucoup venu, moi aussi », murmura Antoine. Son regard fit lentement le tour de la salle, et s’arrêta sur le vieux maître d’hôtel, qui, debout, attendait la commande. « Vous ne me reconnaissez pas, Jean ? »

— « Oh, parfaitement si, Monsieur », fit l’autre, en s’inclinant avec un sourire banal…

« Il ment », songea Antoine, « il m’appelait toujours : Monsieur le docteur… »

— « C’est si près de mon bureau », continua Rumelles. « Et, les soirs d’alerte, c’est assez commode : je n’ai qu’à traverser la rue, pour trouver un bon abri, au ministère de la Marine. »

Antoine l’observa, tandis qu’il composait son menu. Il avait changé, lui aussi. Son masque léonin s’était empâté ; la crinière avait passablement blanchi ; autour des yeux, d’innombrables petites rides plissaient en tous sens sa peau de blond vieillissant. Le regard restait bleu et vif ; mais, sous les paupières inférieures, des boursouflures mauves surplombaient des pommettes vermiculées de couperose.

— « Pour le dessert, je verrai », achevait-il d’un air las, en rendant la carte au maître d’hôtel. Il renversa la tête, posa un instant ses mains à plat sur sa figure, appuyant ses doigts sur ses paupières brûlantes, et soupira profondément : « Tel que vous me voyez, cher ami, je n’ai pas pris un jour de vacances depuis la mobilisation. Je suis à bout. »

Cela se voyait. La fatigue accumulée se traduisait, chez ce nerveux, par une extrême fébrilité ; Antoine avait quitté un Rumelles-1914, assuré, maître de lui, un peu suffisant et qui pérorait volontiers sur toutes choses, mais avec une retenue étudiée. Quatre années de surmenage en avaient fait cet homme au rire brusque et convulsif, au regard papillotant, cet homme gesticulant, qui sautait sans transition d’un sujet à l’autre, et dont le visage congestionné passait soudain d’une agitation maladive au plus morne abattement. Néanmoins, il s’efforçait de porter beau, comme naguère. À chaque aveu de fatigue, à chaque abandon, succédait un bref redressement : il renversait un peu la tête, peignait sa chevelure d’un ample geste de la main, et arborait un sourire plein d’ardeur retrouvée.

Antoine voulut le remercier de sa longue enquête sur la mort de Jacques, et de l’aide qu’il avait apportée à Jenny lorsqu’elle avait voulu gagner la Suisse. Rumelles l’arrêta avec vivacité :

— « Tout naturel, voyons ! Laissez donc, mon cher !… » Puis il lança étourdiment : « La jeune femme m’a paru charmante… tout à fait charmante… »

« Trop homme du monde pour n’être pas souvent un sot », pensa Antoine.

Rumelles lui avait coupé la parole et il ne la lâchait plus. Il entreprit un récit détaillé des démarches qu’il avait faites, comme si Antoine eût été étranger à l’affaire. Tout était demeuré étonnamment précis dans sa tête : il citait sans hésiter des noms d’intermédiaires, des dates.

— « Triste fin ! », soupira-t-il, en conclusion. « Vous ne buvez pas votre lait ? Il va tiédir… » Il coula vers Antoine un regard hésitant, trempa ses lèvres dans son verre, essuya ses moustaches ébouriffées de chat, et soupira de nouveau : « Oui, triste fin… Bien pensé à vous, je vous assure… Mais, étant données les circonstances… vos idées… l’honorabilité du nom… on peut se demander si — pour la famille, du moins, — cette fin… n’a pas été, somme toute, une chose… heureuse ?… »

Antoine fronça les sourcils, sans répondre. Le propos de Rumelles le blessait au vif. Pourtant, cette pensée, il lui fallait bien reconnaître qu’il l’avait eue lui-même, lorsqu’il avait connu la vérité sur les derniers jours de Jacques. Oui, il l’avait eue ; mais aujourd’hui il ne l’avait plus ; et il éprouvait même, à se souvenir qu’il l’avait eue, une poignante confusion. Ces dernières années de guerre, les réflexions qu’il avait été amené à faire pendant les longues insomnies de la clinique, avaient mis un grand désarroi dans la plupart de ses jugements antérieurs.

Il n’avait aucune velléité d’aborder avec Rumelles ces questions personnelles. Et ici moins qu’ailleurs. Sa présence, dans cette salle où il était si fréquemment venu dîner avec Anne, lui causait, depuis son arrivée, un surcroît de gêne. Il était surpris, naïvement, qu’il y eût tant de monde dans ce restaurant de luxe, en ce quarante-quatrième mois de guerre. Toutes les tables étaient occupées, comme autrefois aux soirs d’affluence. Les femmes étaient peut-être moins nombreuses — moins élégantes aussi : beaucoup d’entre elles gardaient leur allure d’infirmière. La grande majorité des hommes appartenait à l’armée : sanglés dans leurs baudriers bien cirés, ils plastronnaient, la tunique barrée de rubans multicolores. Quelques permissionnaires, officiers de troupe ; mais, la plupart, officiers de la Place de Paris ou du Grand Quartier général. Un grand nombre d’aviateurs, bruyants et fêtés, le regard triste, un peu fou, et qui paraissaient ivres avant d’avoir bu. Un échantillonnage bariolé d’uniformes italiens, belges, roumains, japonais. Quelques officiers de marine. Mais surtout des Anglais — vestes kaki à cols ouverts et linge impeccable — qui venaient là pour dîner au champagne.

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