Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
« En tout cas — et c’est la troisième scène — je revois Père, toujours debout à la même place, mais en chaussons et dans sa vieille vareuse d’intérieur. Il avait son air mécontent. Il dressait par à-coups sa barbiche, et tirait son cou pincé entre les pointes de son faux col. Et alors il m’a dit, avec son petit rire froid : “Dis-moi, mon cher : où diable as-tu mis mon lorgnon ?” Et ce lorgnon qu’il réclamait, c’était ce lorgnon d’écaille que je me souviens d’avoir trouvé sur son bureau, et que j’ai donné, en même temps que sa garde-robe et toutes ses affaires, aux Petites Sœurs des pauvres… Et alors, sa colère a brusquement éclaté. Il s’est avancé sur moi en criant : “Et mes titres ? Qu’est-ce que tu as fait de mes titres ?” Je balbutiais : “Quels titres, Père ?” Je suais à grosses gouttes, je m’épongeais, et, tout en m’épongeant, je me souviens que je prêtais l’oreille : je m’attendais, d’un instant à l’autre, à entendre le déclic de l’ascenseur, et à voir entrer Gise (en infirmière, parce que c’était l’heure où elle rentrait de sa clinique)… Et, à ce moment-là, je me suis éveillé, effectivement trempé de sueur… »
Il souriait au souvenir de son épouvante. Mais il en était encore tout ébranlé. « Je dois avoir un peu de température », se dit-il. En effet. 37°8. Un peu moins que la veille au soir ; mais-un peu plus qu’il n’aurait fallu, ce matin.
Deux heures plus tard, vaquant aux soins de sa toilette et de son traitement, sa pensée le ramena au souvenir de son rêve.
« Curieux », remarqua-t-il. « Ce rêve, en somme, a été très court. En tout, trois tableaux rapides : l’attente anxieuse avec Léon ; puis, l’irruption de Père, avec la valise ; puis, cette histoire de lorgnon, et de titres… Oui, mais tout ce qu’il y avait autour ! Tout ce passé, très particulier, très complet, dans lequel ce rêve prenait racine ! »
Comme il éprouvait un peu d’oppression pour avoir fait une station trop prolongée devant son lavabo, il s’assit sur le rebord de la baignoire, et demeura un moment pensif :
« Ce passé, dans lequel baignent, en quelque sorte, les rêves, c’est évidemment un phénomène connu, et qui doit avoir été étudié… Je n’y avais jamais réfléchi… Pour mon rêve de cette nuit, le cas est particulièrement net… Au point que, si j’avais le courage, ça mériterait que je le note… Sans quoi, dans deux jours, j’aurai tout oublié. »
Il regarda l’heure. Rien ne le pressait. Il prit l’agenda où il inscrivait chaque soir ses observations de malade et qu’il n’avait pas omis d’apporter, en arracha quelques pages blanches, et, s’enveloppant dans le peignoir de bain que Gise avait pendu à une patère du cabinet de toilette (« elle a pensé à tout, cette petite », se dit-il en souriant), il alla se remettre sur son lit.
Il griffonnait avec entrain depuis trois quarts d’heure, lorsqu’un coup de sonnette l’interrompit.
C’était un pneumatique du Patron. En termes très affectueux, le docteur Philip s’excusait de ne pouvoir recevoir Antoine avant le surlendemain soir : il quittait Paris pour deux jours, à la tête d’une commission chargée d’inspecter quelques hôpitaux du Nord.
Antoine était fort désappointé. Pour se consoler, il se dit qu’il avait encore de la chance que Philip revînt avant son départ. Il dînerait mercredi avec lui, et reprendrait jeudi le train pour Grasse.
Les feuillets étaient épars sur le lit. Ils étaient au nombre de cinq, couverts de sa bizarre écriture hiéroglyphique où chaque lettre était isolée, — habitude qui datait de l’époque où il faisait des thèmes grecs. Antoine les rassembla, et les relut. Les deux premiers étaient consacrés au récit analytique du rêve, avec les détails caractéristiques dont il se souvenait. Les trois autres contenaient un commentaire assez confus. « Ce que l’on conçoit bien… », grommela-t-il, dépité. Autrefois, il excellait pourtant à la rédaction de ces notes substantielles où, en quelques lignes, son esprit net savait condenser l’essentiel d’une longue réflexion. « Un entraînement à refaire », se dit-il, « si je veux me remettre à travailler pour les revues… »
Voici ce qu’il avait écrit :
Dans un rêve, deux choses bien distinctes :
1° Le rêve lui-même, l’épisode (auquel le rêveur est toujours plus ou moins mêlé). Action, généralement brève, fragmentaire, mouvementée, analogue à une scène de théâtre jouée par des acteurs.
2° Autour de ce court moment dramatique, il y a une situation donnée. Qui commande ce moment, et qui le rend plausible. Une situation qui reste en dehors, en marge, de l’action. Mais dont le rêveur a une conscience précise. Situation dans laquelle, d’après l’affabulation du rêve, le rêveur se trouve installé depuis longtemps. Comparable à ce que représente, pour chacun de nous, à l’état de veille, notre passé.
Dans l’exemple du rêve que je viens d’avoir, je remarque, autour des trois épisodes qui constituent l’action, tout un faisceau de circonstances qui, sans faire partie intégrante de mon rêve, y étaient implicitement contenues. Et même, à bien considérer, ces circonstances sont de deux sortes, constituent comme deux zones différentes : il y a les circonstances immédiates, dans lesquelles le rêve est comme enveloppé. Et puis, il y a une seconde zone, plus éloignée dans le temps : un ensemble de circonstances beaucoup plus anciennes, formant un passé imaginaire sans lequel le rêve n’aurait pas été possible. Ce passé, dont moi, le rêveur, j’étais constamment conscient, n’a joué au cours du rêve aucun rôle : il était seulement préexistant à ce rêve, comme le passé des personnages est préexistant à l’action qui les rassemble fortuitement sur la scène.
Précisons un peu. Ce que j’entends par circonstances de la première zone, c’est, par exemple, que je savais l’heure qu’il était, bien qu’il n’ait pas été question de l’heure pendant le rêve. Je savais qu’il était midi moins quelques minutes, et que j’attendais Gise pour déjeuner, comme tous les jours. Je savais que, le matin même, en son absence et sans pouvoir l’avertir, j’avais reçu un télégramme de Père, annonçant son retour, à cause de l’enterrement. (Ici, un point qui reste obscur : l’enterrement de qui ? Ce n’était pas l’enterrement de Mademoiselle. Mais c’était l’enterrement d’un proche, car nous étions tous atteints par ce deuil.) Je savais que Père fouillait dans ses poches à la recherche de monnaie pour payer sa voiture, car je savais qu’un taxi, chargé de bagages, venait de le déposer devant la maison. (Je crois même pouvoir dire que je voyais ce taxi, arrêté dans la rue, en même temps que je voyais Père dans le vestibule.) Etc.
Circonstances de seconde zone. J’entends par là une série d’événements assez anciens, dont l’Antoine du rêve connaissait l’existence. Ces événements, je ne puis pas dire précisément que j’y pensais, au cours du rêve ; mais leur souvenir était en moi, comme sont les souvenirs de notre vie réelle. Ainsi je savais (en réalité je devrais écrire : j’étais sachant) que Père avait quitté la France depuis longtemps, envoyé à l’autre bout du monde, par je ne sais quelle Société de bienfaisance pour procéder à des enquêtes relatives à ses œuvres. (Inspection des services pénitentiaires étrangers, ou quelque chose de ce genre.) Voyage si lointain, que c’était comme s’il n’avait jamais dû en revenir… Je savais également les réactions que nom avions eues au moment de ce départ, accueilli par nous tous comme une aubaine inespérée. Je savais que, aussitôt libéré de sa tutelle, j’avais épousé Gise. Que nous avions pris possession de l’appartement, déménagé tout, vendu les meubles, distribué aux Sœurs les affaires personnelles de Père, abattu des cloisons pour transformer totalement la maison. (Et, ce qui est étrange : ces transformations, dans le rêve, n’étaient pas celles que j’ai faites, dans la réalité. Ainsi, le vestibule du rêve était bien repeint en ocre clair ; mais il était garni d’un tapis rouge et non havane ; et, à la place de la console, il y avait l’ancienne horloge de chêne de l’antichambre de Père.) Ce n’est pas tout. Je n’en finirais pas de noter ce que je savais. Ceci, par exemple : je savais, très précisément, que notre chambre, à Gise et à moi (où pourtant aucune scène du rêve ne s’est passée) était l’ancienne chambre de Père, et qu’elle était devenue semblable à la chambre d’Anne, avenue de Wagram. Bien plus : je savais que, ce matin-là, Léon n’avait pas eu le temps de faire le ménage, que notre grand lit était resté en désordre ; et j’étais terrifié à l’idée que Père allait ouvrir la porte de cette chambre… Enfin je savais mille autres détails de notre vie, et de celle de notre entourage. Notamment ceci, qui me paraît curieux, puisque mon frère n’a eu absolument aucun rôle dans ce rêve : je savais que Jacques, désespéré de jalousie après notre mariage, avait émigré en Suisse, et qu’il…