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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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La rédaction s’arrêtait là. Antoine n’avait plus aucune envie de poursuivre. Il prit son crayon et inscrivit en marge :

Rechercher ce qu’ont dit, à ce sujet, ceux qui se sont occupés du Rêve.

Puis il plia les feuillets, se leva, et mit de l’eau à chauffer pour son inhalation.

Quelques instants plus tard, la tête enfouie sous les serviettes, la figure ruisselante, les yeux clos, il respirait profondément la buée bienfaisante, tout en continuant à ruminer son rêve de la nuit. Il s’avisa soudain que le sujet même de ce rêve témoignait d’un certain état de mauvaise conscience, d’un certain sentiment de responsabilité, voire de culpabilité, que, à l’état de veille, son orgueil parvenait à maintenir dans l’ombre. « Et, en effet », reconnut-il, « je n’ai pas lieu d’être bien fier de tout ce qui s’est passé après la mort de Père. » (Il entendait par là, non seulement son installation luxueuse, mais aussi sa liaison avec Anne, ses sorties du soir ; tout un irrésistible glissement vers la vie facile.) « Sans compter », ajouta-t-il, « la perte d’une grande partie de la fortune laissée par Père… » (Il avait englouti, dans les dépenses faites pour la transformation de la maison, une bonne moitié de la fortune mobilière ; le reste, dédaignant le taux des sages placements de M. Thibault, il l’avait converti en valeurs russes, aujourd’hui tombées à zéro.) « Bah », se dit-il, « pas de regrets stériles… » C’est ainsi qu’il avait coutume d’apaiser ses scrupules. Cependant, — et ce rêve en était le sûr indice — il conservait, au fond, la conception bourgeoise du « bien familial », de l’argent économisé pour être transmis ; et, bien qu’il n’eût de comptes à rendre à personne, il éprouvait un sentiment de honte à avoir dilapidé, en moins d’un an, un patrimoine que plusieurs générations avaient sagement constitué.

Il dégagea sa tête pendant quelques secondes, respira un peu d’air frais, tamponna ses yeux congestionnés, puis se blottit de nouveau sous les linges humides et brûlants.

Ces réflexions de ce matin, sur son hiver de 1914, rejoignaient les impressions irritantes qu’il avait éprouvées, la veille, après le départ de Gise, en parcourant ses beaux laboratoires déserts, et la pièce pompeusement baptisée « des archives », avec ses fichiers de tests, ses rangées de cartons neufs, numérotés et vides. Il avait pénétré dans la « salle de pansement », si bien agencée, et qui, pas une fois, n’avait servi. Et là, se souvenant de sa modeste installation de jadis, au rez-de-chaussée, de son existence active, utile, de jeune médecin, il avait compris que, depuis la mort de son père, il était engagé dans une fausse route.

L’inhalateur, attiédi, ne produisait plus qu’une faible vapeur. Il jeta loin de lui les serviettes trempées, s’épongea le visage, et regagna sa chambre.

— « Ah… Eh… Ah… Oh… », fit-il debout devant la glace, pour essayer sa voix. Elle restait rauque, mais elle avait retrouvé du timbre, et il sentait son larynx momentanément dégagé.

« Vingt minutes de gymnastique respiratoire… Puis, dix minutes de repos. Après quoi, je m’habillerai, je préparerai ma valise, et, puisque je ne peux pas voir Philip aujourd’hui, j’irai prendre le premier train pour Maisons. »

Dans l’auto qui le conduisait à la gare, tandis qu’il traversait les parterres des Tuileries et regardait, sous le soleil de mai, les statues blanches se dresser sur les gazons, et une buée mauve estomper les contours de l’arc du Carrousel, il se rappela soudain ce matin de printemps où Anne et lui s’étaient donné rendez-vous dans la cour du Louvre ; et une idée subite lui traversa l’esprit :

— « Menez-moi à l’entrée du Bois », cria-t-il au chauffeur. « Et vous prendrez la rue Spontini. »

Parvenu à proximité de l’hôtel Battaincourt, il fit ralentir l’allure, et se pencha à la portière. Tous les volets étaient clos ; la grille, fermée. Sur le pavillon du concierge était pendu un écriteau :

BEL HÔTEL À VENDRE
Cour intérieure — Garage — Jardin
(Superficie totale : 625 m2)

Au-dessus de : À VENDRE, on avait ajouté, à la main : OU À LOUER.

L’auto longea lentement le mur du jardin. Antoine n’éprouvait rien. Exactement, rien : ni émotion ni regret. Et il se demanda pourquoi il était venu faire ce pèlerinage.

— « Demi-tour… Gare Saint-Lazare », cria-t-il au chauffeur.

« Oui », se dit-il, presque aussitôt, comme si rien n’avait interrompu ses méditations du matin, « je me suis bien dupé moi-même en me persuadant qu’il était indispensable de mieux organiser ma vie professionnelle… Au lieu de stimuler le travail, toutes ces facilités matérielles ne faisaient que le paralyser ! Tout ce beau mécanisme fonctionnait à vide. Tout était prêt pour des réalisations de grande envergure. Et, en réalité, je ne fichais plus rien… » Il se rappela, soudain, l’attitude de son frère devant l’héritage paternel, et ce dégoût de Jacques pour l’argent, qu’Antoine, alors, avait jugé si niais. « C’est lui qui avait raison. Comme nous nous comprendrions mieux, aujourd’hui !… L’empoisonnement par l’argent. Par l’argent hérité, surtout. L’argent qu’on n’a pas gagné… Sans la guerre, j’étais foutu. Je ne me serais jamais purgé de cette intoxication. J’en étais arrivé à croire que tout s’achète. Je m’attribuais déjà, comme un privilège naturel d’homme riche, le droit de travailler peu, de faire travailler les autres. Je me serais, sans vergogne, attribué le mérite de la première découverte faite par Jousselin ou par Studler dans mes laboratoires… Un profiteur, voilà ce que je m’apprêtais à devenir !… J’ai connu le plaisir de dominer, par l’argent… J’ai connu le plaisir d’être considéré pour mon argent… Et je n’étais pas loin de trouver cette considération naturelle, pas loin de penser que l’argent me conférait une supériorité… Pas beau !… Et ces rapports faussés, équivoques, que l’argent établit entre le richard et les autres ! Un des plus sournois méfaits de l’argent ! Je commençais déjà à me méfier de tout et de tous. Je commençais à penser, de mes meilleurs amis : “Pourquoi me raconte-t-il ça ? Est-ce à mon carnet de chèques qu’il en a ?…” Pas beau, pas beau !… »

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