Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « N’oubliez pas de me prévenir quand vous serez à la fin de votre convalescence », dit aimablement Rumelles. « Il ne faut pas qu’on vous renvoie sur le front. Vous avez largement payé votre part… »
Antoine voulut rectifier. Depuis l’hiver 17, époque où il avait été jugé guéri de sa première blessure, on l’avait affecté à des hôpitaux de l’arrière. Mais Rumelles continuait de parler :
— « Moi, je suis à peu près sûr, maintenant, que je finirai la guerre sans quitter le ministère. À l’arrivée de M. Clemenceau, j’ai bien failli être envoyé à Londres : sans le président Poincaré, avec qui je suis resté en excellents termes, et surtout sans la protestation de M. Berthelot, dont je connais toutes les manies et qui a besoin de moi, j’étais débarqué. Évidemment, la vie là-bas, en ce moment, n’aurait pas été sans intérêt. Mais je n’aurais plus été au centre de tout, comme je suis ici. Ce qui est passionnant ! »
— « Je le crois sans peine… Vous, au moins, vous êtes de ces privilégiés qui peuvent comprendre quelque chose aux événements… Et, qui sait ? prévoir un peu l’avenir ! »
— « Oh », coupa Rumelles, « comprendre, non ; et prévoir, moins encore… On a beau connaître le dessous de cartes, mon cher, on ne comprend rien à ce qui se passe ; à peine si, rétrospectivement, on comprend quelque chose à ce qui s’est passé… Ne croyez pas qu’un homme d’État d’aujourd’hui, fût-il entier et tyrannique comme M. Clemenceau, ait prise directe sur les faits. Il est à la remorque des circonstances… Gouverner, en temps de guerre, c’est quelque chose comme piloter un navire qui fait eau de toutes parts : il s’agit d’improviser, d’heure en heure, des trucs pour aveugler les voies d’eau les plus menaçantes ; on vit dans une atmosphère de naufrage ; à peine si on a, de temps à autre, le loisir de faire le point, de regarder la carte, d’indiquer une vague direction… M. Clemenceau fait comme les autres : il subit les événements, et, quand il le peut, il les exploite. Je le vois d’assez près, au poste où je suis. Curieux phénomène… » Il prit un air pensif, et débita, avec des hésitations étudiées : « M. Clemenceau, voyez-vous, c’est un paradoxal mélange de scepticisme naturel… de pessimisme réfléchi… et d’optimisme résolu ; mais il faut reconnaître que le dosage est excellent ! » Il souriait finement, jusque dans le coin des paupières, comme s’il s’amusait lui-même de son improvisation et savourait la qualité des formules qu’il venait de trouver. Or, de toute évidence, c’était un cliché qu’il servait depuis des mois à chaque nouvel interlocuteur. « Et puis », continua-t-il, « ce grand douteur est mû par une foi de charbonnier : il croit dur comme fer que la patrie de M. Clemenceau ne peut pas être battue. Cela, mon cher, c’est une force incomparable ! Même en ce moment — où pourtant, avouons-le tout bas, je vois chanceler la confiance des plus optimistes — eh bien, pour ce vieux patriote, la victoire reste absolument certaine ! Certaine, comme si, par droit divin, la cause de la France ne pouvait pas ne pas triompher glorieusement ! »
Antoine, toussotant, — à la table voisine, un major anglais venait d’allumer un cigare — essaya de prendre la parole. Mais la voix était si faible, étouffée encore par la serviette qu’il appuyait sur ses lèvres, que, seuls, quelques mots furent intelligibles :
— « … aide américaine… Wilson… »
Rumelles trouva plus simple de faire comme s’il avait entendu. Il prit même un air particulièrement intéressé :
— « Peuh », fit-il, en se caressant la joue d’un geste rêveur, « vous savez, pour nous autres, le président Wilson… ! Nous sommes bien obligés, en France et en Angleterre, d’afficher une respectueuse considération pour les fantaisies de ce professeur américain ; mais nous ne nous méprenons pas sur son compte. C’est un esprit obtus, et qui n’a aucune notion du relatif. Pour un homme d’État… ! Il vit dans un univers irréel que son imagination mystique a créé de toutes pièces… Dieu nous préserve de voir le moralisme simpliste de ce puritain, venir fausser les rouages subtils de nos vieilles affaires européennes ! »
Antoine aurait souhaité pouvoir intervenir. L’état de sa voix ne le lui permettait guère. Wilson était le seul, parmi les grands responsables de l’heure, qui lui parût capable de regarder au-delà de la guerre ; le seul, capable de penser l’avenir du monde. Il se contenta d’ébaucher un geste énergique de protestation.
Rumelles sourit, amusé :
— « Non, sans blague, mon cher ? Vous ne marchez tout de même pas pour les billevesées du président Wilson ! Cela peut être pris au sérieux de l’autre côté de l’Atlantique, dans un pays d’enfants, à demi sauvage. Mais dans notre vieille et sage Europe, allons donc ! Acclimater chez nous ces utopies, ce serait préparer un beau gâchis ! Voyez-vous, on ne se méfiera jamais assez du mal que peuvent faire certains grands mots à majuscules : “Droit”, “Justice”, “Liberté”, etc. Dans la France de Napoléon III, on devrait pourtant savoir à quels désastres conduisent les politiques “généreuses” ! »
Il allongea le bras, posa sur la nappe sa main trapue, tachée de son, et, se penchant, confidentiel :
— « D’ailleurs, les gens renseignés prétendent que le président Wilson est bien moins naïf qu’il ne le paraît, et qu’il n’est pas dupe lui-même de ses Messages… Ce champion de la “paix sans victoire” aurait tout simplement l’ambition très réaliste de profiter des circonstances pour mettre le Vieux Continent sous la tutelle américaine, en empêchant les Alliés de prendre, demain, dans les affaires du monde, la place prépondérante qu’une victoire pourrait leur assurer. Ce qui, entre parenthèses, révèle une fameuse dose d’ingénuité ! Car il faut être bien naïf pour supposer que la France et l’Angleterre accepteraient de s’être épuisées pendant des années dans une lutte aussi ruineuse, sans en tirer de sérieux profits matériels ! »
« Mais », répliquait Antoine en son for intérieur, « est-ce que l’établissement d’une véritable paix, d’une paix enfin durable, ne serait pas, pour les peuples européens, le plus matériel des profits de guerre ? » Il se taisait, néanmoins. La chaleur, le bruit, l’odeur des victuailles mêlée à la fumée du tabac, lui causaient un malaise croissant. Son oppression ne cessait d’augmenter. « Pourquoi suis-je là ? », songeait-il, furieux contre lui-même. « Je me prépare une belle nuit ! »
Rumelles ne s’apercevait de rien. Il semblait prendre un plaisir personnel à dénigrer Wilson. Dans les couloirs du Quai d’Orsay, c’était depuis des mois la cible sur laquelle la verve de ces messieurs s’exerçait férocement. Il coupait ses phrases d’un rire de gorge, vindicatif, et s’agitait sur sa chaise comme s’il eût été assis sur des chardons :
— « Heureusement, le président Poincaré et M. Clemenceau, en bons réalistes, en bons Latins qu’ils sont, ont compris, non seulement l’inanité de ses chimères, mais aussi la secrète mégalomanie du président Wilson… Laquelle peut être utilisée à des fins… qui rapportent ! L’important, à l’heure présente, c’est de soutirer d’Amérique autant de pétrole, de matériel, d’avions et d’hommes que possible. Pour cela, prendre bien garde de contredire le puissant pourvoyeur. Au besoin, même, donner complaisamment dans ses marottes. Comme on fait avec les doux aliénés. Et, ma foi, jusqu’ici, les résultats de cette tactique sont appréciables… » Il inclina le buste vers Antoine et lui souffla à l’oreille : « Saviez-vous que c’est grâce aux deux mille tonnes d’essence qu’il nous a procurées en quelques semaines, et grâce aux trois cent mille hommes qu’il nous expédie chaque mois, que nous avons pu tenir le coup, cette année, après le désastre anglais en Picardie ?… Il n’y a donc qu’à continuer. À flatter les manies chimériques de ce Lohengrin à binocle… Quand nous aurons, sur notre sol français, une solide armée américaine pour prendre la relève, alors nous pourrons souffler un peu, et attendre en spectateurs que l’Amérique nous tire les marrons du feu ! »