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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Antoine esquissa un geste évasif.

— « Tu ne le connais pas, ce petit », reprit-elle. « C’est une nature ardente, et qui aura besoin de piété !… » Elle soupira, et ajouta soudain, sur un autre ton, douloureux : « Comme Jacques ! Rien ne serait arrivé, si Jacques n’avait pas perdu la foi !… » Et, de nouveau, avec une mobilité extrême, sa physionomie se modifia, s’adoucit, tandis qu’un sourire ravi illuminait progressivement ses yeux : « Il ressemble tellement à Jacques, ce petit ! Il est roux foncé, comme lui ! Il a ses yeux, ses mains !… Et, à trois ans déjà, si volontaire ! Si rétif, quelquefois, et, par instants, si câlin… » Toute trace de rancune avait disparu de sa voix. Elle rit franchement : « Il m’appelle : Tante Gi ! »

— « Si volontaire, dis-tu ? »

— « Comme Jacques. Et il a ces mêmes colères, tu sais ? ces colères sourdes… Et alors il fuit au bout du jardin, seul, pour ruminer on ne sait quoi. »

— « Intelligent ? »

— « Très ! Il comprend, il devine tout. Et d’une sensibilité ! On peut tout obtenir de lui par la douceur. Mais si on le heurte, si on lui défend quelque chose qu’il a décidé de faire, ses sourcils se crispent, ses poings se serrent, il ne se connaît plus… Exactement comme Jacques. » Elle resta quelque temps songeuse. « Daniel vient de faire une bonne photo de lui. Jenny a dû te l’envoyer ? ».

— « Non. Jenny ne m’a jamais envoyé aucune photo de son fils. »

Surprise, elle leva les yeux sur lui, sembla l’interroger, faillit dire quelque chose, et y renonça. Puis :

— « Je l’ai ici, dans mon sac, cette photo… Tu veux la voir ? »

— « Oui. »

Elle courut chercher son sac à main, et en tira deux petites épreuves d’amateur.

Dans l’une, qui devait dater de l’an dernier, Jean-Paul était avec sa mère : une Jenny un peu épaissie, le visage plus plein qu’autrefois, les traits calmes et même austères. « Elle ressemblera à Mme de Fontanin », se dit Antoine. Jenny portait une robe noire ; elle était assise sur une marche du perron, et serrait l’enfant contre elle.

Dans l’autre, évidemment plus récente, Jean-Paul était seul : vêtu d’un jersey rayé qui moulait un petit corps étonnamment musclé, il se tenait debout, raidi, le menton baissé, l’air boudeur.

Antoine considéra longuement les deux images. La seconde surtout lui rappelait Jacques : même plantation des cheveux, même regard encaissé, pénétrant, même bouche, même mâchoire — la forte mâchoire des Thibault.

— « Tu vois », expliquait Gise, debout, penchée sur l’épaule d’Antoine, « il était en train de jouer au sable. Voilà sa pelle, là-bas : il l’avait jetée dans un mouvement de rage, parce qu’on l’interrompait dans son jeu ; et il avait reculé jusqu’au mur… »

Antoine leva la tête vers elle, en riant :

— « Tu l’aimes donc tant que ça, ce petit ? »

Elle ne répondit pas, mais elle sourit, et rien n’était plus révélateur que ce sourire épanoui, empreint d’une tendresse émerveillée.

Cependant, un trouble, dont Antoine ne s’aperçut pas, venait de s’emparer d’elle — comme chaque fois qu’elle se rappelait cette chose insensée qu’elle avait faite… (Il y avait deux ans de cela, davantage, même : Jean-Paul était encore un poupon, non sevré… Gise n’aimait rien tant que de l’avoir dans ses bras, de le bercer, de l’endormir contre sa poitrine ; et lorsqu’elle voyait Jenny allaiter l’enfant, un sentiment atroce de désespoir, d’envie, s’emparait d’elle. Un jour d’été que Jenny lui avait donné l’enfant à garder — il faisait une chaleur orageuse, énervante, — cédant à une tentation insensée, elle s’était enfermée avec le bébé dans sa chambre, et elle lui avait donné le sein. Ah, comme cette petite bouche avide s’était jetée sur elle, comme elle l’avait sucée, mordue, meurtrie !… Gise avait souffert plusieurs jours ; de ses ecchymoses, autant que de sa honte… Était-ce un péché ? Elle n’avait retrouvé un peu de calme qu’après en avoir fait l’aveu, à demi-mot, au confessionnal, et s’être infligé, elle-même, une longue pénitence. Et jamais elle n’avait recommencé…)

— « Il a souvent cette attitude-là ? Cet air de ne pas vouloir céder ? » demanda Antoine.

— « Oh, ça oui, très souvent ! Pourtant, là, c’était Daniel qui l’avait dérangé. Et c’est encore à Daniel qu’il obéit le moins mal. Parce que c’est un homme, je crois. Oui. Il adore sa mère ; et, moi aussi, il m’aime bien. Mais nous sommes des femmes. Comment dire ? Il a déjà très bien conscience de sa supériorité d’homme. Tu ris ? Je t’assure ! Ça se sent à un tas de petites choses… »

— « Je croirais plus volontiers que votre autorité s’émousse, parce que vous êtes toujours auprès de lui ; tandis que son oncle, qu’il voit plus rarement… »

— « Plus rarement ? Mais il est bien plus souvent avec son oncle qu’avec nous, à cause de l’hôpital ! C’est Daniel qui le garde, presque toute la journée. »

— « Daniel ? »

Elle retira sa main, qui était restée sur l’épaule d’Antoine, s’écarta légèrement, et s’assit :

— « Oui. Pourquoi ? Ça t’étonne ? »

— « J’imagine assez mal Daniel dans ce rôle de nurse… »

Gise ne comprenait pas : elle ne connaissait Daniel de Fontanin que depuis son amputation.

— « Au contraire. Le petit lui tient compagnie. Les journées sont longues, à Maisons. »

— « Mais, maintenant qu’il a sa réforme, il doit s’être remis à travailler ? »

— « À l’hôpital ? »

— « Non, à sa peinture ! »

— « Sa peinture ? Je ne l’ai jamais vu peindre… »

— « Et il ne va pas souvent à Paris ? »

— « Jamais. Il ne quitte même pas le chalet, ou le jardin. »

— « Il a vraiment tant de peine à marcher ? »

— « Oh, ce n’est pas ça. Il faut même l’observer avec attention, pour s’apercevoir qu’il boite ; surtout depuis son nouvel appareil… Mais il n’a pas envie de sortir. Il lit les journaux. Il surveille Jean-Paul, il le fait jouer, il le promène autour de la maison. Quelquefois il va aider Clotilde à écosser des pois, à éplucher des fruits pour les confitures. Quelquefois aussi il ratisse le gravier de la terrasse. Pas souvent… Je crois que c’est une nature comme ça, tranquille, indifférente, un peu endormie… »

— « Daniel ? »

— « Mais oui. »

— « Il n’était pas du tout comme tu dis… Il doit être très malheureux. »

— « Quelle idée ! Il n’a même pas l’air de s’ennuyer. En tout cas, il ne se plaint jamais. S’il est quelquefois un peu maussade — avec les autres, jamais avec moi, — c’est parce qu’on ne sait pas le prendre. Nicole le taquine, l’asticote, inutilement. Jenny aussi est maladroite : elle le blesse par ses silences, ses raideurs… Elle est bonne, Jenny, très bonne : mais elle ne sait pas le montrer : elle n’a jamais le mot, le geste, qui font plaisir… »

Antoine ne protestait plus. Mais il gardait un air si stupéfait que Gise se mit à rire :

— « Je crois que tu ne connais pas bien la nature de Daniel. Il a toujours dû être un peu trop gâté… Et affreusement paresseux ! »

Le repas était achevé depuis longtemps. Elle consulta sa montre, et se leva vivement :

— « Je vais débarrasser la table, et puis il faudra que je parte. »

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