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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Resté seul, Antoine commença flâneusement sa toilette. Rien ne le pressait. Il avait l’intention de faire, avec application, son traitement.

« Si défunt Monsieur revenait… » La phrase de Clotilde lui avait remis en mémoire son rêve de la veille. « Quelle emprise Père exerce encore sur nous tous ! » songea-t-il.

Il était onze heures passées, lorsqu’il rouvrit la fenêtre — qu’il avait fermée pour faire, sans être entendu, ses vocalises respiratoires.

Une voix d’homme s’éleva dans le jardin : « Jean-Paul ! Descends de là ! Viens près de moi ! » Et, comme un écho éloigné, une voix de femme, calme et fraîche : « Jean-Paul ! Veux-tu obéir à l’oncle Dane ! »

Il s’avança sur le balcon. Sans écarter le rideau de vigne vierge, il glissa un regard dehors. Au-dessous de lui s’étendait l’étroite terrasse dominant le saut-de-loup qui séparait le jardin de la forêt. À l’ombre des deux platanes (où Mme de Fontanin se tenait toujours autrefois), Daniel était allongé sur une chaise d’osier, un livre sur les genoux. À quelques pas, un bambin en tricot bleu pâle cherchait à grimper sur le parapet de la terrasse à l’aide d’un petit seau, renversé à dessein au pied du mur. De l’autre côté du terre-plein, dans l’ancienne maison du jardinier, dont la porte ensoleillée était grande ouverte, Jenny, les bras nus, à demi agenouillée devant un baquet, savonnait du linge.

— « Viens, Jean-Paul ! » répéta Daniel.

Un rayon de soleil fit flamber, une seconde, la tignasse rousse. L’enfant s’était décidé à se retourner. Mais, pour ne pas paraître céder, il s’assit gravement par terre, prit sa pelle, et remplit le seau de sable.

Lorsque Antoine, quelques instants plus tard, descendit le perron, Jean-Paul était toujours à la même place.

— « Viens dire bonjour à l’oncle Antoine », fit Daniel.

Le gamin, accroupi au pied du parapet, s’affairait à manier sa pelle, sans paraître avoir entendu. Il vit Antoine approcher, lâcha sa pelle et baissa davantage la tête. Saisi à bras le corps, soulevé, il gigota une seconde ; puis, acceptant le jeu, il éclata d’un rire clair. Antoine lui planta un baiser sur les cheveux, et lui demanda à l’oreille :

— « Tu le trouves méchant, l’oncle Antoine ? »

— « Oui », cria l’enfant.

L’effort avait essoufflé Antoine. Il reposa le petit à terre, et revint auprès de Daniel. Il était à peine assis, que Jean-Paul revint à lui, en courant, escalada ses genoux, et, se blottissant contre la tunique, feignit de dormir.

Daniel n’avait pas bougé de sa chaise longue. Il était sans cravate, vêtu d’un vieux pantalon sombre et d’une ancienne veste de tennis en flanelle à raies. Sa jambe artificielle était chaussée d’une bottine noire ; l’autre pied était nu dans une pantoufle. Il avait engraissé : il gardait une noble régularité de traits, mais dans un masque empâté. Avec ses cheveux trop longs, ce menton bleu, il faisait songer, ce matin, à quelque tragédien de province qui se néglige à la ville, mais qui, le soir, à la rampe, fait encore de l’effet en empereur romain.

Antoine qui, depuis son lever, s’occupait de ses bronches et de son larynx, remarqua, sans d’ailleurs y attacher autrement d’importance, que le jeune homme, après s’être laissé serrer la main, n’avait même pas pensé à le questionner sur sa santé. (La veille au soir, à vrai dire, ils avaient eu l’occasion de s’entretenir l’un l’autre de leur état, et de se confier leurs misères.) Par contenance, il se pencha, avec un geste interrogatif, vers l’in-quarto relié que Daniel venait de fermer et de poser sur le gravier.

— « Ça ? » fit Daniel. « Le Tour du Monde… Un vieux périodique de voyages… L’Année 1877. » Il avait repris le volume et le feuilletait d’un doigt nonchalant : « C’est plein de gravures… Nous avons toute la collection là-haut. »

Antoine, distraitement, caressait les cheveux du petit qui semblait perdu dans une profonde songerie, la tête appuyée à la poitrine de son oncle, et les yeux largement ouverts.

— « Quoi de neuf, ce matin ? Vous avez eu les journaux ? »

— « Non », fit Daniel.

— « Le Conseil interallié semblait décidé, ces jours-ci, à étendre au front italien les pouvoirs de Foch. »

— « Ah ? »

— « Ce doit être officiel maintenant. »

Comme si tout à coup il avait découvert qu’il s’ennuyait, Jean-Paul se laissa glisser à terre.

— « Où vas-tu ? » dirent, en même temps, l’oncle Dane et l’oncle Antoine.

— « Avec maman. »

Le gamin, sautant deux fois sur chaque pied, s’élança gaiement vers la maison du jardinier. Les deux hommes échangèrent un coup d’œil amusé.

Daniel avait sorti de sa poche un paquet de chewing-gum. Il le présenta à Antoine.

— « Non, merci. »

— « Ça occupe », expliqua Daniel. « Je ne fume plus. » Il choisit une tablette, l’introduisit tout entière dans sa bouche, et commença à mastiquer.

Antoine le regardait faire en souriant :

— « Vous me rappelez un souvenir de guerre… À Villers-Bretonneux… Nous avons eu à installer notre ambulance dans une ferme qui avait été occupée longtemps par des formations sanitaires américaines. Nos infirmiers ont perdu toute une journée à détacher à coups de marteaux les dépôts de chiques que ces dégoûtants avaient collées partout, aux plinthes, aux portes, sous les tables, sous les bancs… Ça devient dur comme du ciment, cette saleté-là !… Pour peu que l’occupation anglo-saxonne dure encore quelques années, tous les mobiliers de l’Artois et de la Picardie auront perdu leur silhouette primitive, pour devenir d’informes agglomérats de chewing-gum… » Une légère quinte l’interrompit quelques secondes. « … À la façon… dont certains rochers du Pacifique… sont devenus des montagnes de guano ! »

Daniel sourit ; et Antoine, qui avait toujours été, comme Jacques, très sensible au charme de ce sourire, éprouva un sentiment de plaisir à constater que ce sourire n’avait rien perdu de sa séduction, et que, malgré l’empâtement des traits, la lèvre supérieure se retroussait toujours de même, vers la gauche, de biais, avec une spirituelle lenteur, tandis qu’une lueur malicieuse s’allumait insensiblement entre les paupières plissées.

Il n’en finissait pas de tousser. Il eut un geste d’impatience et de découragement :

— « Vous voyez… quel vieux… catarrheux… je suis devenu… », articula-t-il, avec effort. Puis, après avoir repris son souffle : « Ils nous ont proprement arrangés, comme dit Clotilde. Et encore : nous sommes, sans doute, parmi les privilégiés !… »

— « Vous, peut-être », dit Daniel, vite et bas.

Il y eut une minute de silence. Ce fut, cette fois, Daniel qui le rompit :

— « Vous me demandiez si j’avais lu les journaux ? Non. Le moins possible. Je ne pense que trop à tout ça ! Je ne peux plus penser à rien d’autre… La lecture du communiqué, quand on sait, comme nous, ce que les mots veulent dire : Légère activité sur le front de… Ou bien : Coup de main heureux à… Non ! » Il renversa la tête sur le dossier de sa chaise longue, et ferma les yeux, tout en continuant à mi-voix : « Il faut avoir attaqué et attaqué comme fantassin, pour comprendre… Tant que j’étais cavalier, je ne savais pas ce qu’était la guerre… J’avais pourtant chargé, oui, trois fois… Et, ça non plus, une charge, ça ne peut pas se raconter… Mais ce n’est rien, à côté d’un assaut d’infanterie, d’une “sortie”, à l’heure H, avec la baïonnette… ».

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