Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Antoine, pensivement, regardait Rumelles mordre dans son tournedos, — qu’il avait commandé : « À peine cuit : bleu ! » Il souleva la main comme pour demander la parole :
— « Ainsi, vous croyez… à plusieurs années de guerre encore ? »
Rumelles repoussa son assiette, se renversa légèrement en arrière :
— « Plusieurs années, non ; en réalité, je ne crois pas. Je crois même que nous pourrions avoir d’heureuses surprises… » Il examina un instant ses ongles, en silence : « Écoutez, Thibault », reprit-il, baissant de nouveau la voix pour ne pas être entendu des voisins. « Je me rappelle. C’était en février 15. M. Deschanel, un soir, a déclaré devant moi : “La durée et les péripéties de cette guerre sont incalculables. Pour moi, c’est le recommencement des guerres de la Révolution et de l’Empire. Peut-être y aura-t-il des trêves ; mais la paix finale est loin !” Eh bien, à ce moment-là, j’ai cru que c’était une boutade. Aujourd’hui… Aujourd’hui, je suis bien près de considérer cela comme une vision prophétique. » Il fit une pause, joua un instant avec la salière, et ajouta : « À telle enseigne que si, demain, après un succès écrasant des Alliés, les Centraux proposaient de déposer les armes, je penserais, avec M. Deschanel : Voilà la trêve ; mais la paix finale est encore loin. ».
Il soupira, et, sans quitter ce ton de leçon apprise, qui agaçait tant Antoine, il se lança dans un brillant compte rendu des diverses phases de la guerre depuis l’invasion de la Belgique. Ainsi décantés, réduits à des schèmes bien nets, les événements s’enchaînaient avec une logique impressionnante. On eût dit le récit d’une partie d’échecs. Cette guerre — qu’Antoine, lui, jour après jour, avait faite — elle lui apparaissait soudain avec le recul du temps et sous son aspect historique. Dans la bouche diserte du diplomate, la Marne, la Somme, Verdun — ces noms qui, jusqu’alors, évoquaient pour Antoine des souvenirs concrets, personnels et tragiques — devenaient, dépouillés soudain de leur réalité, les jalons précis d’un exposé technique, les têtes de chapitres d’un manuel pour les générations futures.
— « Et nous voici en 18 », conclut Rumelles. « L’entrée des États-Unis dans la guerre, c’est le resserrement du blocus, la démoralisation des peuples germaniques. Logiquement, c’est leur défaite inévitable. Devant ce fait neuf, ils avaient le choix entre deux attitudes : négocier une paix boiteuse, tandis qu’il en était encore temps ou bien, reprendre désespérément l’offensive, pour essayer de vaincre avant l’arrivée massive des Américains. Ils ont opté pour l’offensive. D’où le formidable coup de bélier de mars, en Picardie. Une fois de plus il s’en est fallu de peu qu’ils ne l’emportent. Aussi reviennent-ils à la charge. Et nous en sommes là. Réussiront-ils ce coup-ci ? C’est possible : rien ne permet de dire que nous ne serons pas réduits à demander la paix, avant cet été. Mais, s’ils échouent, alors ils auront joué leur ultime carte. Alors ils auront perdu la guerre. Soit que nous attendions passivement l’heure de la ruée américaine ; soit que — ce qui, paraît-il, serait le projet du général Foch — nous jetions nos dernières forces dans une attaque sur tous les fronts, et prenions des gages sérieux, avant que les Américains se soient mis en branle. C’est pourquoi je dirais volontiers : la véritable paix, la paix finale, elle est peut-être encore éloignée ; mais une trêve est vraisemblablement assez proche. »
Il dut s’interrompre : Antoine était en proie à une quinte si violente qu’il était difficile, cette fois, de ne pas paraître s’en apercevoir.
— « Excusez-moi, mon cher… Je vous éreinte avec mes bavardages… Partons. »
Il fit un signe au maître d’hôtel, sortit de la poche de son pantalon — à la manière des soldats américains — une poignée de billets froissés, et régla négligemment l’addition.
La rue Royale était obscure. L’auto, feux éteints, attendait au bord du trottoir.
Rumelles leva le nez en l’air :
— « Le ciel est clair, ils pourraient bien venir, cette nuit… Je retourne au ministère, voir s’il y a du neuf. Mais, d’abord, je vais vous déposer chez vous. »
Avant de monter dans la voiture, où déjà Antoine avait pris place, il acheta plusieurs feuilles du soir à une vendeuse de journaux.
— « Bourrage de crâne », murmura Antoine.
Rumelles ne répondit pas tout de suite. Il prit la précaution de clore le châssis vitré qui les séparait du chauffeur.
— « Bien sûr, bourrage de crâne ! » fit-il alors, en se tournant presque agressif vers Antoine. « Comment ne comprenez-vous pas que l’approvisionnement régulier en nouvelles rassurantes est aussi essentiel pour le pays que le ravitaillement en vivres ou en munitions ? »
— « C’est vrai, vous avez charge d’âmes », lança ironiquement Antoine.
Rumelles lui tapota familièrement le genou :
— « Allons, allons, Thibault, soyez sérieux. Réfléchissez. Que peut un gouvernement en guerre ? Diriger les événements ? Vous savez bien que non. Mais diriger l’opinion ? ça, oui : c’est même la seule chose qu’il puisse faire !… Eh bien, nous nous y employons. Notre principal travail, c’est — comment dirais-je ? — la transmission arrangée des faits… Il faut bien alimenter sans cesse la foi de la nation en sa victoire finale… Il faut bien protéger, quotidiennement, la confiance qu’elle a mise, à tort ou à raison, dans la valeur de ses chefs, militaires ou civils… »
— « Et tous les moyens vous sont bons ! »
— « Bien sûr ! »
— « Le mensonge organisé ! »
— « Franchement : croyez-vous possible de laisser dire — je ne sais pas, moi… — que nos bombardements aériens sur Stuttgart et sur Carlsruhe ont fait, dans la population civile, infiniment plus “d’innocentes victimes”, que tous les obus que la Bertha pourra lancer sur Paris ?… Ou bien, que la campagne des sous-marins boches, que nous avons présentée comme un crime de lèse-humanité, était, pour les Centraux, une opération nécessaire, la seule chance qui leur restait de briser notre résistance après l’échec des offensives de 1916 ?… Ou bien, que le fameux torpillage du Lusitania était, à tout prendre, un acte de représailles parfaitement justifié, une très bénigne réponse, en somme, à ce blocus implacable qui a déjà tué, en Allemagne et en Autriche, dix ou vingt mille fois plus de femmes et d’enfants qu’il n’y en avait sur le Lusitania ?… Non, non, la vérité est très rarement bonne à dire ! Il est indispensable que l’ennemi ait toujours tort, et que la cause des Alliés soit la seule juste ! Il est indispensable… »