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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Il s'arrêta devant Rinette :

— « Vous l'aimez donc bien, votre Bretagne ? »

Elle fut si surprise de s'entendre dire « vous », qu'elle ne répondit pas tout de suite.

— « Dame ! », dit-elle enfin.

— « Eh bien, vous allez y retourner… Oui… Écoutez-moi. »

Il se remit à marcher. Une impatience d'enfant gâté s'était emparée de lui. « Si ça ne se fait pas sur l'heure », songea-t-il, « je ne réponds plus de rien. »

— « Écoutez-moi », reprit-il, d'une voix saccadée : « Vous allez y retourner ! » Et, la dévisageant bien en face, il lança : « Ce soir ! »

Elle rit :

— « Moi ? »

— « Vous. »

— « Ce soir ? »

— « Oui. »

— « À Perros ? »

— « À Perros. »

Elle ne riait plus ; le front bas, elle le dévisageait avec une expression mauvaise. Pourquoi se moquer d'elle, maintenant ? Et pourquoi plaisanter là-dessus ?

— « Si vous aviez mille francs par an, comme votre tante… », commença-t-il.

Il souriait ; son sourire n'était pas méchant. Qu'est-ce qu'il voulait dire, avec ses mille francs ? Elle calcula posément, divisa par douze.

Il reprit, cessant de sourire :

— « Comment s'appelle le notaire de chez vous ? »

— « Le notaire ? Lequel ? M. Benic ? »

Jérôme cambra la taille :

— « Eh bien, Cricri, je te donne ma parole d'honneur que, tous les ans, le Ier septembre, M. Benic te versera mille francs de ma part. Et pour cette année, les voici », fit-il en ouvrant son portefeuille. « Et voici mille francs de plus pour votre installation là-bas. Prenez. »

Elle ouvrait les yeux, mordait sa lèvre et ne disait rien. L'argent était là, sous son regard, à portée de sa main… Un tel fond de naïveté subsistait en elle qu'elle était émerveillée, mais non incrédule. Elle prit enfin les billets que Jérôme lui tendait patiemment ; elle les plia le plus petit possible, les glissa dans son bas, et regarda Jérôme, ne sachant que lui dire. L'idée de l'embrasser ne se présenta même pas à son esprit. Elle avait oublié ce qu'elle était, et même ce qu'ils avaient été l'un pour l'autre : il était redevenu M. Jérôme, l'ami de Mme Petit-Dutreuil, et il l'intimidait comme aux premiers jours.

— « À une condition », ajouta-t-il, « c'est que vous allez partir dès ce soir. »

Elle s'effara :

— « Ce soir ? Aujourd'hui ? Ah, Monsieur, ça non ! C'est impossible ! »

Il eût plutôt renoncé à sa bonne action que d'en différer d'un jour l'exécution :

— « Ce soir même, mon petit, devant moi. »

Elle comprit vite qu'il ne céderait pas, et, du coup, se mit en colère. Ce soir ? Ça n'avait pas de bon sens ! D'abord, c'était justement l'heure du travail. Et puis, ses affaires, à l'hôtel ? Et l'amie qui partageait la location de sa chambre ? Et Mme Juju ? Et le linge, chez la blanchisseuse ? D'abord, ici, on ne la laisserait pas partir comme ça… Elle s'affolait, comme un oiseau pris aux pipeaux.

— « Je vais vous chercher Mme Rose », cria-t-elle enfin, les larmes aux yeux, à bout d'arguments. « Vous verrez bien que c'est impossible ! D'abord, je ne veux pas ! »

— « Va, va vite. »

Jérôme s'attendait à une discussion emportée et s'apprêtait à élever le ton. Il fut étonné du sourire bénévole de Mme Rose.

— « Mais, bien entendu », répondit-elle, flairant aussitôt un piège de la police. « Toutes nos dames sont libres, nous ne les retenons jamais. » Elle se tourna vers Rinette, et sur un ton sans réplique, claquant l'une contre l'autre ses paumes potelées : « Allez vite vous habiller, mon enfant. Vous voyez bien que Monsieur attend. »

Rinette, abasourdie, joignait les mains et regardait tour à tour Jérôme et la patronne. De grosses larmes délayaient son fard. Vingt idées contradictoires s'enchevêtraient dans sa cervelle. Elle était impuissante, furieuse, consternée. Elle haïssait Jérôme. Elle hésitait aussi à quitter la pièce sans lui avoir fait signe de ne souffler mot des deux billets qu'elle avait dissimulés dans son bas. Mme Rose dut se fâcher tout rouge, saisir Rinette par le bras, la pousser vers l'escalier.

— « Voulez-vous obéir, Mademoiselle ! » (« Et ne t'avise jamais de remettre les pieds ici, la mouche ! » lui souffla-t-elle à voix basse.)

Une demi-heure plus tard, un taxi déposait Jérôme et Rinette à l'hôtel meublé où celle-ci avait sa chambre.

Elle ne pleurait plus. Elle s'habituait, malgré tout, à la précipitation de ce départ, parce que toute initiative lui était épargnée. Cependant, par intervalles, elle répétait comme un refrain :

— « Dans trois ans, je ne dis pas… Mais tout de suite, non ! »

Jérôme lui tapotait la main, sans répondre. Il se répétait tout bas : « Ce soir, ce soir même. » Il se sentait l'énergie de briser toutes les résistances ; mais il percevait déjà trop bien les limites de cette énergie : il n'y avait pas de temps à perdre.

Il se fit remettre la note du mois et l'indicateur. Le train était à 19 h 15.

Rinette lui demanda de l'aider à tirer de dessous la penderie la vieille malle en bois noir, qui contenait quelques effets roulés en tampon.

— « Mon costume de quand j'étais en place », dit-elle.

Alors Jérôme se souvint de la garde-robe de Noémie, que Nicole avait laissée à la logeuse d'Amsterdam. Il s'assit, attira Rinette sur son genou, et, posément, mais avec une ferveur qui faisait trembler les finales de ses phrases, il lui prêcha l'abandon de ses toilettes de prostituée, le renoncement, le retour total à la simplicité, à la pureté de jadis.

Elle l'écoutait, sagement. Ces paroles trouvaient un écho dans une partie très ancienne d'elle-même. « Et puis », ne pouvait-elle s'empêcher de penser, « ces hardes-là, chez nous ? À la grand-messe ? Pour qui me prendrait-on ? » Elle n'aurait pas pu se résoudre à jeter, ni même à donner ce linge à dentelles, ces vêtements tapageurs qui lui avaient coûté tant d'économies. Mais elle devait deux cents francs à la compagne qui partageait sa chambre ; depuis qu'il était question de partir, cette dette n'était pas le moindre souci de Rinette ; or, en laissant ses frusques à l'amie, elle payait son dû sans écorner les billets de Jérôme. Tout s'arrangeait.

Aussitôt, l'idée de remettre son costume de serge noire, fripé, la fit battre des mains comme s'il se fût agi d'une mascarade ; elle sauta impatiemment à terre et partit d'un éclat de rire nerveux qui la secoua comme une crise de sanglots.

Jérôme s'était détourné pour ne pas la gêner pendant qu'elle s'habillait. Il s'approcha de la fenêtre et se perdit dans la contemplation du mur de la courette.

« Je vaux tout de même mieux qu'on ne croit », se disait-il. Sa bonne action rachetait à ses yeux une faute dont cependant il ne s'était jamais bien franchement reconnu coupable.

Cependant quelque chose manquait encore à sa quiétude. Sans tourner la tête, il s'écria :

— « Dites-moi que vous ne m'en voulez plus ! »

— « Oh, non ! »

— « Dites-le-moi. Dites-moi : Je vous pardonne. » Elle n'osait pas. « Soyez bonne », supplia-t-il, continuant à regarder dehors : « prononcez seulement ces trois mots. »

Elle s'exécuta :

— « Bien sûr que… que je vous pardonne, Monsieur. »

— « Merci. »

Les larmes lui vinrent aux yeux. Il lui semblait rentrer dans l'accord universel, retrouver, après des années de privation, la paix du cœur. À une fenêtre de l'étage inférieur, un serin s'égosillait. « Je suis bon », se répétait Jérôme. « On me juge mal. On ne sait pas. Je vaux mieux que ma vie. » Son cœur débordait de douceur sans objet, de compassion.

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