Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
J'exigerai ton audience en retour. Je n'ai que faire de l'ami qui ne me conna�t pas et r�clame des explications. Je n'ai point le pouvoir de me transporter dans le faible vent des paroles. Je suis montagne. La montagne se peut contempler. Mais la brouette ne te l'offrira point.
Comment t'expliquerai-je ce qui n'est point d'abord entendu par l'amour? Et souvent comment parlerai-je? Il est des paroles ind�centes. Je te l'ai dit de mes soldats dans le d�sert. Je les consid�re en silence, aux veilles de combat. L'empire repose sur eux. Ils mourront pour l'empire. Et leur mort leur sera pay�e dans cet �change. Je connais donc leur ferveur v�ritable. Que m'enseignerait le vent des paroles? Qu'ils se plaignent des ronces, qu'ils ha�ssent le caporal, que la nourriture est avare, que leur sacrifice est amer?� Ainsi doivent-ils parler! Je me m�fie du soldat trop lyrique. S'il souhaite de mourir pour son caporal, probable est qu'il ne mourra point, trop occup� � te d�biter son po�me. Je me m�fie de la chenille qui se croit amoureuse des ailes. Celle-l� n'ira point mourir � soi-m�me dans la chrysalide. Mais sourd au vent de ses paroles, � travers mon soldat je vois qui il est, non qui il dit. Et celui-l�, dans le combat, couvrira son caporal de sa poitrine. Mon ami est un point de vue. I ai besoin d'entendre parler d'o� il parle car en cela il est empire particulier et provision in�puisable. Il peut se taire et me combler encore. Je consid�re alors selon lui et je vois autrement le monde. De m�me j'exige de mon ami qu'il sache d'abord d'o� je parle. Alors seulement il m'entendra. Car les mots toujours se tirent la langue.
CCXI
Me revint voir ce proph�te aux yeux durs, qui, nuit et jour, couvait une fureur sacr�e, et qui, par surcro�t, �tait bigle.
�Il convient, me dit-il, de sauver les justes.
��Certes, lui r�pondis-je, il n'est point de raison �vidente qui motive leur ch�timent.
��De les distinguer d'avec les p�cheurs.
��Certes, lui r�pondis-je. Le plus parfait doit �tre �rig� en exemple. Tu choisis pour le pi�destal la meilleure statue du meilleur sculpteur. Tu lis aux enfants les meilleurs po�mes. Tu souhaites pour reines les plus belles. Car la perfection est une direction qu'il convient de montrer, bien qu'il soit hors de ton pouvoir de l'atteindre.�
Mais le proph�te s'enflammant.
�Et une fois tri�e la tribu des justes, il importe de la sauver seule et ainsi, une fois pour toutes, d'an�antir la corruption.
��Eh! lui dis-je, l� tu vas trop fort. Car tu me pr�tends diviser la fleur d'avec l'arbre. Ennoblir la moisson en supprimant l'engrais. Sauver les grands sculpteurs en d�capitant les mauvais sculpteurs. Et moi je ne connais que des hommes plus ou moins imparfaits et, de la tourbe vers la fleur, l'ascension de l'arbre. Et je dis que la perfection de l'empire repose sur les impudiques.
��Tu honores l'impudicit�!
��J'honore tout autant ta sottise, car il est bon que la vertu soit offerte comme un �tat de perfection parfaitement souhaitable et r�alisable. Et que soit con�u l'homme vertueux, bien qu'il ne puisse exister, d'abord parce que l'homme est infirme, ensuite parce que la perfection absolue, o� qu'elle r�side, entra�ne la mort. Mais il est bon que la direction prenne figure de but. Autrement tu te lasserais de marcher vers un objet inaccessible. J'ai durement pein� dans le d�sert. Il appara�t d'abord comme impossible � vaincre. Mais je fais de cette dune lointaine l'escale bienheureuse. Et je l'atteins, et elle se vide de son pouvoir. Je fais alors d'une dentelure de l'horizon l'escale bienheureuse. Et je l'atteins, et elle se vide de son pouvoir. Je me choisis alors un autre point de mire. Et, de point de mire en point de mire, j'�merge des sables.
�L'impudeur, ou bien elle est un signe de simplicit� et d'innocence, comme il en est de celle des gazelles, et, si tu daignes l'informer, tu la changeras en candeur vertueuse, ou bien elle tire ses joies de l'agression � la pudeur. Et elle repose sur la pudeur. Et elle en vit et elle la fonde. Et quand passent les soldats ivres, tu vois les m�res courir leurs filles et leur interdire de se montrer. Alors que les soldats de ton empire d'utopie, ayant pour coutume de baisser chastement les yeux, il en serait comme s'ils �taient absents et tu ne verrais point d'inconv�nient � ce que les filles de chez toi se baignassent nues. Mais la pudeur de mon empire est autre chose qu'absence d'impudeur (car les plus pudiques, alors, sont les morts). Elle est ferveur secr�te, r�serve, respect de soi-m�me et courage. Elle est protection du miel accompli, en vue d'un amour. Et s'il passe quelque part un soldat ivre, il se trouve qu'il fonde chez moi la qualit� de la pudeur.
��Tu souhaites donc que tes soldats ivres crient leurs ordures�
��Il se trouve que, bien au contraire, je les ch�tie afin de fonder leur propre pudeur. Mais il se trouve �galement que, mieux que je l'ai fond�e, plus l'agression se fait attrayante. Te procure plus de joie de gravir le pic �lev� que la colline ronde. De vaincre un adversaire qui te r�siste, que tel ben�t qui ne se d�fend point. L� seulement o� les femmes sont voil�es te br�le le d�sir de lire leur visage. Et je juge de la tension des lignes de force de l'empire � la duret� du ch�timent qui y �quilibre l'app�tit. Si je barre un fleuve dans la montagne, me pla�t de jauger l'�paisseur du mur. Il est signe de ma puissance. Car, certes, contre la maigre mare me suffit d'un rempart de carton. Et pourquoi souhaiterais-je des soldats ch�tr�s? Je les veux pesant contre la muraille, car alors seulement ils seront grands dans le crime ou la cr�ation qui transcende le crime.
��Tu les souhaites donc gonfl�s de leurs d�sirs de stupre�
��Non. Tu n'as rien compris�, lui dis-je.
CCXII
Mes gendarmes, dans leur opulente stupidit�, me vinrent circonvenir:
�Nous avons d�couvert la cause de la d�cadence de l'empire. S'agit de telle secte qu'il faut extirper.
��Eh! dis-je. A quoi reconnais-tu qu'ils sont li�s les uns aux autres?�
Et ils me racont�rent les co�ncidences dans leurs actes, leur parent� selon tel ou tel signe, et le lieu de leurs r�unions.
�Et � quoi reconnaissez-vous qu'ils sont une menace pour l'empire?�
Et ils me d�crivirent leurs crimes et la concussion de certains d'entre eux, et les viols commis par certains autres, et la l�chet� de plusieurs, ou leur laideur.
�Eh! dis-je, je connais une secte plus dangereuse encore, car nul jamais ne s'est avis� de la combattre!
��Quelle secte?� se h�t�rent de dire mes gendarmes.
Car le gendarme, �tant n� pour cogner, s'�tiole s'il manque d'aliments.
�Celle des hommes, leur r�pondis-je, qui portent un grain de beaut� sur la tempe gauche.�
Mes gendarmes, n'ayant rien compris, m'approuv�rent par un grognement. Car le gendarme peut cogner sans comprendre. Il cogne avec ses poings, lesquels sont vides de cervelle.
Cependant l'un d'entre eux qui �tait ancien charpentier toussa deux ou trois fois:
�Ils ne montrent point leur parent�. Ils n'ont point de lieu de r�union.
��Certes, lui r�pondis-je. L� est le danger. Car ils passent inaper�us. Mais � peine aurai-je publi� le d�cret qui les d�signera � la fureur publique, tu les verras se chercher l'un l'autre, s'unir l'un � l'autre, vivre en commun et, se dressant contre la justice du peuple, prendre conscience de leur caste.
��Cela n'est que trop vrai�, approuv�rent mes gendarmes.
Mais l'ancien charpentier toussa encore
�J'en connais un. Il est doux. Il est g�n�reux. Il est
honn�te. Et il a gagn� trois blessures � la d�fense de
l'empire�
��Certes, lui r�pondis-je. De ce que les femmes sont �cervel�es, en d�duis-tu qu'il n'en soit aucune qui fasse preuve de raison? De ce que les g�n�raux sont sonores, en d�duis-tu qu'il n'en existe point un, par-ci par-l�, qui soit timide? Ne t'arr�te pas sur les exceptions. Une fois tri�s les porteurs du signe, fouille leur pass�. Ils ont �t� source de crimes, de rapts, de viols, de concussions, de trahisons, de gloutonnerie et d'impudeur. Pr�tends-tu qu'ils sont purs de tels vices?