Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Rumelles… », fit-elle, songeuse.
— « J’avais, de toutes façons, l’intention de lui faire visite aujourd’hui. Je ne l’ai jamais revu, depuis… Je veux le remercier de la peine qu’il a prise pour nous. »
C’était la première fois de la journée qu’une allusion était faite à la mort de Jacques. Le visage de Gise se contracta brusquement, et le bistre de son teint fonça par plaques.
(Pendant l’automne 1914, elle s’était longtemps refusée à croire que Jacques fût mort. Le silence persistant de Jacques, l’annonce de sa disparition par ses amis de Genève, la certitude de Jenny, d’Antoine, tout cela, pour elle, ne comptait pas : « Il a profité de la guerre pour une nouvelle évasion », pensait-elle obstinément. « Il nous reviendra, une fois de plus. » Ce retour, elle l’attendait anxieusement, en faisant des neuvaines. C’est à cette époque qu’elle s’était attachée à Jenny. Attachement qui avait d’abord pris racine dans un assez vilain calcul : « Quand Jacques reviendra, il nous trouvera amies : je resterai en tiers dans leur vie. Et peut-être me sera-t-il reconnaissant d’avoir entouré Jenny en son absence… » Lorsqu’on avait appris, par Rumelles, la chute de l’avion en flammes, lorsqu’elle avait lu la copie de la note officielle, il avait bien fallu qu’elle se rendît à l’évidence. Mais, dans son cœur, une intuition confuse la persuadait que ce n’était pas l’exacte vérité. Et maintenant encore, il lui arrivait par éclairs de se dire : « Qui sait ?… »)
Elle avait de nouveau baissé le front, pour ne pas croiser le regard d’Antoine ; et, comme si tout en elle avait chaviré soudain, elle demeura quelques secondes immobile, interdite, retenant avec effort ses larmes. Enfin, pour ne pas éclater en sanglots, elle se leva précipitamment, et se dirigea vers l’office.
« Comme elle s’est alourdie », remarqua-t-il, en la suivant des yeux, agacé un peu par ce trouble qu’il avait involontairement provoqué. « Ces hanches !… Du buste, du corps, on lui donnerait dix ans de plus que son âge : elle paraît avoir passé la trentaine ! »
Il avait sorti le collier de sa poche. Des petits grains de musc, d’un gris plombé, gros comme des noyaux de cerises, alternaient avec les boules d’ambre ancien, qui avaient la forme de mirabelles, et aussi leur couleur : ce jaune assombri, mi-opaque, mi-transparent, des mirabelles trop mûres. Machinalement, il roulait le collier entre ses doigts, et l’ambre devenait tiède, et il semblait à Antoine qu’il venait de détacher le collier du cou de Rachel…
Quand Gise reparut, apportant une platée de fraises, l’acuité de son chagrin se lisait encore si clairement sur son visage, qu’Antoine en fut ému. Comme elle déposait les fraises sur la table, il caressa en silence le poignet mordoré, que cerclait un bracelet d’argent. Elle tressaillit ; ses cils frémirent… Elle évitait de le regarder. Elle s’assit à sa place, et deux nouvelles larmes se formèrent au bord de ses paupières. Alors, ne cherchant plus à dissimuler son chagrin, elle se tourna vers lui, avec un sourire confus, et demeura quelques secondes ainsi, sans pouvoir parler.
— « Je suis stupide », soupira-t-elle, enfin. Et, sagement, elle commença de sucrer ses fraises. Mais, presque aussitôt, elle posa la sucrière et se redressa nerveusement : « Sais-tu ce dont je souffre le plus, Antoine ? C’est que personne, autour de moi, ne prononce plus son nom… Jenny ne cesse pas de penser à lui, je le sais, je le sens : elle n’aime tant ce petit que parce qu’il est le fils de Jacques… Et Jacques est toujours présent entre nous : cette affection que j’ai maintenant pour elle est faite du souvenir de Jacques. Et elle, pourquoi m’aurait-elle accueillie aussi tendrement, pourquoi me traiterait-elle comme une sœur, sans cela ? Mais jamais, jamais, elle ne me parle de lui ! C’est comme un secret, qui nous obsède l’une et l’autre, qui nous lie pour toujours, et auquel, jamais, aucune allusion n’est faite ! Et moi, Antoine, ça m’étouffe !… Je vais te dire », continua-t-elle avec une sorte de halètement : « elle est orgueilleuse, Jenny, et difficile ! Elle… Je la connais bien, maintenant !… Je l’aime, je donnerais ma vie pour elle et pour ce petit ! Mais je souffre. Je souffre qu’elle soit comme elle est, si fermée, si… — je ne sais comment dire… Vois-tu, je crois qu’elle est torturée par l’idée que Jacques a été méconnu de tous — sauf d’elle. Elle se figure qu’elle est la seule à l’avoir compris ! Et elle tient farouchement à avoir été la seule ! Et alors, elle refuse de parler de lui avec personne. Surtout avec moi !… Et pourtant, pourtant… »
De lourdes larmes coulaient maintenant sur ses joues, bien que son visage, soudain vieilli, n’exprimât plus le chagrin, mais seulement la passion, la colère, avec quelque chose de sauvage qu’Antoine ne s’expliquait pas bien. Il réfléchissait. Il était surpris : il n’avait jamais soupçonné que Jenny et Gise fussent devenues si intimes.
— « Je n’ai jamais été certaine qu’elle ait su… mes sentiments pour Jacques », poursuivit Gise, plus bas, mais avec la même altération de la voix. « J’aimerais tant pouvoir lui en parler, moi, à cœur ouvert ! Je n’ai rien à lui cacher… J’aimerais qu’elle sache tout ! Qu’elle sache même que si je l’ai détestée, autrefois, — oh, oui : profondément détestée ! — maintenant, au contraire, depuis que Jacques est mort, tout ce que j’éprouvais pour lui… » (son regard prit un éclat magnétique)… « je l’ai reporté sur elle, et sur leur enfant ! »
Depuis un instant, Antoine oubliait presque de l’écouter, attentif seulement au battement de ces paupières brunes, de ces longs cils, qui se levaient et s’abaissaient avec lenteur, voilant et dévoilant le jet lumineux des prunelles, comme le rayonnement intermittent d’un phare. Il avait posé son coude sur la table et appuyait sa joue sur sa main, flairant amoureusement le bout de ses doigts qui restaient imprégnés de musc.
— « C’est toute ma famille, aujourd’hui ! » reprit Gise, faisant effort pour paraître plus calme. « Jenny m’a promis qu’elle me garderait toujours auprès d’elle… »
« Viendrait-elle vivre avec moi, si je le lui proposais ? » se demanda-t-il.
— « … Oui, elle me l’a promis. Et c’est ça qui m’aide à vivre, à accepter l’avenir, tu comprends ? Rien au monde ne compte plus pour moi : rien d’autre qu’elle, — et notre petit ! »
« Elle n’accepterait pas », se dit-il. Cependant, il était frappé de percevoir, dans la vibration de cette voix, certaines sonorités discordantes, qui lui semblaient révélatrices. « Que de choses troubles, sans doute », songea-t-il, « dans l’intimité de ces deux cœurs de femmes, — de ces deux cœurs de veuves !… Tendresse, je n’en doute pas. Mais jalousie, à coup sûr. Et de la haine, à doses perfides, bien probablement !… Et tout ça fait un violent mélange qui ressemble diablement à de l’amour… »
Gise poursuivait ; et c’était maintenant un monologue plaintif, qui la soulageait, qu’elle ne pouvait retenir :
— « Un être exceptionnel, cette Jenny… Noble, énergique… Admirable ! Mais, comme elle est sévère pour les autres ! Ainsi, elle est sévère, elle est même injuste, pour Daniel… Et pour moi aussi, je sens bien qu’elle… Oh, elle en a le droit, je suis si peu de chose à côté d’elle. Tout de même, elle n’a pas toujours raison. Elle s’aveugle, elle n’a confiance qu’en elle-même, elle n’admet pas qu’on puisse avoir d’autres idées… Je ne demande pourtant pas l’impossible ! Si elle ne veut pas que Jean-Paul soit élevé dans la religion de son père, je n’y peux rien, je ne la convaincrai pas… Mais, alors, qu’elle le fasse au moins baptiser par un pasteur ! » Son regard était devenu dur ; et, comme faisait jadis Mademoiselle, elle remuait son front bombé, à petits coups têtus, et ses lèvres jointes étaient fermées à toute conciliation. « Tu ne trouves pas ? » s’écria-t-elle, en se tournant avec brusquerie vers Antoine : « Qu’elle en fasse un petit protestant, si elle veut ! Mais qu’elle n’élève pas le fils de Jacques comme un chien ! »