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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Mais, Cricri, puisque je n'ai décacheté ta lettre que ce matin ! »

— « Ça ne fait rien, vous auriez au moins dû répondre », déclara-t-elle, branlant la tête avec obstination.

Il reprit, patiemment :

— « Je suis venu tout de suite, au contraire. » Et, sans plus attendre : « Dis-moi : l'enfant ? »

Elle serra les lèvres, avala sa salive, voulut parler, mais se tut, les yeux pleins de larmes.

Enfin elle dit :

— « Il est mort. Il est venu avant terme. »

Jérôme laissa échapper un soupir qui ressemblait à un soupir de soulagement. Il restait, sans un mot, honteux et mortifié, sous le regard implacable que Rinette fixait sur lui.

— « Dire que c'est à cause de vous que tout est arrivé », fit-elle. (Sa voix avait moins de dureté que ses yeux.) « Je n'étais pas une coureuse, moi, vous le saviez bien ! Deux fois, j'ai cru tout ce que vous me disiez. Deux fois, j'ai tout quitté, pour vous suivre !.. Ah, ce que j'ai pleuré quand vous êtes reparti, la deuxième fois ! » Elle continuait à le regarder, en dessous, les épaules soulevées, la bouche un peu tordue ; ses yeux brillaient, plus verts à travers les larmes. Et lui, irrité, le cœur gros, ne sachant quelle attitude prendre, souriait avec effort. (Comme ce sourire de côté ressemblait au sourire de Daniel !)

Elle sécha ses yeux, puis, d'une voix calme, inattendue, demanda :

— « Et comment va Madame ? »

Jérôme comprit qu'elle parlait de Noémie. En venant, il avait décidé qu'il tairait la mort de Mme Petit-Dutreuil, dans la crainte d'émouvoir Cricri, et d'éveiller en elle des sentiments, des scrupules, qui eussent contrarié les desseins précis qu'il formait alors. Il se conforma donc, sans autre délibération, au mensonge qu'il avait préparé :

— « Madame ? Elle fait du théâtre, à l'étranger. » Il eut cependant une légère émotion à vaincre, pour ajouter : « Je pense qu'elle va bien. »

— « Du théâtre ? » répéta Rinette avec respect.

Ils se turent. Elle s'était tournée vers lui, elle avait l'air d'attendre. Elle découvrit davantage sa gorge, son épaule, et sourit :

— « Mais ça n'est pas pour tout ça que vous êtes venu », dit-elle.

Jérôme comprenait bien qu'il n'avait qu'un signe à faire pour trouver Rinette consentante. Hélas ! rien ne subsistait, de ce désir éperdu, qui, depuis le matin, lui faisait suivre, comme un lévrier en chasse, la piste de cette proie à travers tous les quartiers de Paris.

— « Pas pour autre chose », répliqua-t-il.

Rinette parut surprise, presque blessée :

— « Vous savez, ici nous n'avons pas le droit de recevoir des… de simples visites… »

Jérôme se hâta de dévier l'entretien :

— « Pourquoi as-tu coupé tes cheveux ? »

— « Ici, on aime ça. »

Il souriait, par contenance, et ne trouvait plus rien à lui dire. Pourtant, il ne se décidait pas à s'en aller. Une insatisfaction, qui se cachait au fond de lui, le retenait dans cette chambre, comme s'il avait encore quelque chose d'important à y accomplir. Mais quoi ? Pauvre Cricri… Le mal était fait : on n'y pouvait plus rien… Plus rien ?

Un peu embarrassée par ce silence, Rinette examinait Jérôme à la dérobée ; avec plus de curiosité que de rancune. Pourquoi était-il revenu ? Il l'aimait donc toujours un peu ? Cette question la troubla ; — et, soudain, l'idée l'effleura qu'elle pourrait tirer un autre enfant de lui. Tous ses espoirs déçus se ranimèrent d'un coup. Un fils de Jérôme, un petit frère de Daniel, un enfant qui serait à elle, qui serait pour elle seule… Elle fut sur le point de se laisser glisser à terre, d'étreindre les genoux de Jérôme, de murmurer, en levant vers lui un visage suppliant : « Je voudrais un enfant de toi ! » Mais c'était détruire, par un caprice, tout un avenir laborieusement échafaudé. Elle eut un imperceptible frisson, et, les yeux un instant perdus vers son rêve impossible, elle se dit, bouche cousue : « Non. Tout ça, non ! »

— « Et Daniel ? » lança-t-elle brusquement.

— « Qui ? Daniel, mon fils ? » Il ajouta, gêné : « Tu le connais ? »

Rinette, sans bien savoir pourquoi, avait espéré que Daniel était pour quelque chose dans le retour de Jérôme. Elle regretta d'avoir prononcé son nom ; elle était résolue à ne rien dire : le père, pas plus que le fils, ne saurait jamais de quel amour, de quel amour confondu…

Elle répondit évasivement :

— « Si je le connais ? Tout Paris le connaît. Je l'ai rencontré. »

Jérôme était devenu plus soucieux encore. Cependant il n'osa pas demander : « Ici ? »

— « Où donc ? » fit-il.

— « Un peu partout. Dans les boîtes de nuit. »

— « Ah ! » constata-t-il, « je m'en doutais. Je lui ai déjà dit ce que je pense de son genre d'existence ! »

Elle se hâta d'ajouter :

— « Oh, c'était autrefois… Je ne sais pas s'il y va toujours. Il est peut-être comme moi : maintenant je suis sérieuse. »

Il la regarda, mais ne répondit rien. Il réfléchissait avec une affliction sincère au dévergondage de la jeunesse, au relâchement des mœurs, puis à cette maison, à cette créature livrée au mal…

« Pourquoi la vie est-elle ce qu'elle est ? » songea-t-il ; et il se sentit tout à coup accablé et repentant.

Rinette, reprise par les visions d'avenir vers lesquelles désormais son activité était toute tendue, rêvassait tout haut, en faisant claquer sa jarretière :

— « Oui, maintenant, je suis à peu près tirée d'affaire. C'est pour ça que je ne vous en veux plus… Si je continue à être sérieuse, à travailler, dans trois ans, au revoir Paris ! Votre sale Paris de misère ! »

— « Pourquoi trois ans ? »

— « Dame, calculez : il n'y a pas encore un mois plein que je suis entrée ici, et je me fais déjà cinquante, soixante francs net. Quatre cents francs par semaine. Eh bien, dans trois ans, peut-être plus tôt, j'aurai trente mille francs. Ce jour-là, fini, Cricri, Rinette et tout le reste. Victorine prend son magot, ses cliques, ses claques, et hop ! dans le train de Lannion ! Adieu la compagnie ! »

Elle riait.

« Non, je ne suis tout de même pas aussi mauvais que mes actes », se répétait Jérôme, avec une conviction désespérée. « Non. C'est plus compliqué que ça. Je vaux mieux que ma vie. Et pourtant, sans moi, cette petite… Sans moi ! » Du fond de sa mémoire, remonta de nouveau la parole sacrée : Malheur à l'homme par qui le scandale arrive !

— « Tu as encore tes parents ? » questionna-t-il.

Une idée, encore confuse, et que déjà cependant il essayait de refouler, se faisait lentement jour en lui.

— « Le père, il est mort l'an passé à la Saint-Yves. » Elle s'arrêta, hésitant à se signer ; elle ne le fit pas. « Je n'ai plus que ma tante. Elle a une petite maison, sur la place, en arrière de l'église. Vous ne connaissez pas Perros-Guirec ? La vieille, elle n'a pas d'autre héritière que moi, par le fait. Ça n'est pas qu'elle ait du bien, mais elle a sa maison. Elle vit d'une rente qu'on lui fait. Mille francs l'an. Elle est restée longtemps en service chez des nobles. Et elle est chaisière, ça rapporte aussi un peu… Eh bien », reprit-elle, et son visage s'éclaira, « avec trente mille francs de capital, Mme Juju dit que je peux avoir la même rente, ou presque. Je saurai bien m'employer pour gagner le surplus. Nous vivrons toutes les deux. On s'est toujours bien entendu. Et là-bas », conclut-elle avec un gros soupir, en regardant remuer ses orteils dans son petit soulier de satin, « là-bas, personne n'a jamais rien su de moi : tout sera fini, oublié ! »

Jérôme s'était levé. Son idée se développait, le subjuguait. Il fit quelques pas en long, en large. Être généreux… Racheter…

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