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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Capitaine…

— Bordel de merde, Serravalle ! C’est un ordre ! »

Le garde attrapa la bourse et disparut.

Lanzafame eut à peine le temps de se retourner qu’un homme se précipitait dans la pièce. Lanzafame le mit à terre par un coup de poing dans l’estomac. Puis il récupéra son couteau, cassa la bouteille et, la tenant par le col, se jeta dans le couloir.

Deux hommes arrivaient déjà. Et quatre autres derrière.

Lanzafame frappa d’un coup de pied le premier qui vint à sa rencontre et fendit la face de l’autre avec le tranchant de la bouteille. Les deux hommes hurlèrent, mais n’eurent pas le temps de faire demi-tour : les quatre qui survenaient leur bouchaient toute retraite.

« T’es mort ! », hurla l’un d’eux, et il brandit son poignard.

Lanzafame l’esquiva et transperça l’homme sur son flanc gauche. Il sentit la lame s’enfoncer entre les côtes. L’autre se raidit, les yeux exorbités. Le capitaine retira son couteau et para le coup du second. Mais il se rendit compte qu’il n’allait pas pouvoir résister longtemps. Un instant, il pensa qu’il n’avait échappé à la mort dans tant de batailles que pour mourir au milieu des putains de Venise. Il recula, se défendant comme il le pouvait. Il sentit une brûlure au bras qui tenait le couteau. Il avait été blessé. Sa main s’ouvrit, l’arme tomba. Lanzafame brandit la bouteille et fit des moulinets devant lui. Il vit que la chemise de l’homme en face se colorait de rouge. Il en atteignit un autre à la gorge, mais superficiellement. Entre-temps, un autre coup de couteau le frappa à l’épaule. Sa main allait aussi perdre la prise sur la bouteille. Il serra les dents et pensa que s’il avait cru en Dieu, cela aurait été le moment de prier. Alors, comme dans un rêve, au moment où tout se brouillait déjà, il vit un tourbillon de poignards et d’épées, et enfin les hommes de Scarabello qui prenaient leurs jambes à leur cou.

« Capitaine ! Capitaine ! criait Serravalle à la tête des soldats qui s’étaient jetés dans la mêlée pour sauver leur chef.

— Serravalle ! dit Lanzafame en riant. T’as mis un foutu temps pour monter cinq étages ! »

Serravalle le rattrapa au moment même où il s’écroulait au sol. « T’as mis un foutu temps… un foutu temps… », répéta Lanzafame. Il sentit que ses forces l’abandonnaient. Il gémit de douleur. « Enculé de Serravalle. Tu le sais, que je suis pas capable de dire… merci.

— Alors ne dites rien, dit Serravalle. On va voir le docteur. Aujourd’hui, c’est jour de couture, on dirait.

— Le cinquième étage est à nous ?

— Position conquise.

— Serravalle… haleta Lanzafame.

— Dites, capitaine.

— Mes mains, elles ont pas tremblé, tu sais ?

— Elles ont jamais tremblé, vos mains, capitaine. »

Au soir, Isacco retourna dans le Ghetto. Lanzafame marchait à côté de lui, ses bandages rouges de sang. Mais le capitaine avait le regard d’un homme. Et il marchait fièrement, parce qu’il savait qu’il avait retrouvé ce regard. Une fois à la grande porte, il salua le docteur, puis se fit emmener dans la guérite des gardes.

Isacco entra sur le campo, le dos courbé. Il était si fatigué qu’il entendit à peine le bruit de la porte qu’on refermait derrière lui. Il enleva son bonnet et se glissa sous les portiques.

« Voilà où nous en sommes, lui dit alors Anselmo del Banco, en sortant de sa boutique de prêteur. Voilà où en est le Peuple Élu. Bonnet jaune et mise en cage, la belle affaire. Tu as entendu parler de ce Saint ? Il échauffe les âmes. Maintenant il s’en va dire partout que le petit chrétien qui a disparu à Torcello a été pris par les Juifs pour des rites de sorcellerie. Il dit que nous offrons le sang des enfants à Satan. Je suis inquiet. »

Isacco haussa les épaules. « Moi, je parle avec les gens du commun, Anselmo. Les Vénitiens n’ont rien contre les Juifs et ils ne croient pas à ces idioties.

— Oui, je le pense aussi, dit Anselmo. Mais en tant que chef de la communauté, je dois toujours veiller, tu ne crois pas ? »

Le docteur hocha la tête, distraitement.

« Je dois veiller sur tout, continua Anselmo, insinuant. Je dois même prévenir d’éventuelles attaques… »

Isacco le regarda. « Anselmo, pourquoi ai-je l’impression que tu essaies de me dire quelque chose ?

— Parce que tu es un homme intelligent, sourit Anselmo del Banco. Et peut-être parce que tu sais, au fond de toi, qu’il y a quelque chose dont tôt ou tard nous devons parler.

— Je suis fatigué, Anselmo. Ça a été une sale journée, crois-moi, dit Isacco. Parle. Ne tourne pas autour du pot.

— Si tu veux que je sois aussi direct…

— Oui, je préfère.

— Alors je serai direct, dit Anselmo del Banco en souriant à nouveau. J’imagine que tu sais pourquoi tu es connu dans la communauté et à Venise.

— Tu tournes encore autour du pot.

— Le docteur des putains, dit Anselmo. » Il ne souriait plus et son regard n’avait maintenant plus rien d’amical.

« Quelle originalité !

— Il n’y a pas de quoi rire, Isacco, fit Anselmo, de plus en plus sérieux. La communauté n’est pas satisfaite de ton activité. Ou plutôt, de ta clientèle. Elle jette le discrédit sur nous tous.

— Discrédit ? Isacco hocha la tête, un sourire sarcastique sur les lèvres. Je suis en train d’essayer de lutter contre l’épidémie…

— Ce sont des prostituées, Isacco.

— Ce sont des êtres humains. »

Anselmo le fixa en silence, avec sévérité. « Ça ne t’intéresse pas, les préoccupations de la communauté dont tu fais partie ?

— Ce genre de préoccupation, non.

— Les prostituées sont des êtres corrompus. Méprisables. Leur infamie retombe sur nous.

— Bien. Tu as dit ce que tu avais à dire.

— Non », dit Anselmo. Sa voix se fit basse, presque sifflante. « J’ai fait semblant de croire à l’histoire de ton arrivée à Venise par voie de terre. Mais si on venait à savoir que tu es cet escroc dont parlait un équipage macédonien, que dirais-tu à la communauté ?

— Je rappellerais à tous qu’aux yeux du Seigneur, plus haut que le Tzadik, que le Juste, il y a l’homme qui est tombé et qui s’est relevé.

— Et tu penses que ce joli petit discours fonctionnerait avec les autorités vénitiennes… docteur ? »

Isacco le fixa. Il imagina qu’Anselmo del Banco avait ce regard quand il arrivait au point crucial d’une affaire. « Tu me fais du chantage ? »

Anselmo le regarda en silence.

Isacco sentit tout le poids de la menace. À l’instant même, il se rappela les endroits mal famés, pleins de voleurs, d’escrocs et de prostituées qu’il fréquentait jeune homme. Et il pensa qu’il devait y avoir une raison si Dieu avait voulu lui faire prendre ce chemin-là, et si son père s’était entêté à lui enseigner les rudiments de la médecine, à lui, le seul d’entre ses frères. À l’évidence, le dessein de Dieu, ou son destin à lui, était de faire vivre ensemble ces deux réalités qu’il connaissait si bien.

« Fais ton choix », lui intima Anselmo del Banco.

Isacco se souvint des prostituées du port, qui l’avaient accueilli dans leur lit et lui avaient donné du pain, pour l’empêcher de mourir de faim. « Je suis fier d’être le docteur des putains. »

62

Quand elle fit son entrée dans la grande salle de bal, Benedetta savait que les yeux de toutes les dames de la noblesse et des courtisanes étaient pointés sur elle. Elle sentait presque leurs regards supérieurs et hostiles.

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