Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— Mgr Aupetit est un évêque qui prend le temps d’écouter. Contrairement au cardinal Barbarin, par exemple, qui n’avait jamais de temps pour les prêtres de son diocèse, Aupetit nous connaît tous très bien. C’est un homme prudent et réfléchi. Ce n’est certes pas un progressiste : il emploie souvent les termes de la droite dure et il est très hostile à la procréation médicalement assistée et à tout ce qui touche la génétique ou l’euthanasie. Mais c’est un homme de dialogue. On peut parler avec lui jusqu’à ce qu’il se soit fait sa propre opinion sur un sujet ; à partir de là, il devient très autoritaire et très clérical, un peu comme tous les nouveaux convertis.
Si l’évêque est apprécié de ses collaborateurs et s’il a bonne réputation, la promotion d’Aupetit à Paris a été vivement contestée au sein même de la Conférence des évêques de France. On l’y accusait d’être trop « à droite », trop « rigide » ou trop « efféminé ». Plusieurs prélats proches de l’archevêque de Rouen, Dominique Lebrun, ont même tenté de faire capoter sa nomination ; l’un des porte-parole de la Conférence épiscopale française m’a même certifié, peu avant sa désignation, que « l’évêque de Nanterre ne serait jamais confirmé à Paris par le pape François ». La bataille autour de la nomination d’Aupetit aurait notamment été mêlée à des intrigues vertigineuses d’initiés, opposant en particulier « plusieurs chapelles homophiles de l’épiscopat », selon deux sources internes.
Nous verrons dans les années à venir si le nouvel homme fort de l’Église de France est capable de redonner un cap aux catholiques français, profondément divisés et durablement déboussolés.
18.
La CEI
SOUDAIN, LE CARDINAL ITALIEN ANGELO BAGNASCO enlève l’anneau épiscopal de son annulaire droit et me le donne spontanément. Avec une précision de diamantaire, ce petit homme tout froissé me tend la bague au cœur de sa main et je prends l’anneau au creux de la mienne. J’admire la chose. La scène se passe à la fin de notre conversation, alors que nous échangeons sur la tenue des cardinaux et sur l’anneau cardinalice. Pour un évêque ce n’est pas l’« anneau du pêcheur », réservé au pape, mais la marque de sa relation privilégiée avec les fidèles. Il remplace l’alliance des personnes mariées, peut-être pour signifier qu’ils ont épousé leurs brebis. À ce moment précis, sans ses attributs et le symbole de sa charge épiscopale, le cardinal se sent-il scruté et comme mis à nu ?
Si sa montre est luxueuse et sa chaînette d’évêque avec croix pectorale de métal précieux également luxuriante, l’anneau d’Angelo Bagnasco est plus simple que je ne l’aurais rêvé. À l’annulaire des nombreux cardinaux et archevêques que j’ai visités, j’ai vu des pierres si précieuses, si osées dans leurs couleurs vert améthyste, jaune rubis et violet émeraude, que je me suis demandé s’il ne s’agissait pas de simples quartz translucides peints à Marrakech. J’ai vu des anneaux qui déformaient les doigts ; des cardinaux homophiles porter un anneau grenat qui, dit-on, chasse les démons ; et, aux mains de cardinaux closeted, des bagues avec, en chaton, des aventurines. Et quel chaton ! Tous savent que la faute serait de mettre l’anneau au pouce. Ou à l’index !
Il faut dire que tous les cols romains et tous les clergymen se ressemblent. Et même si Maria, l’une des vendeuses de De Ritis, un magasin sacerdotal réputé, situé près du Panthéon à Rome, s’est efforcée de m’expliquer la diversité des coupes et des formes, pour un regard laïque comme le mien, il y a bien peu de différence entre ces habits étouffe-chrétien. Faute de variété dans leur tenue – tous les cardinaux n’ont pas l’audace de Son Éminence Raymond Burke –, les hauts prélats compensent donc ce manque par les bijoux. Et quels bijoux ! Une véritable « pluie de vent de diamants », comme l’écrit le Poète ! Que d’élégance, que de style, que de goût dans le choix des tailles, des assortiments et des couleurs. Ce saphir, ce diamant, cet écrin, ce rubis-balais, ces pierres sont si fines, si travaillées, qu’on se dit qu’elles vont comme un gant à des cardinaux eux-mêmes si précieux. Et que de valeurs ainsi rassemblées, qui font de ces hommes coupables de si doux larcins, de véritables coffres-forts. Parfois, j’ai vu des prélats « straight-laced » porter des croix pectorales tellement spectaculaires, avec leurs diamants sertis et leurs animaux de la Bible entortillés ou enlacés, qu’on les aurait crus sortis d’un dessin de Tom of Finland. Et quelle variété aussi dans les boutons de manchettes, parfois si voyants, que les prélats, surpris de leur propre audace, hésitent finalement à porter de peur de se trahir eux-mêmes.
L’anneau d’Angelo Bagnasco est, lui, beau et simple. Ni d’un rectangulaire éclatant, ni en or renfermant un diamant, comme l’un de ceux qu’a portés le pape Benoît XVI. Une telle simplicité étonne quand on connaît notre homme.
— Les cardinaux passent beaucoup de temps à choisir leur anneau. Souvent, ils le font faire sur mesure. C’est une étape importante et, parfois, un certain investissement financier, m’explique l’un des vendeurs de Barbiconi, un célèbre marchand d’habits ecclésiastiques, de croix pectorales et d’anneaux, situé Via Santa Caterina da Siena, à Rome. Et d’ajouter, l’air commerçant : Il n’est pas nécessaire d’être prêtre pour acheter un anneau !
Le cardinal Jean-Louis Tauran portait, lorsque je lui rendais visite, en plus d’une montre Cartier et d’une croix œcuménique qui lui avait été offerte par son ami intime, un prêtre anglican, un sublime anneau singulier, vert et or, à l’annulaire droit.
— J’attache à cet anneau que vous voyez là une très grande valeur sentimentale, m’a dit Tauran. Je l’ai fait faire à partir des alliances de mon père et de ma mère qui ont été fondues ensemble. À partir de ce matériau, le joaillier a façonné mon anneau cardinalice.
Comme je l’ai découvert au cours de mon enquête, certains prélats n’ont qu’un seul anneau. Avec humilité, ils y gravent à l’avers la figure du Christ, d’un saint ou d’un apôtre par exemple ; parfois, ils préfèrent y faire inscrire un crucifix ou la croix de leur ordre religieux ; au revers, on peut y voir leurs armes épiscopales ou, pour un cardinal, sous sa ligature, les armes du pape qui l’a élevé à la pourpre. D’autres cardinaux ont plusieurs anneaux, une véritable panoplie, ils les changent selon les occasions, comme ils changent de soutane.
Cette excentricité se comprend. Les évêques qui portent de belles perles me rappellent ces femmes voilées que j’ai vues en Iran, au Qatar, aux Émirats arabes unis ou en Arabie saoudite. La rigueur de l’islam, qui s’étend non seulement aux cheveux, à l’épaisseur et à la largeur du hijab, mais aussi à la longueur des manches de chemise ou des robes, reporte l’élégance féminine sur le voile dont les couleurs éclatantes, les formes agicheuses et la cherté des tissus en cachemire, en soie pure ou en angora, sont la conséquence paradoxale. Ainsi en va-t-il des évêques catholiques qui, contraints par leur panoplie de Playmobil, col romain et chaussures noires, exhibent bagues, montres et boutons de manchettes en laissant libre leur imagination la plus folle.
TIRÉ À QUATRE ÉPINGLES, et bien peigné, le cardinal Bagnasco me reçoit dans une résidence privée de la Via Pio VIII, une impasse située derrière le Vatican mais qu’il me faut une bonne vingtaine de minutes pour atteindre à pied, depuis la place Saint-Pierre. La route ascendante fait un long contour en plein soleil, retardant mon arrivée ; en outre, le cardinal a fixé l’heure de notre entretien de manière impériale, comme souvent les prélats qui ne donnent pas rendez-vous mais imposent leur horaire sans possibilité de discuter◦– même les ministres italiens sont plus accomodants et hospitaliers ! Pour toutes ces raisons, j’arrive un peu en retard à la convocation et légèrement en sueur. Le cardinal m’invite à utiliser sa salle d’eau. Et c’est à ce moment-là que j’ai été submergé par un nuage de senteurs.