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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Il ôta son duffle-coat, commanda un café, demanda à Joséphine d’un geste brusque du menton ce qu’elle désirait et, quand le garçon fut parti, il croisa les doigts et d’une voix où tremblait une colère contenue, il demanda :

— Joséphine… Si je vous dis : « Doux Christ, bon Jésus, de même que je te désire, de même que je te prie de tout mon esprit, donne-moi ton amour saint et chaste, qu’il me remplisse, me tienne, me possède tout entier. Et donne-moi le signe évident de ton amour, la fontaine abondante des larmes qui ruissellent continuellement, ainsi ces mêmes larmes prouveront ton amour pour moi », vous me dites quoi ?

— Jean de Fécamp…

— Et quoi encore ?

Joséphine le dévisagea et répéta : Jean de Fécamp.

— Joséphine… Qui connaît Jean de Fécamp, à part vous, moi et quelques illuminés ?

Joséphine écarta les mains, en signe d’ignorance.

— Vous êtes de mon avis, donc ?

Le garçon apporta les deux cafés ; il lui demanda combien il lui devait, il ne voulait plus être dérangé. Ses yeux brillaient, il était livide, repoussait, d’un geste agacé, la mèche de cheveux qui tombait sur ses yeux.

— Vous savez où j’ai lu cette prière de Jean de Fécamp récemment ?

— Aucune idée…

— Dans le livre d’Iris Dupin, Une si humble reine… Vous connaissez Iris Dupin ?

— C’est ma sœur.

— J’en étais sûr.

Il donna un grand coup sur la table de la paume de la main qui fit sauter le cendrier.

— Elle n’a pas pu l’inventer, ça, votre sœur ! rugit-il.

— Je lui ai prêté mes notes pour son livre…

— Ah ! Vous lui avez prêté vos notes ?

Il eut l’air exaspéré qu’elle le prenne pour un idiot.

— Vous vous souvenez, Joséphine, d’une conversation que nous avons eue au sujet des larmes de saint Benoît et de la grâce de componction dont il jouissait, qui le faisait pleurer quotidiennement aussi souvent qu’il le voulait ?

— Oui…

— Eh bien, toujours dans Une si humble reine, l’auteur relate un épisode romanesque au cours duquel Benoît verse des larmes qui éteignent le feu qui a pris dans la paillasse de son lit alors qu’il priait !

— Mais c’est dans tous les vieux grimoires, cette histoire.

— Non. Joséphine, ce n’est pas dans tous les vieux grimoires comme vous dites… Et vous savez pourquoi ?

— Non…

— Parce que cette anecdote-là, je l’ai inventée. Pour vous. Vous sembliez si érudite qu’un jour j’ai voulu vous bluffer ! Et voilà que je la retrouve dans un livre, dans votre livre, Joséphine !

Il parlait de plus en plus fort et ses yeux brillaient de colère.

— Comme vous m’aviez laissé tomber depuis quelque temps, j’ai relu le livre de votre sœur et il y a deux ou trois passages comme celui-là qu’elle n’a pas pu trouver en bibliothèque puisqu’ils viennent de là !

Il frappa sa tempe de son index.

— Ils n’étaient pas dans vos notes puisque c’étaient des propos de conversation. Donc j’en déduis que c’est vous qui avez écrit ce livre. Je le savais, je le sentais…

Il s’agitait sur sa chaise, troussait et retroussait les manches de son pull, relevait sa mèche, s’humectait les lèvres.

— En tous les cas, Luca, cette nouvelle a l’air de vous bouleverser…

— Eh bien oui, ça me bouleverse ! Je m’étais attaché à vous, imaginez-vous… J’ai eu cette faiblesse ! Pour une fois que je tombais sur une femme sensible, douce, réservée… Pour une fois que je ne lisais pas « on baise quand ? » dans le regard d’une femme ! J’étais enchanté de votre timidité, de votre maladresse, enchanté que vous continuiez à me vouvoyer, que vous me tendiez la joue pour vous embrasser, enchanté de vous emmener au cinéma voir des films que vous ne connaissiez pas, enchanté de vous prendre dans mes bras dans le taxi à Montpellier, pas enchanté que vous me repoussiez, mais presque !

Il s’énervait, ses yeux devenaient noirs, brûlants, il faisait des grands gestes avec ses bras, ses mains voletaient dans l’air. Joséphine se dit que c’était bien un Italien.

— J’avais enfin rencontré une femme intelligente, mignonne, réfléchie, qui accordait de l’importance au fait qu’un homme attende avant de se jeter sur elle ! Et quand vous disparaissez, que vous me manquez, je reprends votre livre, je le lis attentivement et là, je vois, j’entends, je sens Joséphine partout ! La même retenue, la même minutie, la même pudeur… Je découvre même de quel personnage vivant vous vous êtes inspirée ! Je ne suis pas un peu Thibaut le Troubadour, moi ?

Joséphine baissa les yeux et rougit.

— Merci. Il est très séduisant ! Et si on considère le nombre de pages que vous lui avez consacrées, vous deviez m’apprécier à cette époque… Je sais, je ne devrais pas vous dire tout ça ! Je me mets à poil devant vous mais je m’en fiche. Vous me rendiez si heureux, Joséphine. J’étais sur un petit nuage…

— Alors pourquoi vous me battez froid quand on se voit lors du défilé de Jean-Paul Gaultier ? Pourquoi vous ne me répondez pas quand je vous parle ? Pourquoi vous jouez le bel indifférent ?

Ses yeux s’écarquillèrent et il écarta les bras en signe d’incompréhension.

— Vous parlez de quoi ?

— De l’autre jour, à l’hôtel Intercontinental. Sur le podium. Vous m’avez lancé un regard en forme de lance d’incendie, j’ai failli mourir de douleur sur place ! Vous m’avez ignorée.

— Mais quel défilé ?

— Le défilé de Jean-Paul Gaultier dans les salons de l’Intercontinental. J’étais au premier rang, vous défiliez, superbe et distant, je vous ai appelé, Luca, Luca, vous m’avez dévisagée et puis vous vous êtes détourné. Je n’étais pas assez… pas assez…

Elle s’énervait, ne trouvait pas ses mots. Le sentiment d’abandon revenait et la blessure s’ouvrait à nouveau. Elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Luca la contemplait, interdit, blême. Il marmonnait Jean-Paul Gaultier, Intercontinental, soudain il se redressa et s’écria :

— Vittorio ! C’est Vittorio que vous avez vu, pas moi.

— C’est qui, Vittorio ?

— Écoutez, Joséphine, j’ai un frère, un frère jumeau qui, comme tous les jumeaux, me ressemble comme deux gouttes d’eau… C’est lui qui est mannequin, lui que vous avez vu défiler. Ce n’est pas moi.

— Un frère jumeau…

— Un vrai. Copie conforme. Physiquement, parce que sinon… J’ai l’impression que mon frère Vittorio ressemble à votre sœur Iris, il me mange la laine sur le dos, se sert de moi sans vergogne, je cours à droite, à gauche pour réparer ses conneries ! Un jour il est poursuivi par une fille qui prétend qu’il est le père de son enfant, une autre fois il s’est fait arrêter avec de la coke et je dois le sortir de là, ou il m’appelle ivre mort d’un bistrot, à quatre heures du matin, pour que je vienne le chercher ! Il ne supporte plus d’être mannequin, il ne supporte pas de vieillir et il se détruit avec application. Au début, il était heureux, c’était de l’argent facile. Maintenant, il se dégoûte. C’est moi qui dois recoller les morceaux et forcément, je les recolle, comme forcément vous écrivez et laissez votre sœur signer votre prose.

— C’est votre frère jumeau que j’aurais aperçu sur le podium pendant le défilé…

— Oui. Vittorio. Bientôt il sera trop vieux pour faire ce métier. Il n’a pas mis un rond de côté et compte sur moi pour l’entretenir. Moi qui n’ai pas non plus un rond de côté. Vous savez, vous avez eu une brillante idée quand vous m’avez repoussé : je ne suis pas un cadeau !

Joséphine le regardait, bouleversée. Un frère jumeau ! Puis, comme le silence se prolongeait, devenait lourd, elle prit son courage à deux mains.

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