Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Lorsque la crise fut passée, elle se tourna vers lui. Il fit signe qu’il préférait demeurer quelques instants sans parler.
— « Bois un peu d’eau », dit-elle, en emplissant son verre. Et, incapable de retenir la question qui lui brûlait les lèvres : « Combien de jours restes-tu avec nous ? »
Il ne répondit pas. C’était un sujet qu’il aurait voulu éviter. En réalité, sa permission était de quatre jours. Mais il pensait l’écourter : il n’avait guère envie de passer à Paris quatre longs jours, réduit à des soins improvisés, exposé à cent occasions de fatigue.
— « Combien ? » reprit-elle, en l’interrogeant du regard. « Huit ? Six ? Cinq ? »
Il secouait négativement la tête. Il fit une aspiration profonde, sourit, et dit enfin :
— « Je repars demain. »
— « Demain ? » Elle était si déçue que sa voix trembla : « Alors, tu ne viendras pas nous voir à Maisons-Laffitte ? »
— « Pas possible, ma petite Gise… Pas possible, cette fois-ci… Plus tard… Dans le courant de l’été, peut-être… »
— « Mais je t’aurai à peine vu ! Après si longtemps !… Demain ?… Et je ne peux même pas rester à Paris avec toi : il faut que je rentre coucher ce soir à Maisons ! J’ai mon service demain matin, qui m’attend. Pense donc ! Trois jours que je suis partie ; et la veille de mon départ, il venait d’arriver six nouveaux ! »
— « Nous avons du moins une bonne journée à passer ensemble », fit-il, conciliant.
— « Mais, ça aussi, c’est impossible ! », s’écria-t-elle, consternée. « J’ai rendez-vous à l’Asile, tout à l’heure. Il faut bien en finir, là-bas, avec les affaires, les meubles, de ma tante : ils ont besoin de la chambre… »
Des larmes gonflaient ses paupières. Il se souvint aussitôt de ses désespoirs, quand elle était enfant. Et, de nouveau, cette pensée le traversa : « Il serait bon d’être soigné par elle, de sentir cette affection autour de moi… »
Il ne savait que dire. Lui-même, il était tout désappointé que cette rencontre fût si courte.
— « Peut-être pourrai-je obtenir une prolongation… », hasarda-t-il hypocritement. « Je ne sais pas… Je peux essayer… »
Les yeux de Gise s’éclairèrent d’un coup, redevinrent rieurs. Ils étaient beaux à travers les larmes… (Et cela aussi rappelait à Antoine les années d’autrefois.)
— « C’est ça qu’il faut faire ! », décida-t-elle en battant des mains. « Et tu viendras passer quelques jours à Maisons, avec nous ! »
« Elle est encore une enfant », se dit-il. « Et ce je ne sais quoi de puéril, qui contraste avec sa maturité de femme, est plein de charme… »
Pour changer le tour de la conversation, il se pencha, d’un air interrogatif :
— « Maintenant, explique-moi quelque chose. Comment se fait-il que personne ne soit venu à Paris avec toi ! Maisons n’est pas si loin. T’avoir laissée toute seule pour cet enterrement ! »
Elle protesta aussitôt :
— « Mais tu n’as aucune idée du travail que nous avons là-bas ! Comment veux-tu ?… Et, moi partie, les autres avaient encore plus à faire ! »
Il ne put s’empêcher de sourire de cet air indigné. Alors, pour le convaincre, elle se lança dans une volubile explication de ce qu’était le service de l’hôpital, leur vie à Maisons, etc.
(Dès la mi-septembre 1914, après la Marne, Mme de Fontanin, que dévorait le besoin de se rendre utile, avait formé le projet de fonder un hôpital à Maisons-Laffitte. Elle y possédait toujours la propriété de son père, à la lisière de la forêt de Saint-Germain ; les locataires, des Anglais, avaient quitté la France à la déclaration de guerre ; le vieux chalet familial était donc libre. Mais, outre qu’il était trop exigu, il se trouvait trop éloigné de la gare et des ressources. C’est alors que Mme de Fontanin avait eu l’idée de demander à Antoine s’il consentirait à lui prêter la maison de M. Thibault, qui était beaucoup plus importante que la sienne, et située à proximité du « pays ». Antoine avait naturellement acquiescé ; et il avait aussitôt écrit à Gise, restée à Paris, de se mettre, avec les deux bonnes, à la disposition de Mme de Fontanin pour la transformation de la villa. De son côté, Mme de Fontanin s’était assuré la collaboration de sa nièce Nicole Héquet, la femme du chirurgien, laquelle possédait son diplôme d’infirmière. Un comité de direction, placé sous le contrôle de la Société de secours aux blessés militaires, avait été rapidement constitué. Et, six semaines plus tard, la villa Thibault, hâtivement équipée, figurait sous la désignation : Hôpital n° 7, sur les états du Service sanitaire, et se trouvait prête à recevoir sa première fournée de convalescents. Depuis lors, l’Hôpital n° 7, dirigé par Mme de Fontanin et par Nicole, n’avait pas chômé un seul jour.)
Antoine avait été tenu au courant de tout cela, par des lettres. Il avait été heureux que la propriété de son père servît à quelque chose ; heureux surtout que Gise, qu’il s’inquiétait de savoir désœuvrée à Paris, eût trouvé un si chaud accueil dans la famille Fontanin. Mais, à vrai dire, il n’avait pas attaché grand intérêt au fonctionnement de l’Hôpital n° 7 ; non plus qu’à l’organisation du chalet des Fontanin, devenu, sous la conduite de la robuste Clotilde, l’ancienne cuisinière de M. Thibault, un bizarre phalanstère — où logeaient Nicole et Gise — où Daniel avait échoué après son amputation — et où Jenny était venue habiter avec son enfant, à son retour de Suisse. Aussi écoutait-il avec curiosité le bavardage de Gise : l’existence de ce petit groupe humain, auquel il ne songeait pas souvent, prenait soudain une réalité à ses yeux.
— « De nous toutes, c’est encore Jenny qui se donne le plus de mal », expliquait Gise, pleine de son sujet. « Elle a, non seulement à s’occuper de Jean-Paul, mais à diriger le service de la lingerie : et tu imagines ce que c’est, le blanchissage, le repassage, le raccommodage, la comptabilité, et le rangement, et la distribution quotidienne, de tout le linge nécessaire à un hôpital de trente-huit lits, parfois quarante, et même quarante-cinq ! Elle rentre éreintée le soir. Elle passe tous ses après-midi à l’hôpital, mais elle reste au chalet le matin, pour les soins du petit… Quant à Mme de Fontanin, elle loge auprès de ses malades ; elle s’est installé une chambre au-dessus des écuries, tu sais ? »
Cela semblait assez étrange à Antoine d’entendre Gise (la nièce de la prude Mademoiselle), parler de Jenny et de sa maternité comme d’une chose toute naturelle. « Il est vrai », se dit-il, « que ça date de trois ans, déjà… Et puis, ce qui aurait sans doute fait quelque scandale autrefois est plus facilement accepté aujourd’hui, dans le bouleversement général de toutes les valeurs… »
— « Et, un peu plus, tu allais être venu à Paris sans seulement avoir vu notre petit ! » soupira Gise, sur un ton de reproche. « Jenny en aurait été inconsolable. »
— « Tu n’aurais eu qu’à n’en rien dire, petite sotte… »
— « Non », fit-elle, sur un ton étrangement sérieux, en baissant soudain le front. « À Jenny, je ne veux rien cacher, jamais. »
Il la regarda, surpris, et n’insista pas.
— « Es-tu sûr, au moins, de l’obtenir, cette prolongation ? » demanda-t-elle.
— « Je vais essayer. »
— « Comment ? »
Il continua de mentir :
— « Je demanderai à Rumelles de téléphoner aux bureaux militaires dont ces choses-là dépendent… »